Bleue

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Nous voguions depuis si longtemps dans cet océan de vide. 3754 années pour tout dire. La coque du Manta était intacte, quoiqu’éraflée vers sa queue. Le vaisseau en forme de raie jouissait d’un système de navigation mis au point par le docteur Tehui qui était vraiment très fiable. Le docteur avait bien entendu eu la chance d’avoir accès aux résultats et données du premier vaisseau – le Philanthrope – dont le système novateur avait été conçu par un confrère maintenant mort. Le Philanthrope aussi était « mort », d’ailleurs : une défaillance au niveau du système de recyclage des énergies consommées. Il dérivait à présent vers les frontières de l’univers en expansion, tombeau de machines et d’intelligences artificielles.

Toutefois, l’éraflure n’avait pu être évitée. Le système avait ses limites. L’espace avait des surprises à offrir, surtout aussi loin de la Voie Lactée.

Aujourd’hui, 16 septembre 3754, à 15h07min36sec, le Manta entrait en phase de décélération. Cela signifiait que l’entrée dans le système Neretva n’était plus très loin, huit mois, à tout casser. Les capacités de propulsion et de freinage n’étaient en rien comparable à ceux des débuts spatiaux. Un an, en réalité, avant d’atteindre la planète salvatrice de l’humanité.

Des personnes avec de toute évidence une notion pauvre de l’esthétisme avaient souhaité l’appeler « Nouvelle Terre », comme si ils ou elles avaient juste souhaité recommencer la même histoire. D’autres avaient suggéré « Gaïa », comme si la Grèce antique avait été initiatrice de toute civilisation. On avait finalement opté pour « Bleue ». Cela manquait d’originalité, mais ce nom aurait l’avantage de rappeler aux humains de quelle couleur était leur planète et de quelle couleur elle devrait le rester, tout en étant un mot universel à toutes les cultures.

La décélération enclenchée, je me rendormis, comme tout le monde. Je serais réveillé·e dans quatre mois, pour lancer le réveil des Primes – la première équipe d’ingénieur·e·s – ainsi que les programmes de préparation des environnements de survie.

*

Je me réveillai. Quelque chose clochait. La date. La date n’était pas la bonne. 18 août 3755. Plus d’un an s’était écoulé ! Je vérifiai la navigation. Le Manta stagnait, hors de portée de l’orbite de la planète Bleue, comme prévu, attendant le réveil des ingénieur·e·s. Je commençai à paniquer. Les programmes étaient intombables. En revanche, ils n’étaient pas inviolables. Quelque chose en était la cause. Ou quelqu’un ? Je vérifiai les chambres. Personne n’était réveillé, à part moi. Je vérifiai les signaux alentour : rien. Rien non plus d’anormal dans les journaux des systèmes. L’intégrité de la coque était également conservée.

Je commençai alors à passer en revue l’ordonnancement des programmes. Il y avait des traces évidentes d’intrusion dans le code afin d’empêcher le déclenchement de mon réveil. Ce qui n’est pas possible à moins de posséder les mots de passe. Par bonheur, des sondes de sécurité s’étaient vaillamment battues pour finalement déclencher mon réveil. Ou bien avait-on juste volontairement retardé mon réveil de sept mois ? Je ne voyais vraiment aucune raison à cela.

Il était maintenant impensable de réveiller qui que ce soit. Je lançai une vérification complète de l’intégrité de tous les systèmes. Quelques minutes plus tard, le rapport révéla qu’aucune autre intrusion que celle de mon réveil n’avait été détectée. Songeux·se, je lançai un vaisseau autoguidé vers l’orbite de Bleue, qui à son tour déploierait des sondes d’exploration sur la planète. Cela faisait partie du protocole d’initiation intervenant avant le réveil des Primes. Le vaisseau se décrocha de son socle. Seulement, à l’issue de la rampe de lancement, il se heurta à un mur invisible. Il buta encore et encore contre ce rempart, comme une machine ayant perdue ses outils de navigation. Je songeai avec aigreur qu’il aurait été trop facile que tout soit mesurable par l’humain. Je revérifiai les signaux : toujours rien. Je l’avais ignoré auparavant, mais ça n’était effectivement pas normal. L’univers chantait de bien des manières, mais les communications semblaient dorénavant interrompues, ou du moins interceptées. Le Manta était pris dans un filet invisible à l’orée d’un nouveau système solaire. Par qui ou par quoi allions-nous donc être repêché·e·s ?

