XXIX Parfois, tout s'écroule...

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Gislann

Arrivés en trombe à l'hôpital, je regardais Judith être prise en charge par le personnel médical. Ils avaient un langage bien à eux et je n'y comprenais pas grand-chose. Ils me repoussèrent dans un coin, j'étais spectatrice, complètement impuissante. Les sons me parvenaient mais je commençais à perdre pied. J'entendais sans écouter.

  • Madame, me dit une infirmière qui me semblait familière, vous allez devoir attendre en salle d'attente.
  • Mais c'est ma...
  • Je sais, me coupa-t-elle. Mais votre fille a besoin de soins en urgence. Nous allons lui faire tout une série d'examens. Vous ne pouvez pas rester. Elle est entre de bonnes mains, ne vous en faites pas.
  • Très bien alors... prononçai-je choquée et désorientée.
  • Carmen ! cria-t-elle.
  • Oui, Maude !
  • Occupe-toi de cette dame, chuchota-t-elle. Il ne faut pas la laisser seule. Parle avec elle et demande-lui des nouvelles de son autre fille, okay ?
  • Mais comment tu sais tout ça ?
  • Fais ce que je te dis sans poser de questions. Il faut qu'elle se reconnecte à la réalité et une autre petite fille est en jeu. Je te laisse, je veux m'occuper personnellement de cette patiente.
  • Très bien, pas de soucis. Venez, Madame, me dit-elle gentiment, je vais m'occuper de vous...

Nous parlâmes pendant presque une heure. Elle me posa tout un tas de questions sur notre vie et sur Judith. Lorsqu'elle me fit prononcer le nom de Mila, je me levai brusquement.

  • Quelle heure est-il ? demandai-je affolée.
  • Il est seize heures cinquante-sept. Pourquoi ?
  • Eh merde ! Mila est sortie depuis la demie. Faut que j'y aille.

Je me retournai cherchant mon sac que je n'avais pas pris. Pas de téléphone, pas d'argent. Tout commençait à se compliquer. Soudain, j'entendis la voix d'Éléonore qui s'élevait dans le hall d'entrée.

Éléonore

  • Non, je crois que vous ne m'avez pas bien comprise, tentai-je encore une fois. Judith a eu un accident et a été transférée directement ici.
  • J'ai bien compris, me répétait la femme assise en face de moi. C'est vous qui ne comprenez pas, jeune fille. Vous devez attendre ici. Vous ne pouvez pas entrer. Votre amie est en soins intensifs et toute personne extérieure est interdite au service.
  • Élé ! m'interpella Gislann.
  • Gis ? me retournai-je.

Je la vis complètement défaite et affolée. Je remarquai alors des traces jaunes d'ecchymoses dans son cou et sur son visage. Je me remémorai rapidement ce que Judith m'avait raconté quelques heures plus tôt et me rendis compte que cette famille n'avait pas de répit dans les épreuves. Tout s'enchaînait aussi pour cette pauvre Gis qui aurait beaucoup de mal à gérer la suite.

  • Nous avons récupéré Mi, l'informai-je. Elle est chez moi.
  • Ah, merci ! souffla-t-elle soulagée. Je suis vite descendue et j'ai oublié mon sac, mon téléphone... Enfin bon... soupira-t-elle les larmes aux yeux. Je...

Mes yeux se remplirent. Elle me serra dans ses bras et me rassura en me disant que Judith était prise en charge et qu'il fallait attendre.

  • C'est trop dur d'attendre, sanglotai-je contre elle.
  • Je sais ma puce, je sais... disait-elle en me passant la main sur les cheveux. Nous n'avons pas trop le choix. Viens, allons chez toi pour que je parle à Mila.
  • Oui, la pauvre, elle est inquiète...

Nous sortîmes de cet endroit angoissant. La pluie avait cessé. Nous rejoignîmes mon père qui attendait dans la voiture.

