XXX Parfois, il faut y croire...

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Alec

Dans mon bureau, debout devant la fenêtre, je me demandais pourquoi Éléonore, Judith et Soan manquaient les cours aujourd'hui. Notre rendez-vous dans le monde des rêves était demain et je n'avais aucune nouvelle d'eux. Nic était retenu prisonnier au fin fond d'un trou à rats où les pouvoirs étaient inutilisables. Plus je m'étais approché, plus j'étais redevenu moi-même. Impossible d'agir sans se faire repérer. Les risques étaient bien trop grands et je ne pouvais me le permettre. Une fois que mon frère aurait récupéré sa boîte, j'envisagerai un plan pour le sortir de là.

J'espérai que tout le monde soit au rendez-vous demain et qu'aucune complication ne se présenterait. Anxieux, j'allai fermer la porte à clef pour pouvoir rêver un peu...

Soan

J'étais enfin seul dans la chambre avec Judith. Elle était intubée et son état était toujours stable. J'espérais qu'elle se réveille rapidement et je me demandais comment nous ferions demain, si ce n'était toujours pas le cas. Je me penchai vers elle et tendis ma main vers son torse pour voir si ma boîte était toujours là. Une lumière scintilla. J'entendis quelqu'un frapper à la porte et je m'éloignai vite d'elle.

Maude entra et regarda le corps de Judith qui s'éteignait doucement.

  • Tu as de la chance que ce ne soit que moi Soan ! s'énerva-t-elle. Tu la mets en danger ! Et toi aussi par la même.
  • J'avais peur qu'elle l'ait rejetée avec l'accident, me défendis-je.
  • Je la lui ai sortie pour pouvoir lui faire les examens.
  • Ah oui ? Mais...
  • Je n'aurais pas pu lui faire des radios et autre. Et je pense que pour le coup, sa santé primait. Quand j'ai vu que tout allait bien se passer, je la lui ai refaite ingurgité sans soucis.
  • Eh bien...
  • Oui, la pauvre. Elle passe un mauvais cap là. Je ne sais pas si ce qu'il doit se passer demain est sage, vu son état.
  • Peut-elle rêver ? demandais-je plein d'espoirs.
  • Oui, elle est d'ailleurs bloquée là-bas sans arriver à revenir. Elle ne doit pas s'en rendre compte. Le temps là-bas se décompte différemment d'ici, il ne faut pas l'oublier.
  • Je pourrais peut-être la rejoindre, non ?
  • Oui, tu peux, m'autorisa-t-elle. En revanche, interdiction de la mettre en danger, de la brusquer ou autre. Compris ?
  • Oui, bien entendu ! souris-je.
  • Je ne plaisante pas Soan, lança-t-elle. Judith est ma nièce je te rappelle, et son père est aux abonnés absents depuis qu'il a récupéré ta boîte. Il doit être tenu prisonnier dans les souterrains de Maudit. Et tu sais que là-bas, les pouvoirs sont inutilisables. Alors bon, il risque d'y rester sans pouvoir revenir lui aussi, et Dieu sait pendant combien de temps. Alors pas de faux pas avec elle.
  • Oui Maude, je ne plaisantais pas. Je vais faire attention.
  • Très bien, dit-elle en soupirant, je compte sur toi. Je vais faire en sorte que vous soyez tranquilles jusqu'au retour de Gislann.
  • Merci.

Elle sortit en me souriant et c'est stressé que je pris la main de Ju dans la mienne. Au contact, je m'endormis directement et fus projeté dans ses rêves.

Je la voyais marcher dans un champ de lavande. Les mains tendues, elle caressait les fleurs. Elle sentit ma présence et se tourna vers moi. Des écailles se formaient sur ses yeux et l'angoisse m'envahit. Je m'approchais d'elle doucement. Je la pris par la taille et la rapprochai de moi. Elle prit ma main et posa l'autre sur mon épaule. Je commençais à chanter et les pas nous emportèrent dans une danse lente et envoûtante :

"Dos besos llevo en el alma, llorona,

Que no se apartan de mí :

Dos besos leevo en el alma, llorona,

Que no se apartan de mí "

Je la faisais tourner délicatement et la ramenai dans mes bras. Elle se laissait aller au son de ma voix. Elle sourit mais ces écailles s'opacifièrent. J'avais peur, mais je la maintenais fermement contre moi. Il fallait que j'y croie, pour nous deux.