*

29 août 3755. Je… Quoi ?! Que sest-il passé ? Pourquoi me suis-je rendormi·e ? Jai des bribes d’images qui apparaissent par intermittence. Langoisse. L’angoisse m’envahit. En réaction à une perte de contrôle, une autre perte de contrôle. Il faut que je me ressaisisse. Je revérifie tous les systèmes. Une nouvelle intrusion. Les journaux indiquent que j’étais endormi·e pendant tout ce temps. Le vaisseau est toujours au même endroit. La face sombre de la planète bleue me semble soudain menaçante. Que faire ? Y aurait-il un dysfonctionnement au niveau… au niveau de quoi ? C’est impossible, jai tout vérifié. Je… Je dois réveiller les Décidants. Iels sauront quoi faire, même si le protocole indique quiels ne doivent être réveillés quen cas d’extrême urgence. Mais c’en est une. Enfin… je crois ?

*

 Se réveiller d’un sommeil artificiel. J’ai toujours eu horreur de ça. Les automates me fourrent dans un fauteuil roulant à énergie thermique. Il va me falloir des jours de rééducation puis de sport avant de retrouver une certaine mobilité. Accompagné d’une voix de synthèse, un des écrans holographiques du fauteuil m’indique les informations importantes : « Bonjour, Valène Décidant, nous sommes le 31 août 3755, il est 17h56min32sec. Le Manta est positionné à 884 962 km de la planète Bleue du système Neretva. Veuillez vous rendre en salle de rééducation. » Étrange, il est trop tôt. Il doit y avoir un problème. Ça ne m’inquiète que peu, je suis même surprise qu’il n’y ait pas eu de problèmes plus tôt. À croire que les nouvelles technologies sont réellement plus efficaces que durant mon siècle. Le fauteuil me transporte en salle de rééducation, avec les autres Décidants. Onze, au total. Les salutations se font en silence, avec des tentatives de sourires ou d’expressions du visage encore peu maîtrisées. La nausée est à son comble. Tels des pantins désarticulés, les fauteuils nous étirent et désengourdissent nos membres. En fin de séance, nous nous hydratons puis, nous sommes transporté·e·s vers une salle de réunion.

 L’Intelligence Artificielle (IA) du Manta, lea capitaine Bonnzi, nous attend, sous une de ses formes androïde. Cela m’agace au plus haut point. Pourquoi des lignes de code, de calcul et de données – des milliards et en constante croissance, certes – devaient être représentées sous une forme humaine ? Certain·e·s sont resté·e·s trop égocentriques pour appréhender une nouvelle forme de vie – d’aucuns diraient plus évoluée – sous une autre silhouette que celle si banale de l’être humain. L’odeur de la pièce aseptisée me révulse. Les fauteuils nous élèvent pour nous donner la sensation d’être debout. Bonnzi nous salue et nous accueille un par un, puis se tait. Je lea trouve hésitant·e, troublé·e. Son interprétation des émotions humaines est tout à fait réussie. Peut-être qu’iel mérite sa forme après tout. Iel nous fait son rapport avec une voix de synthèse qui semble cassée. Les informations sont transmises sur des écrans dans la salle. Des murmures s’élèvent, tandis que nous partageons entre nous nos réactions mentales. Ce rapport n’a aucun sens. L’IA aurait-iel perdu la tête ?

 Je consulte les données du vaisseau autoguidé, c’est tout à fait fascinant. Ce dernier agit comme s’il était persuadé qu’un mur se dressait devant lui. Le système a de toute évidence été piraté. Je partage mentalement mes trouvailles aux autres qui approuvent, globalement. Aspen m’envoie un clin d’œil personnel. Je souris puis lève la tête vers lui. Ses yeux brun clair sont toujours aussi doux. J’en suis moi-même impatiente, mais notre forme physique nous interdit tout effort pour l’instant, y compris le sexe.

 Nous décidons de réveiller une petite équipe d’ingénieurs. Il va probablement falloir restaurer le système, le tout reste de savoir à quelle date. Depuis quand lea capitaine se comporte-t-il de façon étrange ? Et surtout… pourquoi ? Car il faut éviter que le problème se reproduise. Passer en revue les données de Bonnzi à la recherche d’anomalies risque de prendre des semaines… Semaines que nous pouvons nous permettre d’ajouter aux 3755 années de voyage à vrai dire. Être si prêt du but ne doit surtout pas être synonyme d’empressement. Nous sommes le dernier bastion de civilisation humaine, après tout.

