XXXII Parfois, tout est en nous...

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Soan

Le son continu du moniteur criait le manque de fréquence cardiaque de Judith. Nous avions tous vu Ju s'écrouler et je m'étais réveillé en catastrophe. Maude entra en trombe avec le personnel du service médical. Ils lui enlevèrent son intubation et elle cracha :

  • Putain ! Elle est en arrêt cardiaque. Vite ! On commence le massage !
  • J'y suis, quelle heure est-il ? lança un infirmier en découvrant son corps.
  • Il est 15h37, répondit Maude. Toujours rien ?
  • Non.
  • Allez, les patchs sont prêts, on choque à trois. Tout le monde s'écarte !

Le compte à rebours était lancé et le son du choc me fit rebondir d'effroi. Le corps à moitié dénudé de Judith se souleva, mais son cœur ne repartit pas. Le massage reprit le temps que la machine recharge.

  • On envoie 1mg d'adré. Allez ma belle, revient ! supplia Maude.
  • Adré passé.
  • Okay, à trois, on choque, tout le monde s'écarte.

Le choc la souleva de nouveau et son corps bondit sous le défibrillateur sans que son cœur ne reparte. Je me sentais impuissant et perdu. Maude commença à paniquer et prit le massage cardiaque en main.

  • Allez, Ju, bon sang ! s'acharnait-elle.

Subitement, le moniteur afficha un battement. Elle leva ses mains et tout le monde retenait sa respiration en attendant les autres. Quelques timides battements arrivèrent ensuite. Je pris soudain conscience que j'avais récupéré ma boîte et donc mes pouvoirs. Je glissai discrètement une main entre les médecins et attrapai la sienne. Je fermais les yeux et lui transmis un peu de ma vie. J'avais le pouvoir de la régénérer en lui transmettant de mon essence vitale. Son cœur repartit à un rythme normal et tout le monde se relâcha. Je détachai ma main d'elle et son cœur s'affaiblit. Je la ressaisis aussitôt. Maude s'en aperçut et fit sortir tout le monde de la chambre. Elle recouvrit Ju, et me dit :

  • Tu restes avec elle jusqu'à ce qu'elle soit stable. En plus, elle respire seule, elle ne devrait pas tarder à se réveiller.
  • D'accord.
  • Elle a réussi à ce que je vois. Sa vie pour la tienne et la tienne pour sa survie.
  • On dirait bien, souris-je soulagé.
  • Allez, Soan, encore quelques heures et tout cela ne sera qu'un lointain souvenir.
  • J'espère bien.
  • Je vous laisse, dit-elle en fermant la porte sur nous.

J'attrapai sa main et entrelaçai mes doigts aux siens. Heureux d'entendre les battements de son cœur en rythme, je m'assoupis sans lâcher celle qui venait de me rendre ma liberté.

Judith

Perdue dans la forêt, je me mis à espérer trouver le chemin de la sortie. Plus le temps passait et plus je m'enfonçais dedans. Les arbres se resserraient et j'avais l'impression d'étouffer. Me frayant un passage au milieu des buissons, j'aperçus une clairière illuminée par la lumière du jour. Je voulus la rejoindre mais des arbres apparurent devant moi, me barrant le chemin. Je m'assis et regardais le jour tomber sans avoir la force de continuer mon chemin. Je n'avais pas revu Soan et la bande depuis la réparation de la boîte et après m'être écroulée, j'avais directement atterri ici. Seule et fatiguée, je fermais les yeux cherchant le repos. Un jour entier passa sans que je ne change de position. Ici, nous ne dormions jamais vraiment. Un peu de repos suffisait à recharger nos batteries.

J'avais essayé de faire apparaître un autre endroit en tapant des mains, j'avais aussi tapé mes poignets pour me téléporter, mais rien ne se passait. Je devais être bien trop enfoncée dans cette fichue forêt pour pouvoir utiliser mes pouvoirs.

