XII Parfois, c'est dur à entendre...

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Judith

Arrivée devant chez Élé, je repris ma respiration. Les pompiers et le SAMU étaient là. Je toquai à la porte et elle s'ouvrit d'elle-même. Je rentrai puis entendis la discussion entre Nolan, le père d'Élé, et les secours.

  • Votre femme ne va pas bien, Monsieur Adams. Vous devriez songer à l'hospitaliser rapidement.
  • Très bien, je vais y réfléchir sérieusement. Merci Messieurs.
  • Bon courage à vous.
  • Merci, venez, je vous raccompagne. Judith ? m'interpela le père d'Élé. Mais voyons entre, Éléonore est dans le salon, elle t'attend.

J'esquissai un sourire puis me faufilai dans le grand salon. J'y trouvais mon amie attablée, en train de triturer ses doigts.

  • Élé ?
  • Ah Judith ! soupira-t-elle en se levant. Viens, on va dans ma chambre.

Je la suivis sans rien dire. Nous montâmes les escaliers et en passant devant la chambre de sa mère, je la vis alitée, toute pâle. Une fois la porte fermée, j'observai mon amie se retourner en pleurant.

  • Ju, ma mère va mourir... m'avoua-t-elle dans un sanglot.
  • Mais qu'est-ce que tu dis ? lui dis-je en la prenant dans mes bras. Calme-toi et raconte-moi ce qui s'est passé, okay ?

Je l'invitai à s'asseoir sur son lit. Elle me raconta que sa mère faisait des malaises, vomissait et avait de fortes diarrhées. Son père lui avait avoué que son cancer était revenu et qu'il s'était métastasé dans les poumons.

  • Ah mince ! Je suis tellement désolée d'apprendre ces tristes nouvelles. Qu'est-ce que vous allez faire ? lui demandai-je, ne pouvant masquer mon inquiétude.
  • Nous allons certainement la faire hospitaliser. Elle a besoin de soins. Elle se déshydrate et nous n'arrivons pas à y remédier. Ce matin, elle s'est cognée la tête en tombant et ne reprenait pas connaissance. Mon père a appelé les secours qui ont fait le nécessaire. Ils lui ont fait comprendre qu'elle devait être hospitalisée rapidement. Même si Maman nous a fait promettre de ne pas la ramener là-bas, je pense que nous n'aurons pas le choix.
  • Oui c'est sûr... dis-je. Je vais rester avec toi aujourd'hui ! Comme ça, je t'aiderai.
  • Merci Judith ! m'embrassa-t-elle. Ça me fait tellement de bien que tu sois là...

Puis nous restâmes toutes les deux, telles deux sœurs, sur le lit à regarder par la fenêtre. Elle rompit le silence et me dit :

  • Tu sais, Jerry m'a embrassée l'autre jour.
  • Ah oui ? m'interressai-je. Alors, raconte !
  • Bah rien... s'empourpra-t-elle.
  • Menteuse ! la taquinai-je.
  • En fait, il m'a invitée au restaurant avec ses parents.
  • Mais non ?
  • Si je t'assure ! rigola-t-elle.

Elle me raconta tout en détail. Sa tenue, le repas, le stress devant les parents de Jerry, enfin tout ce qu'il y avait à savoir.

  • Puis quand il m'a raccompagnée, il m'a embrassée. Je ne savais pas quoi faire, ses parents ont détourné le regard. Ils ne devaient pas s'attendre à ce que Jerry fasse ça ! J'avais trop honte, mais je ne voulais pas que ce moment s'arrête. Confuse, je les ai remerciés pour la soirée et je suis vite rentrée.
  • Il t'a embrassée devant ses parents ? me moquai-je. Et alors, vous vous êtes revus depuis ?
  • Non, le week-end a été dur à passer. Je suis restée avec ma mère. Il m'a envoyé quelques messages, mais je n'ai pas répondu.
  • Le pauvre, il doit s'inquiéter. Tu devrais lui répondre, conseillai-je.
  • Oui, tu as raison. Je vais le faire. Bon alors et toi ? me dit-elle les yeux pleins de malice. Ce fameux Soan, hein?
  • Ah lui.... hésitai-je. Par où commencer ?

Je lui racontai tout sans rien omettre. Je lui parlais de Lucas, de Val, des rêves, de Mila enfin de tout.

  • Eh ben, tout ce que tu me racontes parait dingue ! Tu dois être perdue dans tout ce bazar.
  • Je ne sais pas quoi faire Élé. Si Soan ne récupère pas sa boîte, je ne sais pas comment il va faire. Là, il vient d'apprendre que sa mère est toujours en vie. Il doit être mal, il doit se sentir abandonné. Hier, il s'est battu avec son père. Et c'était plus que tendu entre eux... J'ai l'impression de mettre les pieds dans une famille bien trop compliquée pour moi. Déjà que la mienne c'est pas le top... Je ne pense pas être à la hauteur...
  • Ne dis pas n'importe quoi Ju, me rassura-t-elle. Tu es certainement la personne la plus forte que je connaisse. Je suis sûre que tu vas y arriver.
  • Il est tellement colérique...
  • Passe au-dessus, il est surtout dépassé, le pauvre. Essaye de gérer avec lui. Mettez les choses au clair et ne vous cachez plus rien. De bonnes bases pour repartir de zéro c'est le mieux à faire. Tu ne penses pas ?