Quand il nous aperçut, il vint vite à notre rencontre.

  • Gislann ! l'étreignit-il.
  • Nolan, lui rendit-elle.
  • Je suis tellement désolé de ce qui arrive... Mila est à la maison. Viens, je vais te raccompagner chez toi. Tu vas prendre cinq minutes pour prendre une douche et quelques affaires pour vous deux. Emma et moi allons prendre le relais avec la petite pour que tu puisses rester ici avec Judith. Okay ?
  • Oui, merci, souffla-t-elle les yeux débordants de larmes de reconnaissance. C'est tellement gentil à vous...
  • C'est normal. Allez, montez dans la voiture avant que la pluie ne reprenne.

Une fois installée dans la voiture, je regardais Gislann qui avait préféré monter à l'arrière avec moi. Elle ne disait rien. Son regard était vide. Elle était complètement perdue. Je détournai la tête et regardais les rues défiler. Je n'arrivais plus à m'évader. Mes pensées me ramenaient sans arrêt à Judith et je me retrouvais coincée dans cet hôpital de malheur à espérer qu'elle s'en sorte.

Une fois arrivés devant son immeuble, Gislann sortit de la voiture et courut chez elle. Je ne pouvais m'empêcher de me remémorer l'accident. Je repensais au moment où Ju était descendue du bus, au clin d'oeil du chauffeur dans le rétroviseur central, à moi qui lui faisais un au revoir par la lucarne arrière. Je voulais juste remonter le temps et la serrer dans mes bras. Je n'aurais pas dû rester avec eux et revenir ici. Une boule de peine et d'angoisse me monta et me fit éclater en sanglots. Mon père vint vite me rejoindre et étreignit ce paquet de larmes et de peine que j'étais devenue.

Gislann

Arrivée sur le palier, j'ouvris la porte en expirant mes angoisses. Plus tôt dans l'après-midi, j'étais partie d'ici à la hâte sans même avoir fermé la porte à clef en sortant. Tout avait basculé en si peu de temps...

Mes réflexions me ramenèrent au moment où je quittais l'appartement quelques heures plus tôt. J'entrai sans prendre la peine de refermer complètement la porte derrière moi. J'allai jeter un oeil par la fenêtre où l'accident avait eu lieu. Je vis la voiture de Nolan garée en bas. Je le vis en sortir et aller rejoindre Élé à l'arrière. J'aurais aimé que Nic soit là aujourd'hui. Lui qui soi-disant veillait sur nous, je me demandais ce qu'il pouvait bien faire en ce moment. Complètement déçue et écœurée à son idée, je me dirigeai vers la salle de bain. Je ressentis subitement une violente envie de boire un verre bien corsé. Je me détestais d'avoir des pensées pareilles mais je savais très bien que l'alcool me relaxerait. C'était d'ailleurs mon meilleur anti-stress. Je fis demi-tour et allai dans la cuisine. J'ouvris la cachette qui renfermait mon précieux décontractant. Faiblesse ou réconfort ? Je fis taire le peu de conscience qui me restait en regardant le liquide se déverser dans un verre. Je ne pus retenir la bouteille et le verre se mit à déborder. Mes yeux s'inondèrent de larmes et finirent par déborder eux aussi. Ma douloureuse dépendance se déversait sur mes joues noyant mon regard dans l'infini gouffre de mes peines. Je n'étais qu'une bonne à rien. Rien ne me sauverait de cet enfer qui me poursuivait depuis toujours. Je saisis la bouteille par le col et l'éclatai contre la table. La dernière fois que j'avais cassé une bouteille de cette façon, j'avais donné la mort. Tout me remonta et je tombais à genoux, criant tout mon chagrin et toute ma détresse.