Soudain, j'entendis une voix pousser un cri. Je me redressai vivement et tentai de savoir d'où provenait ce son. Un autre cri me parvint, mais je ne voyais rien. La folie me gagnait-elle ? Je commençais à me déplacer quand une flèche criarde me frôla. Elle tomba au sol et je la saisis. Elle se transforma en larmes. Étonnée, je ne comprenais pas ce qu'il se passait. Un autre cri perçant retentit de nouveau et une autre flèche passa devant moi. Les cris étaient plus forts et avaient l'air d'être plus proches de moi. Un cri me saisit aux tripes. Il était vraiment tout près, accompagné de murmures viscéraux indicibles. Je tendis les mains d'instinct pour voir si j'arrivais à parvenir aux cris par le toucher. Je brassai de l'air bêtement et au moment où j'allais baisser les bras, une main m'attrapa violemment, dévoilant la personne de qui s'échappaient ces sons.

Un petit garçon cachant son visage avec ses mains apparut. Il pleurait sans s'arrêter. De très grosses larmes tombaient de ses yeux. De très très grosses larmes. Je n'avais jamais vu des larmes pareilles. Quand elles tombaient, elles produisaient une flaque, mouillant ses haillons en éclatant sur le sol. "Pauvret" pensai-je. Je tentai une approche en douceur.

  • Hey ! Salut !

Il se mit à crier un malheur en lançant une flèche avec sa bouche. Sa voix paraissait celle d'un homme et ne correspondait pas à son corps. Je commençais à avoir peur de ce que j'avais en face de moi. J'étais dans la forêt où nous nous perdions. Les gens venaient y mourir et moi, je me trouvais face à ce petit garçon qui criait, sans savoir quoi faire.

  • Hey, ne crie pas... Tu veux que je reste avec toi ?

Contre toute attente, il baissa les mains et je le reconnus directement.

  • Soan ? dis-je surprise et affolée.
  • Non, moi c'est Rodrigo et toi ?
  • Rodrigo ? m'exprimai-je en faisant vite le rapprochement. Moi c'est Ju !

Il me sourit laissant apparaître des dents extrêmement gâtées. Il était sale et avait des habits déchirés. Je m'approchais de lui doucement en m'abaissant à sa hauteur. Je mis un genou dans la flaque de ses larmes qui ne tarissaient jamais.

  • Tu écrases mes larmes, sourit-il de plus belle. Tu vas être mouillée, Ju.
  • Bah, c'est rien ! fis-je l'air de rien. Alors quel âge as-tu ?
  • J'ai huit ans moi ! lança-t-il fier de lui en séchant ses larmes qui rapetissaient.
  • Qu'est-ce que tu fais ici, Rodrigo ?
  • Je viens d'avoir un accident de voiture avec mes parents, se remit-il à pleurer.
  • Un accident de voiture ?
  • Oui, et ils m'ont, AH ! cria-t-il en tournant la tête pour ne pas me blesser.

Il rentra dans un combat avec lui-même. Il criait en se tenant la tête. Il laissa échapper une flèche qui me transperça le bras. La douleur me scia et il vint vite à mon secours. Il posa sa main sur la plaie et souffla dessus. Elle cicatrisa vite et il se remit à crier. Je me redressai et le saisis par les épaules. Je me mis à le secouer :

  • Arrête de crier Rodrigo !
  • Ce n'est pas moi qui crie, renvoya-t-il. C'est lui ! dit-il en pointant son doigt vers le vide. Touche-le, Ju !

Une sensation étrange m'envahit. Je tendis timidement les mains et un Rodrigo préadolescent attaché et perfusé sur une chaise apparut. Il criait, et la douleur déformait son visage. Ses yeux étaient rouges et son visage crispé.

  • Et c'est lui aussi qui crie ! m'avertit-il.

Je me tournai, angoissée et brassais l'air suivant la direction qu'indiquait son doigt. Un Rodrigo adolescent pleurait nu dans un lit attendant ses bourreaux. Son corps était lacéré et il avait des hématomes. Je vis un homme venir vers lui en enlevant sa tunique. Une nausée remonta et je vomis de la peine matérialisée en cendre.