"El último de mi madre, ay llorona,

Y el primero que te di.

El último de mi madre, ay llorona,

Y el primero que te di"

Je ramenai nos mains entrelacées entre nous en la serrant. Son torse commençait à s'illuminer et je l'embrassais tendrement. Les écailles sur ses yeux éclatèrent en poussière colorée et se dissipèrent dans le vent. Elle me sourit tout simplement et des mains me secouèrent violemment.

  • Soan ! Réveille-toi, bon sang ! criait Maude.
  • Ju, tu ne dois pas cesser de croire, soufflai-je contre ses lèvres.
  • Soan ! Allez !
  • Tu dois y croire pour nous deux.

Elle me sourit et me dit :

  • J'y crois So, j'y crois pour nous...
  • Soan ! Bordel !

Le son du scope me parvenait. Le pouls de Judith s'accélérait faisant crier le moniteur qui retransmettait ses paramètres vitaux.

Je me réveillais en sursaut, complètement paniqué. Je me redressai d'un bond et mes yeux passaient de Maude au scope et du scope à Ju.

  • Qu'est-ce qu'il s'est passé ? s'emporta-t-elle. Son rythme cardiaque augmente !
  • Elle avait des écailles sur les yeux, j'ai juste...

Le son du scope se calma. Son cœur se stabilisa et nous pûmes souffler.

  • Ra punaise ! s'exclama-t-elle. La peur que j'ai eue !
  • M'en parle pas... soufflai-je en tombant dans le fauteuil. C'est vraiment trop dangereux pour elle.
  • Oui, beaucoup trop.

Son bip sonna et elle m'annonça la venue de Gislann et Mila. J'embrassais Ju sur le front en lui prenant la main. J'aurais cru sentir qu'elle me la serrait, mais j'hallucinais sûrement. Je partis vite avant que Gis et Mi ne rentrent. Je n'avais ni le courage de croiser une mère dévastée, sachant qu'en plus, elle était proche de la mort ni de voir une petite fille qui serait bientôt complètement brisée. Je rentrai en courant en repensant à ce petit échange avec Ju. Je me remémorais les écailles sur ses yeux. Comment était-ce possible ?

Je franchis le seuil de la porte de chez moi en me posant tout un tas de questions insolubles. Mon cerveau n'arrêtait plus de tourner les problèmes dans tous les sens essayant de trouver une éventuelle solution, mais rien ne venait. Il était clair que tout cela était trop dangereux pour elle, ma boîte devrait attendre. J'allais dans ma chambre poser mes affaires et en passant devant celle de mon père je la trouvais entrouverte. Je jetai vite mon sac dans mon lit et courus dans le salon. Je vis mon père assis devant la fenêtre comme tant de fois. Il me sourit et je fus soulagé de voir que son bon côté avait triomphé pour cette fois.

  • Papa !
  • Fils ! me rendit-il.

J'allais vers lui et tombais à genoux devant lui. J'étreignis son corps amaigri et enfouis ma tête contre lui. Il tenta de me la redresser mais ne pouvant retenir tout ce que je contenais et qui me torturait, je lâchais tout et me mis à déverser tous mes sentiments sur les genoux de mon père. Il posa la main sur ma tête et me caressa tendrement. Il resta là, sans rien dire, attendant que je dise quelque chose. Je reniflais dans ses habits et me redressai pour le regarder dans les yeux.

  • Papa ! lançai-je.
  • Fils, je suis tellement désolé de ce qu'il s'est passé avec Gislann... J'ai bu son verre et je...
  • J'avais bien compris, dis-je en me levant. C'est Nic qui t'a sauvé la mise cette fois-ci. Il nous a tous sauvés d'ailleurs. Tu as bien failli me tuer, tu sais !
  • Je n'aurais jamais fait ça. Tu sais bien que tu es ce que j'ai de plus cher ! se vexa-t-il faussement.
  • Et pourtant... Tu m'étranglais si fort, me rappelai-je en mettant ma main autour de mon cou. Nic m'a sorti de ton emprise et je t'ai piqué avec un calmant.

Le fait qu'il ne relève pas la présence de Nic dans toute cette histoire m'alarma.

  • Quel calmant ? me questionna-t-il étrangement.

Je vis que ces yeux étaient noirs. Je m'étais fait avoir. Il fallait que je garde mon calme et que j'improvise rapidement une feinte.

