XIII Parfois, il y a de l'amour dans l'air...

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Judith

Soan me prit dans ses bras. Il était en pleurs. Je lâchai mon sac pour le serrer à mon tour. Par cette étreinte, je lui fis passer de la tendresse et du réconfort. Il finit par se décoller de moi. Il avait le visage baigné de larmes, ses yeux étaient rouges et son nez coulait. D'un revers de main, il s'essuya, essayant de retrouver un peu de contenance.

  • Tu veux en parler ? tentai-je, en douceur.
  • Excuse-moi pour tout à l'heure. Je ne voulais pas réagir comme ça envers toi. Et là, je débarque comme ça...
  • Bah c'est rien, t'inquiètes pas. Viens t'asseoir cinq minutes, on va discuter.

Il me sourit. Lui prenant la main, je le guidai jusqu'à la table.

  • Soan, qu'est-ce qui te met dans cet état ?
  • J'ai eu une discussion avec mon père qui s'est relativement bien passée, mais il s'est mis à casser tout ce qu'il avait à portée de main. Toute la vaisselle qui s'égouttait y est passée. Sa culpabilité et sa colère sont sorties de lui. J'ai essayé de le calmer en le maintenant, mais il est tellement fort...
  • C'était à quel propos cette discussion ?
  • Ma mère, m'avoua-t-il.
  • Ah... Okay...
  • Je ne sais pas trop quoi en penser de tout ça. Je me pose plein de questions. Où est-elle ? Pourquoi ne m'a-t-elle pas cherché ? J'ai essayé d'en parler à mon père, mais sa culpabilité l'a fait éclater. Ma mère et mon frère lui manquent. Je ne sais même pas à quoi ressemble mon frère. C'est un fantôme. Il aurait sauvé ma mère mais pourquoi pas moi ? Pourquoi m'ont-ils laissé avec mon père ? Tant de questions... Je me sens perdu.
  • D'après ce que m'a dit Val, ta mère était très malade. La situation devenait difficile pour elle.
  • Oui, je sais, j'ai vu son carnet.
  • Quel carnet ?
  • Ma mère a laissé un carnet à mon père. Il a jugé bon de me le remettre comme cadeau d'anniversaire, bien que ce ne soit que samedi...
  • Ah d'accord, répondis-je.

Je restais là quelques instants, à écouter son ressenti. Il me raconta tout en détail et revint sur les questions qui le taraudaient.

  • Soan, tu ne voudrais pas parler à Val ? Elle sait où est ta mère. Enfin en tout cas, elle sait comment entrer en contact avec elle.
  • Oui, c'est vrai. Elle pourrait sûrement m'aider. Tu pourrais peut-être lui demander son avis et si elle veut bien, nous pourrions nous téléphoner. Qu'est-ce que tu en penses ?
  • Pas de soucis, je m'en occuperai, affirmai-je. D'ailleurs, il faudrait qu'on échange nos numéros, nous aussi, non ?
  • Je veux bien ton numéro, oui. Je ne sais pas comment je n'y ai pas pensé plus tôt.
  • Oui moi aussi, ce qu'on est bête ! plaisantai-je.
  • J'aimerais te poser une question Ju.
  • Vas-y, je t'écoute, répliquai-je intriguée.
  • Est-ce que tu es toujours partante pour réparer ma boîte ? me demanda-t-il, les yeux pétillants.
  • Euh...
  • Tu n'es pas obligée, tu le sais ?
  • Oui, je le sais. Je pense être prête à réparer ta boîte. Faudra juste tout prévoir.
  • Oui c'est sûr ! me dit-il enthousiaste. J'aimerais te montrer quelques trucs d'abord.
  • Quels trucs ?
  • En fait, Val et moi avons développé le pouvoir de rêver ensemble. Quand je suis parti, c'est Lucas qui a pris ma relève. Mais lui, c'est encore autre chose.
  • Ah bon, pourquoi ? l'interrogeai-je.
  • Nous ne savons pas pourquoi Lucas rêve. Il n'a aucun souvenir d'une quelconque difficulté dans sa vie.
  • Quand j'ai fait la boîte de Mi, intervins-je, je me suis retrouvée dans une maison là-bas. Et Lucas m'a dit que c'était là où ma tante nous avait trouvés pour la première fois. Que voulait-il dire par là ? Pourquoi était-il avec moi ? En plus quand ma tante m'a vue, j'étais toute petite. J'ai des flash-backs, mais rien de clair.
  • Oui, c'est vrai, maintenant que tu le dis, je me souviens de cette phrase. Je n'avais pas relevé mais c'est vrai que c'est bizarre. Il faudrait peut-être qu'on en parle avec lui...
  • Oui, sûrement. Avec ma tante aussi...
  • Nous en avons des choses à régler... lança-t-il. En tout cas, je suis prêt à rêver avec toi Judith, à toi de me dire quand tu seras prête.
  • On essaye ça mercredi après-midi, ça te va ?
  • Super ! me dit-il en se levant.