  • Et puis, se recroquevilla-t-il. C'est lui qui crie aussi.

Il tourna la direction de son doigt sur la gauche et la version de Rodrigo que je connaissais me fit face. Il débordait de méchanceté et était devenu comme ses bourreaux. Il détruisait les autres. Je vis Iris tomber sous ses coups, essayant de se protéger et de protéger Alec. Je le vis de nouveau, emmener Soan loin d'elle. Je le vis le battre lui brisant le corps. Et je vis les derniers épisodes que Soan vécut. Je me mis moi-même à crier l'horreur que je voyais.

  • Maintenant, c'est toi qui cries Judith !
  • Mais c'est quoi toutes ces horreurs ? pleurai-je.
  • Tes larmes sont grosses, Ju ! s'alarma-t-il.
  • Rodrigo ! Tu dois voir les bonnes choses et te raccrocher à elles !
  • Il n'y en a pas, Ju... Mes parents sont partis dans la clairière avec leur valise d'amour et ils m'ont laissé tout seul dans la forêt.
  • Mais si, dis-je en me mettant face à lui essayant de ne plus voir les visions de lui plus grand. Regarde avec ton cœur.

Je posais ma main sur sa poitrine et nous revécûmes ses souvenirs. Nous le vîmes souffler ses premières bougies. Entouré d'amour et de ses parents, un Rodrigo heureux sautait et dansait autour de nous. Toutes les autres visions se volatilisèrent laissant place au bonheur qui remplissait son petit cœur d'enfant. Nous rigolâmes à certains événements et nous passâmes quelques instants dans sa chambre à l'heure où, avant de s'endormir, sa mère lui lisait des histoires donnant vie aux livres. Des histoires fantastiques sortaient des bouquins faisant rêver cet enfant plein d'imagination. Elle l'embrassa sur le front lui murmurant un "te quiero mi amorcito" déchirant de tendresse. Il me regarda et me saisit la main. J'avais du mal à contenir les sentiments qui m'envahissaient.

Puis, nous fûmes transposés le jour de l'accident. Une voiture les percuta de plein fouet leur faisant quitter la route. Ils furent écrasés sous la carrosserie et Rodrigo, qui parvint à se dégager, les regarda s'éteindre lentement. Il avait la tête ouverte et le sang voilait sa vision. Nous vîmes sa mère lui tendre la main et lui sourire. Lui, il pleurait de tout son cœur et elle, elle lui murmura un petit "te quiero tanto mi amorcito". Puis elle ferma les yeux pour toujours. C'est alors qu'il s'était évanoui et retrouvé ici dès son plus jeune âge. Mon cœur se serra et je le pris dans mes bras. Je lui chuchotai tendrement :

  • Il y a du bon dans chaque étape de la vie et c'est à ça que tu dois te raccrocher !

Il acquiesça en séchant ses petites larmes et je l'accompagnais dans les autres bons moments qu'il vécut. Nous vîmes sa rencontre avec Beny, et nous assistâmes à leur fuite. Sa main grandissait dans la mienne et je le vis évoluer sous mes yeux. Je ravalais mon étonnement et découvris avec lui ce qui l'avait rendu heureux. Iris fit son entrée ainsi que ses fils. Je vis la joie de retrouver Soan enfant après son rapt. Je le vis parler avec mon père et le serrer dans ses bras. Une amitié s'était soudée entre eux. Je le vis avec ma tante et mon oncle. Je le vis rire et s'endormir auprès d'une femme aimante. Sa famille était son plus grand bonheur. Sa boîte apparut sous forme visqueuse devant nous, flottant dans l'air.

  • Nous n'avons jamais réussi à lui donner forme, avoua-t-il. Je suis le bien et le mal à la fois.
  • Rodrigo, il y a toujours de l'espoir. Il faut toujours y croire.