Soudain, la porte s'ouvrit avec fracas. Son regard inquiet me sonda et d'être découverte dans cet état était pire que d'être mise à nu. Je me redressai rapidement, essayant de reprendre mes esprits. Je regardais dans la même direction que lui, et vis l'alcool renversé et le verre plein qui conservait ce qui lui avait été donné. La honte me gagna et j'essayais de masquer tous mes travers qui n'avaient pas eu raison de moi cette fois-ci.

Il vint vers moi et me dit avec douceur :

  • Qu'est-ce qui ne va pas ?

Je lâchai tout dans l'évier et lui révélai en sanglotant :

  • C'est Ju...
  • Qu'est-ce qu'elle a, Ju ? dit-il d'un calme surprenant.
  • Elle a eu un accident, Soan. Un très grave accident, m'effondrai-je.

La nouvelle lui glaça le regard. Il déglutit son stress et me prit sans ses bras.

  • Okay, souffla-t-il. Quelle sorte d'accident ?
  • Elle s'est faite renverser devant la maison, Soan. Et là, je dois me changer et prendre des affaires pour Mi et moi, déclarai-je en me dégageant. Mais je...
  • Je vais m'en occuper. Allez vous préparer, dit-il fermement.

Sans réfléchir, je me dirigeai vers la salle de bain, pris une douche rapide et enfilai des habits propres. Je pris des changes pour Mila et moi et les fourrai dans un sac. Je récupérai mon téléphone et le chargeur et retournai rapidement dans le salon. Soan avait tout nettoyé et regardait par la fenêtre la voiture qui m'attendait. Il se tourna vers moi et me dit :

  • Quelles sont les dernières nouvelles exactement ?
  • Ils ont dû la réanimer. Élé était avec elle. Elle est aussi sous le choc. Judith est entre leurs mains pour l'instant, ils lui font des examens. J'y retourne tout à l'heure, je te tiendrai informé.
  • Très bien, Mme Berry, dit-il extrêmement tendu. Tenez, mon numéro. J'attends de vos nouvelles.
  • Soan, je... cafouillai-je sans trop savoir comment exprimer mes sentiments.
  • Pensez à Mila, elle a besoin de vous.
  • Oui, je...
  • On se voit à l'hôpital, Madame Berry. À plus tard.

Puis, la tête baissée, il partit sans se retourner. Je me dépêchai de descendre et de rejoindre Nolan et sa fille. Quand il me vit, il sortit de l'arrière de la voiture et me laissa la place. Je vis une Éléonore décomposée et les yeux rougis par des larmes qui ne coulaient plus sur son visage. Elle me sourit et je lui attrapai la main. Nolan démarra rapidement et nous rejoignîmes leur maison en un rien de temps. Emma m'étreignit et Mila pleura dans mes bras. Je la réconfortai du mieux que je le pouvais en lui expliquant les choses le plus simplement possible. Son regard me transperçait et j'avais du mal à trouver les mots appropriés. Je reçus un appel de l'infirmière m'informant que Judith avait été opérée en urgence. Elle présentait un traumatisme crânien, des hématomes sous-duraux, et des fractures des côtes et du péroné. Son pronostic vital n'était plus engagé mais elle avait sombré dans un coma.

  • Dans un coma ? paniquai-je. Mais pour combien de temps ?
  • Nous ne saurons le dire, mais soyez rassurée, le coma lui permettra une meilleure récupération. Son corps souffre de blessures graves et être dans cet état permet au reste du corps de récupérer. Votre fille va s'en sortir, Madame Berry, c'est une battante.
  • Oui, affirmai-je, c'est une battante.
  • Nous la gardons sous surveillance en réa pendant quarante-huit heures. Passé ce délai, elle sera mise en chambre.
  • Très bien, je peux venir la voir ?
  • Oui, bien sûr. Elle est en salle trois en réa. Une personne par passage et pas plus d'une heure.
  • D'accord, merci. À tout de suite alors.
  • Je vous attends.