  • Viens, je vais te montrer, l'entraînai-je.

Je passai devant lui et allai vite dans ma chambre prendre la clef et la fourrai dans ma poche.

Il le vit et m'attrapa par le col, il me coinça contre le mur et chuchota.

  • Tu penses me cacher quelque chose, hijo ?

Son espagnol qui revenait trahissait bien sa personne.

  • Non, père, venez, je vais vous montrer.

Il me maintint par le cou, m'enserrant de toute sa force. Une fois dans la chambre, il me lâcha et attendit que je lui montre la fameuse cachette. Je retirai le tiroir et le vidai sur son lit. Il commençait à sourire quand je le frappai à la tête avec le tiroir de toutes mes forces. Il fut complètement surpris et sonné. Il s'appuya contre le mur quelques instants et j'en profitai pour m'échapper. Il me rattrapa et cria plein de nerfs :

  • Quieres jugar ? Vamos a jugar ! ¹

Il me plaqua au sol et appuya son genou sur mon torse. La pression commençait à m'étouffer et je sentis mon corps qui se brisait. Je criai un : "père je vous en supplie" mais il me claqua. Il jubilait de me tenir bloqué sous son poids. Sa force était si importante qu'il m'en écrasait en me coupant la respiration. Je me mis à hurler un : "papa !" et mon père jaillit dans son regard. Paniqué, il me lâcha subitement. Je me dégageai de lui en le repoussant avec mes jambes. Je sortis en rampant de la chambre et l'enfermai à clef. J'avais du mal à respirer et à reprendre mes esprits. Je restais à quatre pattes pendant quelques minutes complètement essoufflé.

  • Fils ? pleurait mon père.
  • Papa, laisse-moi.
  • Excuse-moi, Soan, je t'en prie. Je....
  • Mais lâche-moi ! hurlai-je à bout de souffle.

Les nerfs me montaient comme jamais. L'accumulation de tous les évènements de ces derniers jours commençait à me faire craquer. Je me trainai jusqu'à la salle de bain essayant d'allumer le robinet d'eau froide.

J'entendis quelqu'un toquer à la porte. Ce n'était pas le bon moment. J'avais une douleur thoracique importante et ma respiration était de plus en plus douloureuse. La personne n'arrêtait pas de toquer et moi, je n'arrivais pas à me ressaisir. Mon père piqua une crise de colère et les meubles de sa chambre valsèrent contre les murs. À ces bruits, la personne entra dans l'appartement et me trouva à moitié allongé sur le sol peinant à me remettre debout.

Je relâchai mes efforts et mon corps retomba sur le sol. Je mis une main sur mon côté gauche et articulai surpris :

  • Monsieur Aubry ?
  • Hey, Soan, je vais m'occuper de toi. Ne bouge pas, je reviens.
  • Je...

Je n'eus pas le temps de finir ma phrase qu'il se volatilisa. J'essayais de ne pas bouger tant la douleur était intense.

Il revint et me piqua dans le cou et je m'assoupis, ne percevant plus aucun son.

Alec

  • Mon frère, repose-toi, l'apaisai-je. Je vais m'occuper de toi.

Je le transportai jusqu'à son lit. J'auscultai et palpai son corps. J'utilisais mes pouvoirs pour voir ses os, et constatai que cette brute lui avait cassé deux côtes et qu'elles lui avaient perforé le poumon gauche créant ainsi un hémothorax. Je réparai tout ça grâce à une petite préparation à base de grande consoude pour la fortification de ses os et de prêle des champs pour leur reminéralisation et leur consolidation. Je drainai le poumon du sang qui s'écoulait en son intérieur et refermait la plaie avec mon souffle. Mon pouvoir de régénération devenait de plus en plus performant et il était d'un grand secours. La respiration de mon frère redevint normale et son visage et tout son corps se détendirent. Soulagé, j'écoutai son cœur battre à un rythme normal.