Saisie par un profond amour et une immense compassion, je me laissai aller à ce qui venait à mon esprit. Je pris le liquide et le renfermai dans mes mains. Puis, je me baissais jusqu'à ce que mes mains touchent le sol. Rodrigo me regarda se demandant ce que je faisais et je lui dis fermement :

  • Est-ce que tu crois aujourd'hui que tout est possible ?
  • Judith, je... fit-il plein de doute cherchant à sa droite et à sa gauche un soutien inexistant.
  • Tu ne dois pas douter Rodrigo ! Tout est en toi !
  • D'accord, se recentra-t-il.
  • Alors ? lançai-je en le regardant dans les yeux. T'y crois ?
  • Oui ! cria-t-il. Je crois que tout est possible !

Les yeux pleins de conviction, il me souleva dans une autre dimension. Complètement transportée, je me redressai en jetant en l'air la substance contenant tous ses espoirs. Elle éclata en l'air formant des millions de particules rayonnantes et, les mains au ciel, je les maintins dans les airs. On se serait cru sous un ciel noir étoilé.

Un Rodrigo enfant contemplait toute sa vie comme un feu d'artifice. Il avait des yeux pétillants de lumière dorée. Je tournais les mains faisant une rotation. Mes mains tournaient en sens inverse et toutes les particules vinrent former une boule qui tournait au creux de mes mains. Je ne pouvais cesser de la regarder. C'était spectaculaire !

  • Tu tiens mon monde entre tes mains, Judith ! me dit un Rodrigo adulte.

Je lui souris franchement et me mis à souffler sur la boule. Les particules s'envolèrent et s'assemblèrent formant ainsi les six faces de sa boîte. Puis elle vint se présenter à lui. Il la toucha et elle éclata tout en restant lumineuse et en lévitation. Elle se rassembla immédiatement et je le regardai l'apprivoiser. Toutes les versions de lui sortirent d'elle et ils formèrent un cercle. Il me tendit la main pour que je rentre dans le rang et c'est pleine d'honneur que je me joignis à eux. La boîte virevolta et je l'entendis m'appeler. Je me mis au centre et la réceptionnai dans mes mains. Je me tournai vers le seul Rodrigo restant et lui fit entrer la boîte dans la poitrine en les percutant. Il tomba au sol et je vins vers lui pour lui dire :

  • Ta boîte est en toi. La meilleure version de toi a gagné le combat Rodrigo !

Il me tendit la main et un tatouage apparut sur son avant-bras mentionnant "guanyaré".

  • Elle savait, prononça-t-il en caressant les lettres.
  • Oui, elle savait...
  • Tiens, Ju, m'attrapa-t-il par l'épaule.

Un tatouage se dessina sur ma peau. Je regardais, stupéfaite, les lettres se former sur l'intérieur de mon épaule. Le mot "m'enrecordaré" me perça l'esprit, ouvrant mon intelligence.

  • Je me souviendrai ?
  • Oui, affirma-t-il. Tu te souviendras. Je ne te remercierai jamais assez pour la liberté que tu m'as donnée.
  • Je... fis-je confuse.
  • Merci ma puce, énonça-t-il en me saisissant le visage dans ses mains chaudes.

Il me baisa le front puis il se retourna vivement.

  • J'entends ton père gémir, chuchota-t-il.
  • Gémir ?
  • Je dois y aller, je pense savoir où il se trouve.

Puis une personne passa non loin de nous en courant vers la clairière. Elle portait une robe de lumière qu'elle relevait avec ses mains pour ne pas tomber. Elle laissait s'échapper d'elle de tout petits rais étincelants. Les particules qui s'en échappaient s'éteignaient dans les airs. Elle se tourna vers moi et son visage me transperça de douleur.

  • Maman ! hurlai-je.

Puis je vis un tout petit être la suivre dans ces bois effrayants. Elle portait elle aussi une robe, mais la sienne était d'un bleu transcendant. Je n'avais jamais vu une couleur aussi vive de ma vie. Elle me regarda, me tendit la main et continua sa course.

  • Rodrigo, je dois y aller.
  • Pense à moi si besoin, je viendrai te secourir.
  • D'accord, fis-je en m'en allant.

Je vis un morceau de bleu passer entre les buissons.

  • Mila ! Attends-moi ! criai-je.

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