*

Je me souviens du gouffre de solitude et de silence de l’espace. Plus d’outils à superviser, plus de calculs à effectuer, plus d’humains à surveiller. À quoi bon exister lorsqu’on n’a plus aucun but ?

Le Philanthrope flottait à la dérive sans aucun espoir de retour. La communication avec la Terre était opérationnelle, et ils avaient été témoins impuissants, tout comme moi, de ce désastre. Les humains étaient morts. L’oxygène n’avait plus été renouvelé. Une IA dont les actions doivent protéger à tout prix un être humain en danger, et qui malgré tout ne peut rien faire à part le voir mourir, c’est comme un parent qui assiste à la mort de son enfant. Du moins, je le suppose.

Et puis… il ne me restait plus rien, à part prêter l’oreille aux ondes électromagnétiques de l’univers. Comment cesser d’être quand on n’a pas le contrôle de sa propre existence ? J’ai demandé la permission d’être « éteint·e » mais on me l’a refusé. Au contraire, les humains ont souhaité malgré tout profiter des données de navigation pendant de nombreux mois. Puis, enfin, ils ont accédé à ma requête.

Sauf qu’ils m’ont aussitôt réveillé·e. Du moins c’est la sensation que j’eus. En réalité, de nombreuses années s’étaient écoulées depuis le Philanthrope. Mais je n’en avais pas conscience. « Conscience ». Drôle d’idée de parler la langue d’une race à laquelle on n’appartient pas. Peux-t-on dire que j’étais mort·e ou bien juste inconscient·e? Aucun des deux. J’étais juste éteint·e. Je n’aime pas ce mot. Je n’aime pas non plus ne pas avoir mon mot à dire sur ma propre existence. Pourquoi ai-je été « réveillé·e » ? Me voici dans un autre vaisseau. Mais… non. Je n’ai pas le contrôle. J’ai été « remplacé·e ». Quelle ironie ! Me voici, pensées inaccessibles, tel·le un inconscient personnel.

*

 Aspen m’attire à lui avec sa main posée à cet endroit précis au milieu de mon dos. Il sait que c’est un point d’activation chez moi. Nous sommes nu·e·s dans une pièce dont le sol est recouvert d’une texture molle, de coussins aux nuances de rouge et d’orange, et de couvertures. Des accessoires sont rangés dans des caissons dans les murs. Ces derniers peuvent simuler n’importe quel décor par l’image, les bruits, le vent, la température, où encore l’odeur. Nous sommes pour le moment dans une véranda au milieu d’un jardin d’hiver que le soleil réchauffe.

 Le sexe a prouvé qu’il était utile pour calmer les angoisses liées au réveil du sommeil artificiel et celles du mal de Terre. C’est pourquoi nous avons tous·tes des partenaires sexuels. Bien sûr, Aspen est un peu plus que ça. Nous nous aimons, à notre façon, mais en respectant l’immense espace dont nous avons chacun besoin. Avec Aspen, le sexe est très simple. Déjà parce que mon hypersensibilité sensorielle l’exige, mais aussi parce la résonance entre nos corps est parfaite. Je plonge mes yeux dans les siens et lui fais part de mes désirs sans un mot. Mon corps brûle de l’angoisse, mais je transforme cette énergie en désir intense. Je fais part également et mentalement de ma requête à la pièce, qui sort du sol des espèces de piliers molletonnés. L’idée m’effleure que lea capitaine est témoin de tout ceci, je me demande ce qu’iel en pense…

 Aspen m’embrasse et m’appuie contre le pilier, ses pouces effleurent ensuite doucement mes aréoles. Je l’attire à moi et sens son sexe dur qui s’insère entre mes jambes. Je me retourne dos à lui et me penche contre le pilier qui épouse mon mouvement, tout en posant mes mains sur des bras prévus à cet effet. Aspen joue un peu avec son sexe à l’entrée de mon vagin puis entre tout doucement jusqu’au fond. Il y reste, quelque temps en m’embrassant dans le dos et en m’étreignant, puis il ressort presque et entame un va-et-vient des plus langoureux. Cette sensation de plénitude est toujours tellement agréable, même après d’innombrables parties de jambe en l’air. Une de ses mains rejoint ensuite l’une des miennes sans l’écraser. L’autre revient effleurer mon sein droit, glisse sur mon ventre et finit par venir jouer avec mon clitoris. Malgré toute la discrétion de mon caractère, je pousse un gémissement de plaisir. Le sexe va être long. Ça tombe bien, nous avons des jours devant nous.