J'en fis de même et nous traversâmes le salon pour aller dans l'entrée. Il se retourna, s'approcha de moi et me prit les mains.

  • Merci, Ju, je ne sais pas quoi te dire, mais je voulais que tu saches que j'apprécie. Je pourrais certainement utiliser mes pouvoirs ici, moi aussi.
  • Quels sont tes pouvoirs ?
  • Bah, j'en ai plusieurs... Celui que j'ai le plus perfectionné est que tous mes sens sont super développés. Tout ce que je touche, je le ressens. C'est étrange, mais je me suis enfoncé dans la forêt quelques fois et mon odorat, mon ouïe, ma vue et mon toucher se sont décuplés. Je ne peux pas l'expliquer, mais cette forêt ténébreuse m'a donné ce pouvoir...
  • Eh ben ! déglutis-je. Ce n'est pas rien ça !

Je me rendis compte qu'il serrait ma main dans la sienne. Il me regarda dans les yeux et me caressa le visage de son autre main. Je fermai les yeux les quelques secondes que cela dura, histoire de vraiment apprécier ce moment. Je le sentis se rapprocher de moi et je sentis son corps frôler le mien. J'ouvris doucement les yeux. Il était là, ses yeux pleins de charme dans les miens.

  • Ju, souffla-t-il. J'ai du mal à ne pas avoir envie de te toucher... J'aime sentir ta peau contre la mienne. Je...
  • Embrasse-moi, Soan.

Il mit ses mains délicatement dans mes cheveux. Il approcha mon visage du sien, le regard toujours plongé dans le mien. Et il m'embrassa tellement tendrement que je fondis entre ses mains. Je fermai les yeux et savourai ce moment de pure douceur. Il se défit de moi subitement, et me dit :

  • Parfois, j'ai peur de l'effet que tu me fais. Je ne sais pas trop comment faire, je ne veux pas te brusquer. Je...
  • Arrête de paniquer, le taquinai-je. Tu t'en sors très bien...

Nous échangeâmes un sourire. Il recula vers la porte, gêné par la situation et il trébucha sur mon sac laissé là.

  • Désolé, je suis troublé, dit-il en riant.
  • C'est rien, je comprends tout à fait ! ris-je en ramassant mon sac.
  • Tu vas quelque part ?
  • Oui, quand tu es arrivé tout à l'heure, je partais chez Éléonore. Je vais dormir chez elle ce soir. Elle a besoin de moi.
  • Elle n'est pas bien ? s'enquit-il.
  • Pas vraiment non, sa mère est très malade.
  • Mince, la pauvre.
  • Ouais... Je lui ai dit que je ferais l'aller-retour. Elle doit m'attendre. Je dois y aller, So.
  • Oui bien sûr ! Je vais rentrer moi aussi.
  • Ah, au fait ! Tiens, prends mon numéro. On pourra s'écrire si tu veux.
  • Euh, oui ! Merci !

Je le lui écris sur un morceau de papier et le lui tendis. Nous quittâmes l'appartement et nous nous séparâmes sur le palier comme si de rien n'était. Je fis quelques pas puis me retournai. Il n'avait pas bougé, il me regardait. Je fis demi-tour et allai lui voler un baiser. Il me retint par la taille éternisant ainsi cet instant:

  • Va t'en Ju, sinon je ne vais pas te laisser partir... chuchota-t-il.
  • Okay, okay, me résignai-je. J'y vais ! On s'écrit, hein ?

Il acquiesça en souriant. Je m'éloignai de lui sans me retourner. Je descendis les escaliers en courant et une fois dehors, j'inspirai une grande bouffée d'air. Vivifiée, je me mis en route pour aller chez Élé, sans savoir que ce qui m'attendait là-bas allait davantage me surprendre.

Soan

Tout léger, je rentrai chez moi retrouver mes tourments. La porte franchie, je vis mon père assis sur le canapé.

  • Soan, où étais-tu ? Je suis désolé. Je... se confondit-il, inquiet.
  • Ça va, Papa, j'ai juste croisé la voisine et je... bon bref voilà quoi.
  • La voisine dis-tu?
  • Oui, Judith, elle est vraiment sympa !
  • Sympa ? Je vois, je vois...
  • Quoi ?
  • Rien, rien. Quand tu voudras m'en parler, tu sauras où me trouver ! me lança-t-il en me faisant un clin d'œil. Viens par là. Nous allons regarder quelques photos. Ces souvenirs sont les seuls qu'il me reste. J'en ai oublié pas mal, mais d'autres perdurent grâce à ces images.

Je vins m'asseoir près de lui. Il y avait toute une pile de photos prises à divers moments de nos vies.