De l'autre côté du mur, une bête féroce défoulait ces nerfs contre du mobilier en bois. Il vociférait en espagnol des insultes et des méchanceté à s'en tordre de douleur. Tout me revint en mémoire et ce pauvre garçon meurtri et blessé par les monstres qui formaient Las Urracas, commencait à me foutre les nerfs en pelote. Quand je regardais mon frère étendu sur son lit, endormi et rétabli par mes soins, en train de se remettre des blessures qu'il lui infligeait, ma coupe déborda de colère. Même s'il fallait l'excuser et le comprendre, même si tout avait une explication, aujourd'hui j'étais prêt à lui foutre la bonne tannée qu'il méritait depuis tant d'années. J'avais travaillé dur sur mes pouvoirs et ma force avait accru fortement. Le moment tant attendu arriva. Je ramassais la clef laissée sur le sol, j'ouvris la trappe pour pouvoir la rejeter à l'extérieur de la pièce et entrai dans la chambre en refermant derrière moi. Une fois la clef jetée, je pris une grande inspiration et me retournai vers notre bourreau.

  • Alors tu veux jouer ? crachai-je.
  • Alec ? prononça mon père en pleurs.
  • Si tu penses m'avoir, ris-je de colère, tu te trompes !

Je le cognai au ventre et il s'étala contre l'armoire. Je le relevais et vis ses yeux noircis par le mal qui était en lui.

  • Ça faisait longtemps, hein ? souris-je.
  • Demasiado tiempo.²

Il me toisa et se dégagea de moi. Il m'attrapa par les jambes et me fit tomber. Il me bloqua sous lui et je ris. Il pensait me dominer mais il était faible. Je le soulevai comme s'il ne pesait rien. Je le balançai au travers de la pièce et il s'écrasa contre un mur, le fissurant de haut en bas. J'ouvris mes mains et fortifiai les cloisons environnantes. Il se redressa, mal en point. Ce monstre n'avait pas l'habitude de recevoir des coups aussi importants. Il avait été créé pour dominer, écraser, et vaincre. Aujourd'hui l'inverse se produisait et cela le perturbait en son for intérieur. Je m'approchai de lui, le saisis par le cou et le clouai au mur. Il essayait d'enlever ma main mais plus il se débattait, plus j'absorbais sa force. Il s'affaiblissait petit à petit et moi, je me fortifiai. J'enserrai ma main de plus en plus et ses yeux redevinrent normaux. Les yeux aimants de mon père me frappèrent au plus profond de moi. Et il parvint à formuler :

  • Fils, résiste...

Je fis non de la tête.

  • Résiste au mauvais, dit-il.

Mes yeux se troublèrent et je desserrai mon emprise. Ses pieds ne touchaient pas le sol et je m'aperçus que les miens non plus. Je ne voulais pas le relâcher et le clouai une nouvelle fois au mur faisant rebondir sa tête.

  • Alec, me supplia-t-il. Tu ... dois ... continuer de croire... en l'amour...

Ses yeux me sondèrent et je commençai à me rendre compte de ce que j'étais en train de faire. Je relâchais mon père d'un coup et nous retombâmes tous les deux au sol. Il porta ses deux mains autour de son cou et me regarda appeuré. Nous nous redressâmes et me faisant face, il lança :

  • Alec, fils... Mais qu'est-ce que tu es devenu ?
  • Ce que tu as fait de moi ! criai-je.
  • Ta flamme s'éteint fils, soupira-t-il.
  • À qui la faute ? Je te ferai dire que Soan est alité avec un hémothorax ! Et tu me parles d'amour ? Si je n'étais pas arrivé à temps, il serait mort ! hurlai-je de haine.
  • Fils, tenta-t-il. Je suis désolé. Je vous ai toujours aimé et tu le sais, se justifia-t-il.
  • Tu nous as détruits, balançai-je. Tu as détruit notre famille !
  • Non, fils, notre famille sera toujours soudée par l'amour qui nous lie. Il est né entre ta mère et moi puis il s'est déversé en vous. Tu dois continuer d'y croire !
  • Sinon quoi ?
  • Notre famille éclatera. Qu'est-ce qui t'a poussé à venir ici aujourd'hui ? Et à attendre que ton frère sorte courir les lundis et jeudis soirs ? Où les mardis quand il va faire les courses ? Tu penses que je ne te vois pas peut-être ?
  • Ben je... fis-je confus.
  • C'est l'amour qui nous lie qui nous pousse à veiller les uns sur les autres. Et ta flamme ne doit pas s'éteindre fils.

Il avait raison et je le savais très bien. Il s'approcha de moi pour me serrer dans ses bras et je réagis immédiatement.

  • N'abuse pas.

Je tapai mes poignets et disparus.

¹ Tu veux jouer ? On va jouer !

² Trop longtemps.

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