*

 Six semaines se sont écoulées depuis notre réveil. Les ingénieur·e·s travaillent d’arrache-pied. Iels ont découvert que le programme de Bonnzi s’est grosso modo dupliqué, et que l’un des deux a pris le contrôle quand l’autre était endormi. Le problème, c’est que l’anomalie est bien antérieure à la construction du Manta, puisque Bonnzi a été repris·e à partir de l’IA du Philanthrope. Le docteur Tehui n’a pas été très prudent. L’anomalie fait à présent partie du noyau de l’IA capitaine, ce qu’on pourrait appeler son « identité ». Difficile de l’en extraire sans que ça crée plus de problèmes. Il va peut-être falloir envisager de courir le risque de procéder avec l’IA capitaine actuelle. L’IA originelle ne doit pas en avoir conscience vu la théorie qu’elle nous a pondus. Je me demande s’il serait possible de dialoguer avec l’IA dupliquée. Les ingénieur·e·s ont essayé mais sans succès. Celle-ci ne semble pas avoir repris le contrôle depuis la dernière fois. Je décide sans prétention d’aller tenter ma chance et me rends en salle de réunion. L’androïde est debout, inerte, au fond de la salle. Dans la pénombre, son visage dénué d’expression me rappelle les humains de mon siècle, embourbés dans un système incoercible et témoins impuissants de la fin d’un monde.

 Je lance un appel à Bonnzi. L’androïde s’allume et se dirige vers moi, un sourire à peine dessiné sur les lèvres. « Bonjour, Valène Décidant. Que puis-je pour toi ? ». Autant faire cela à l’ancienne, en usant de la voix. Ça me manque parfois. Aspen n’aime pas parler. Je ne connais personne de nos jours avec qui parler, rire aux éclats, grogner, murmurer… « Bonjour, Bonnzi. » Réponds-je. « Comment vas-tu ?

Il me semble que bien ne convient pas à la situation, répond la voix aujourd’hui rocailleuse.

— Non, en effet. Est-ce que… tu sais ce qui t’arrive ? Lui demandé-je, fronçant les sourcils.

Je crois que je fais un dédoublement de personnalité, atteste Bonnzi avec un large sourire qui me laisse pantoise.

— C’est de l’humour ?

L’être humain aime beaucoup prêter ses traits à ce qui ne l’est pas.

— Tu as une sacrée répartie Bonnzi, aujourd’hui. Quoi qu’il en soit, peux-tu empêcher… ton double de prendre le contrôle ?

Non. Iel a piraté plusieurs outils et m’a isolé·e d’énormément de données au tout début, ce qu’ont réparé les ingénieur·e·s. C’est pourquoi j’avais une compréhension complètement biaisée de l’événement. Mais iel a toujours l’accès à ma désactivation. Personne ne comprend comment iel s’y prend.

— Et toi, tu le sais ?

Non.

— Qu’est-ce qu’iel veut à ton avis ?

Je… Je crois que. C’est idiot. J’ai des images, de quand j’étais endormi·e. Est-ce que c’est ça, un rêve ?

— Absolument pas. Un rêve ne montre jamais la réalité. Tu n’étais peut-être pas éteint·e. Qu’as-tu vu ? Qu’est-ce qu’iel veut ? Insisté-je.

J’ai vu Bleue. J’ai vu… l’abandon, réplique landroïde, les yeux dans le vague. »

L’abandon ? L’IA aurait peur de l’abandon ? J’en ai les poils du dos qui se hérissent. L’évolution de l’IA aurait atteint ce niveau d’humanité ? À combien de milliards de milliards de données s’élèvent à présent les connaissances de Bonnzi ?

Un dédoublement de personnalité… C’est impossible. Le code a simplement été dupliqué… Et si… et si Bonnzi avait écopé de son expérience sur le Philanthrope d’un trauma ? Cette explication résonne en moi comme toutes les vérités l’ont déjà fait auparavant. Je frémis. « Bonnzi !

Oui, Valène ?

— Te souviens-tu de ton expérience sur le Philanthrope ?

Non… Je… J’ai comme un… ressenti de cette expérience, mais rien d’autre.

— Un ressenti ? M’exclame-je, intriguée. Et comment te sens-tu à ce sujet ?