Je vis mon frère enfant. Je saisis la photo pour la regarder de plus près. Il ressemblait à mon père. Les mêmes yeux noirs. Les mêmes cheveux noirs. Je le voyais sur cette photo, entre mes deux parents, la bouche pleine de gâteau au chocolat. C'était son anniversaire, il avait sept ans.

Mon père regarda la photo avec moi, il avait les larmes aux yeux.

  • Alec, mon fils, tu me manques, lâcha-t-il.
  • Papa tu ne sais vraiment pas où ils sont ?
  • Non Soan. Et c'est certainement mieux comme ça. Je suis un danger pour eux. Je ne sais pas si ta mère s'est remise de tout ce qu'elle a enduré. Entre la maladie et moi, elle souhaitait mourir. C'est toi qui la réconfortais. Tu lui donnais l'envie de se battre ! Elle t'aimait tellement...
  • Mais Alec, où était-il ? Comment se fait -il que tu n'aies aucun renseignement sur lui ? Pourquoi n'y a-t-il plus de photos de lui à partir de ses treize ans environ? Nous nous sommes quittés il y a cinq ans environ. Alors, pourquoi n'ai-je aucun souvenir d'à quoi ressemble mon frère ?
  • Alec est une personne très intelligente. Il a sauté deux classes. À ses treize ans, il avait fini le collège et nous l'avons laissé repartir en internat dans un lycée. Il a fini par se détacher de nous petit à petit. Il ne souhaitait plus venir nous voir pendant les vacances, il ne nous envoyait plus de photos... Il parlait à ta mère tous les soirs, mais pas à moi. Il devait certainement me détester...

Il se détourna de la photo. Les souvenirs trop douloureux de son premier fils l'attristaient. Il prit une photo de ma mère entre les mains et il se mit à caresser son visage.

  • Où sont tes parents, ta famille, tes amis ? le questionnai-je.
  • Mes parents sont décédés quand j'avais huit ans. Pas de famille pour s'occuper de moi. J'ai vite été mis dans un orphelinat. J'étais déjà grand et l'adoption a été très compliquée.
  • J'ignorai ton histoire, Papa, me désolai-je.
  • Je ne parle jamais de tout ça. C'était il y a très longtemps, dans une autre vie, un autre pays...
  • D'où viens-tu ? l'interrogeai-je.
  • Je suis né en Argentine, dans une famille géniale. À la mort de mes parents, ma vie a basculé en Enfer. Enfin, assez parlé de tout ça !
  • J'aimerais quand même comprendre.
  • Je t'expliquerai tout ça une autre fois, okay ?
  • Oui, bien sûr, me résignai-je.
  • Il y a quand même un point positif qui ressort de mon passé.
  • Ah oui ? Lequel ?
  • Mon plus grand et loyal ami : Beny, de son vrai nom Bertil Grim. Nous nous sommes retrouvés dans le même orphelinat puis nous ne nous sommes plus quittés. Nous avons été enjôlés pratiquement au même moment par un groupe qui se servait d'enfants pour de nombreuses choses : Las Urracas. Et nos galères ont scellé notre amitié.
  • Mais pourquoi je ne connais pas cet homme ?
  • Eh bien, Soan, tu connais son fils, Lucas, ton plus ancien ami !
  • Lucas est le fils de Beny ? Mais son père est toujours vivant. Pourquoi tu ne le vois pas ?
  • Beny est mort quand Lucas avait quatre ans, m'avoua-t-il. Il a été assassiné par un des membres du groupe qui l'avait retrouvé. J'ai aidé sa femme à se cacher auprès d'un ami fortuné de son frère. Elle a fini par refaire sa vie avec lui, puis elle a eu une petite fille. Nous nous sommes promis de ne plus nous revoir afin de les préserver. Je sais qu'elle fait en sorte de rester près de nous et de garder le lien entre Lucas et toi en souvenir de notre vieille amitié. Maria a changé d'identité et tout est reparti pour elle.
  • Oui, elle s'appelle Maude maintenant... dis-je, perplexe.
  • Tiens, me dit-il en me tendant une vielle photo. Regarde-les à l'anniversaire de Lucas. C'est le dernier que nous avons fêté tous ensemble. Là, il y a Maria, Beny, ta mère et moi. Ici Lucas et toi. Nous avions l'air tellement heureux...
  • Qui est cette petite fille entre nous ?
  • Si mes souvenirs sont bons, c'est la nièce de Maria. Son frère a fini par se faire assassiner lui aussi, quelques années plus tard.
  • Son visage me semble familier...
  • Oui, maintenant que tu me le dis, elle ressemble beaucoup à la petite voisine.
  • À Mila ? Oui c'est vrai ! m'exclamai-je.
  • Attends, laisse-moi réfléchir... dit-il en se levant. Oui, je m'en souviens maintenant ! Tout le monde l'appelait Ju !
  • Oh punaise ! m'exprimai-je en me levant. Est-ce que c'est Judith ?

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