Je raccrochai le coeur un peu plus léger. Je racontai tout à mes hôtes et à Mi. Tout le monde se réjouit et je m'assis en expirant, soulagée. Les nouvelles étaient bonnes et rassurantes. Cet accident serait bientôt un lointain souvenir. Il fallait juste espérer que je reste forte jusqu'au réveil de Judith. Je me retrouvais à prendre entièrement mon rôle de mère pour Mila. Judith me complétait souvent dans ce domaine et parfois même, elle me remplaçait complètement. Sur ce coup, je n'aurais pas le droit à l'erreur. Tout avait l'air de s'écrouler sans Judith. Je serrai ma fille dans mes bras en lui susurrant un petit "je t'aime" dans le cou. Elle me sourit et me le rendit tendrement. Ses petits yeux pétillèrent et j'espérai de tout mon cœur ne pas les voir pleurer la peine et la déception que je lui ferai endurer.

Soan

Assis dans le canapé, mes pensées ne cessaient de s'affoler dans ma tête. L'attente était vraiment le plus difficile dans tout ça. J'attendais déjà après mon père qui ne se réveillait pas. Quatre jours de sommeil commençaient à faire beaucoup. Je me levai et secouai mon corps essayant de déstresser. Je pensais à Judith. Elle était tout ce à quoi je me raccrochai. Sans elle, tout s'écroulait. Il fallait garder espoir et ne pas faiblir. Je pensais à ma boîte qui était en elle et j'espérais vraiment que nous allions survivre à ce maudit accident.

Soudain, mon téléphone sonna. Je me jetai sur lui et décrochai sans regarder de qui provenait l'appel :

  • Salut frero, ça va ? lança Lucas plein d'entrain.
  • Lucas, soufflai-je d'une voix refoulant mes émotions.
  • Qu'est-ce qu'il y a ?
  • C'est Ju, avouai-je en arrivant de moins en moins à retenir mes larmes.
  • Qu'est ce qu'elle a, Ju ? s'énerva-t-il.
  • Elle a eu un accident. Quelqu'un l'a renversée.
  • Où ça ?
  • Devant chez nous.
  • Tu étais là ? demanda-t-il.
  • Non, c'est sa mère qui m'a tout raconté tout à l'heure. J'ai entendu du verre se briser et elle s'est mise à crier. Je suis allé chez elle pour savoir ce qu'il se passait. Et je l'ai trouvée en mauvais état.
  • Eh merde ! Ça doit être pour ça que ma mère m'a téléphoné plusieurs fois.
  • Tu penses que ta mère s'en est chargée ?
  • Oui, c'est sûr même. Elle sait pour le plan de Nic et elle a dû veiller sur elle. Je t'appelais justement pour ça ! As-tu des nouvelles de ta boîte ?
  • Oui, c'est Judith qui l'a en elle, déclarai-je.
  • Ra punaise ! Tu sais ce que ça implique ? Si elle meurt, tu meurs aussi et cette fois-ci dans le monde réel.
  • Oui, je le sais, et je ne peux rien y faire ! m'emportai-je. Je n'ai pas mes pouvoirs pour régénérer son corps. Je ne peux pas la guérir, Lucas.
  • Je sais mon frère. Nous allons trouver une solution. Je vais appeler ma mère et on se rappelle okay ?
  • Okay, je...

Il raccrocha sans que je n'eus fini ma phrase. Il devait être inquiet pour nous deux. Nos deux vies étaient en jeu et tout se compliquait. Il fallait sauver Judith.

Quelques instants plus tard, mon téléphone sonna de nouveau m'avertissant qu'un message m'attendait. Je l'ouvris et le lus rapidement puis relus plus lentement les nouvelles apaisantes que Gis m'envoyait. Je bondis de joie et envoyai un court message rassurant à Lucas. J'attrapai mon sac et le jetai dedans. Le casque sur les oreilles et le cœur moins lourd, je partis en courant en direction de l'hôpital.

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