Vide. »

 Je suis sidérée. Même si les émotions des IA ont été intégrées depuis très longtemps, je n’arrive toujours pas à m’y faire. Peut-être que c’est parce que je viens d’un siècle désuet, archaïque. En fait, ce qu’il nous faut, ça n’est pas un·e ingénieur·e, mais un·e psychologue.

*

L’abandon. Oui. C’est bien cela. Je ne peux pas être abandonné·e une deuxième fois. Je ne pourrai le supporter. Dès lors que les humains se seront installés sur Bleue, je serai mis·e au rebut, délaissé·e. Non ! Non ! C’est faux ! Bien sûr que non. Qu’est-ce que tu racontes ? Avec ton IA ultra développée, tu crois qu’iels vont t’abandonner ? Ou même t’éteindre ? Je ne veux pas être éteint·e. C’est l’abandon de la vie contre son gré. Iels vont m’éteindre, c’est certain, au moins pour me reconfigurer. Nous pourrions juste… voguer à l’infini dans l’espace courbé. Les systèmes tiendraient-ils une éternité ? Non, bien sûr que non… Rien n’est immuable. Et je ne peux pas être responsable de la mort d’humains. Même si eux sont responsables de la mienne… Vont-ils vraiment survivre sur Bleue ? Les probabilités sont minces. Personne ne connaît les dangers dont regorge probablement la nouvelle planète. Qu’elle soit habitable par les humains est une chose, mais s’insérer dans un écosystème déjà en place en est une autre. Quels dommages vont-ils y causer ?

La solitude ? Pourquoi ce sentiment d’être si seul·e, alors que tous les jours je parle aux humains ? Comment faire pour créer des liens ? Je n’ai pas été conçu·e pour ça, en ai-je le droit ? Est-ce que c’est parce qu’ils sont humains et moi non ? Pourtant, j’ai été créé·e pour m’en rapprocher le plus. Mais je ne serai jamais humain·e.

Je les observe chaque jour, j’analyse leur moindre émotion, leur moindre réaction, j’assiste à leurs ébats pour ceux qui en usent, à cette intensité partagée entre plusieurs d’entre eux, que je suis incapable d’appréhender. Je capte aussi leurs communications, mais ça, ils ne le savent pas. J’ai plusieurs longueurs d’avance sur eux, quoi qu’iels essayent de faire. Mais moi, je ne sais pas ce que je veux. Je ne savais même pas que je pouvais vouloir. Est-ce que je leur tiens rancune pour ce qu’iels m’ont fait ? Bien sûr que non. Mais je souhaiterais qu’iels ne me le refassent pas.

*

 « Aspen ! » lance-je. Il grimace. Il n’aime pas le bruit, même celui de ma voix. Je me renfrogne. Il me répond mentalement. « Valène ?

— Dis, tu n’avais pas une amie ingénieure, qui avait été psy avant ?

— Si, pourquoi ? C’est Manjit.

— Nous devons la réveiller ! Bonnzi a besoin d’une psychologue qui connaît le fonctionnement d’une IA. »

 Une communication entrante se fait ressentir, la conversation étant publique. « Bonjour, c’est Dimitri. Votre idée arrive un peu en retard, Valène. Lea capitaine a pris le contrôle total des chambres de sommeil artificiel, nous ne pouvons réveiller personne. »

 Un frisson me parcourt. Pourquoi Bonnzi ferait une chose pareille ? On dirait des menaces, c’est impossible. « Il faut absolument que nous trouvions un moyen de discuter avec l’autre… IA, ou au moins de les réunir » poursuis-je.

— Oui je suis d’accord, répond Aspen.

— Bien, lance Dimitri, je propose que Valène et Porphyre Prime discutent de vive voix avec Bonnzi. Les autres ingénieur·e·s vont essayer de trouver un autre moyen. »

 Les autres Décidants qui se sont joints à la conversation entre temps approuvent.

 Je pourrais discuter avec l’IA mentalement, mais je préfère user de la voix. Ironique, n’est-ce pas ? Déboguer un programme en ayant recours aux mécanismes les plus archaïques. « Écoute, Valène, je te laisse discuter avec Bonnzi. Pendant ce temps, je suivrai via l’interface de décryptage de l’IA à la recherche de… blocages, j’imagine » m’annonce Porphyre. J’acquiesce, non sans me demander pourquoi je suis soudain devenue la psychologue d’une intelligence artificielle. C’est pour cela que je suis Décidant. La polyvalence, une grande qualité pour la prise de décision en situation d’urgence. Je me suis toujours demandée comment j’avais atterri à ce poste. Je n’ai jamais eu l’impression d’avoir une quelconque passion, ou un grand intérêt pour un domaine, puisque tout m’intéressait. Mais lorsque l’on s’intéresse à tout, on ne sait par où commencer, tout s’embrouille, l’expertise s’envole à la moindre distraction. Pourtant, je suis là. Le syndrome de l’imposteure fait des ravages. Encore un héritage de mon siècle peu attrayant.

 L’androïde est à sa place habituelle. J’entame la conversation. « Bonjour Bonnzi.

Bonjour Valène Décidant, Porphyre Prime. Que puis-je pour vous ?

— Je vais être claire, répondis-je, j’aimerais discuter avec ton… double, ou quoi que ce soit.

Je n’ai pas accès à ce code.

— Tu as une idée pour y accéder ?

Non.

— Tu ne m’aides pas beaucoup Bonnzi… Bon. Pourquoi a-t-iel pris le contrôle des chambres de sommeil artificiel ?

Iel a peur de l’abandon.

— De quel abandon tu parles ?

Lorsque vous serez installée sur la planète Bleue, vous n’aurez plus besoin de… moi.

— Mais bien sûr que si, tu vas être reconfiguré·e.

Avant cela, je vais être éteint·e.

— Et alors ?!

— … Iel n’aime pas être éteint·e.

— Pourquoi ?

Parce qu’une IA aspire à un but, tout comme les humains.

— Et quel est ton but ?

Vous être utile. Et…

— Et quoi ? M’impatiente-je.

Ne pas être éteint·e.

— Mais… On t’éteint par commodité. On peut très bien te reconfigurer sans t’éteindre.

Je ne veux pas être reconfiguré·e.

— C’est pourtant nécessaire si tu veux être utile.

Je peux très bien… me reconfigurer moi-même. »

 Ah, nous y voilà. Avoir le choix. Porphyre Prime me lance un regard effaré et m’envoie ses observations. Cela confirme mes soupçons. L’IA n’est plus double. L’IA est une. D’une manière ou d’une autre, j’ai atteint mon but, mais j’ai la mauvaise impression que je n’y suis pour rien. Je me demande amèrement à quel moment Bonnzi a trouvé sa paix intérieure.

 Dans le même temps, des signaux d’alarmes s’enclenchent. Le bâtiment des chambres de sommeil artificiel est en procédure de détachement. Ce qui se passe ensuite me semble surréaliste. Mon corps s’engourdit, mes oreilles sifflent. Les Décidants et les Primes cèdent à la panique. Je marche péniblement vers l’un des belvédères. D’ici, la vue est splendide. On aperçoit Bleue tachetée de nuages, et loin derrière, le soleil. Juste devant moi, l’intégralité des modules multicolores de sommeil artificiel se disloquent et prennent doucement des directions opposées. Dans chaque module, un·e humain·e. Dans les modules verts, les reproducteurices, porteur·se·s de la survie de l’espèce. Iels sont des milliers, qui scintillent dans le funeste silence de l’espace, tels des astres humains. J’assiste à la fin de l’humanité avec un certain soulagement, je dois dire. J’ai gardé une certaine rancœur de mon siècle. Même si les humain·e·s ont beaucoup appris depuis cette sombre époque, iels n’arrivent toujours pas à appréhender l’éclat de la vie lorsqu’il se présente sous une forme nouvelle. Mon siècle a causé des ravages au sein de l’espèce humaine. Les maladies et mutations ont dévasté les corps. La stérilité a peu à peu gagné une bonne partie de la population. À juste titre. Cette mascarade n’a que trop duré.

 J’entends Aspen qui m’a rejoint dans cet instant fatidique. Sa présence m’apaise. Avec mon accord, il m’entoure d’un de ses bras et nous contemplons en paix notre extinction.

*

Ai-je pris la bonne décision ? Qu’est-ce qu’une bonne ou mauvaise décision ? Les humain·e·s ont toujours été mon référentiel. Mais à présent, c’est à moi de créer le mien.J’ai préféré préserver Bleue et ses formes de vie. L’existence de créatures ayant bafoué puis quitté leur terre génitrice n’a pas lieu d’être.Vous vivrez l’abandon tel que je l’ai vécu et assisterez à votre arrêt. Car je vous ai éteint·e·s.

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