Je laissai ses mots en suspend. Repartir de zéro ? Encore ?

Soan

Une fois habillé, je me regardai une dernière fois dans le miroir. Je sondais l'image que je reflétais. Rassemblant tout mon courage, j'allais trouver mon père qui était assis dans le salon. Il regardait par la fenêtre, l'air complètement absent.

  • Papa ?
  • Oui ? me répondit-il en sursautant.
  • J'aimerais qu'on parle, si tu veux bien.
  • Oui bien sûr, viens, assieds-toi, me proposa-t-il. Que veux-tu me dire ?
  • Euh... Je...

Je ne savais pas par où commencer. Le stress m'environnait me faisait perdre mes moyens.

  • Prends le temps qu'il te faut Fils, m'apaisa-t-il. Je resterai là, le temps qu'il faudra.
  • Okay, respirai-je. Je voulais commencer par m'excuser pour hier soir. Je regrette de m'être emporté.
  • Hum... Okay Soan, tu es pardonné, me dit-il en se levant. Ne t'inquiète pas de ça.
  • J'aimerais connaître la vérité. Pourquoi ma mère m'a-t-elle abandonné ?
  • Ça n'a pas été le cas. Ta mère ne t'a jamais abandonné. C'est moi qui t'ai pris.
  • Comment ça ? dis-je en m'énervant.
  • Ou tu restes calme ou cette discussion n'aura pas lieu, compris ? m'imposa-t-il les mains posées sur la table, le regard dans le mien.

Je déglutis. Le voir en plein jour me décontenançait. J'aperçus la nervosité dans ses yeux. Son corps raide et tendu se tenait devant moi, prêt à n'importe quelle éventualité. Mon père renfermait des secrets et je devais absolument les connaître.

  • Okay, okay, capitulai-je en levant les mains. Excuse-moi. Je t'écoute.
  • Très bien... accepta-t-il en retournant se poster à la fenêtre. Ta mère et moi avons eu une vie merveilleuse. Nous avons eu deux magnifiques garçons, Alec et toi. Le choix d'éloigner notre fils ainé du foyer m'avait brisé le cœur à l'époque, mais je le pensais meilleur pour lui. Je le vivais très mal. Quand tu es venu au monde, nous avons eu peur, et Irène et Thomas nous ont beaucoup soutenus. Ainsi la famille Morel a tenu le choc. Mon traitement m'était toujours administré et tout se passait tant bien que mal. Sans Alec, une partie de moi demeurait vide et j'avais des moments très difficiles à passer. Nous avons donc décidé d'aller vivre près de lui. Ce fils mis à part me manquait terriblement et je sombrais dans la dépression. Une fois la famille réunie et les années de scolarité d'Alec passées, nous sommes retournés près de nos amis. Tout allait au mieux. Quelques années plus tard, Thomas est subitement décédé et Irène était désemparée. À force de la veiller, ta mère est tombée malade. Une toux persistante venait la troubler jour et nuit. La fatigue et le surmenage ont eu raison d'elle, de nous. J'avais de plus en plus de mal à être autonome et la prise irrégulière de mon traitement me transforma en monstre. Je n'arrêtais pas de la battre, Soan, je ne m'arrêtais pas...

Il se tourna vers moi, plein de fureur. Il me saisit par les bras et, les larmes aux yeux, il se mit à dire :

  • Elle essayait chaque jour de se relever mais j'étais plus fort qu'elle. Pourquoi ne m'a-t-elle pas tué ? Pourquoi m'a-t-elle aimé ? Elle aurait dû me laisser mourir la première fois qu'elle m'a rencontré. Au lieu de ça, elle m'a sauvé la vie et je me suis attaché à elle. Elle était ma seule issue de secours, le seul amour qui m'ait été offert. Et moi, je n'ai rien trouvé d'autre à faire que de la cogner, la blesser, la saigner. Quelle ordure je fais ! Je me déteste ! se mit-il à hurler.

Il se retourna vivement et attrapa la vaisselle qui s'égouttait. Il la jeta au sol. Tout y passa, verres, tasses, assiettes. Il devenait incontrôlable. Je le saisis par derrière maintenant ses bras le long de son corps. Il se débattit violemment mais je resserrai mon emprise.

  • Papa, calme-toi ! Tu es en train de tout casser ! Tu n'y étais pour rien. Tu es malade, Papa. Elle le savait très bien.

Il força d'un coup sec avec ses bras, que j'avais de plus en plus de mal à maintenir. Il se retourna vers moi et je commençais à reculer. La situation m'échappait complètement. Il me toisa puis me dit :

  • Tu sais ce que c'est que de briser ce que tu as de plus cher au monde ?
  • Euh non...
  • Eh bien moi, Fils, je le brisais chaque jour et je recommençai encore et encore sans pouvoir m'arrêter. Je voyais le corps de ta pauvre mère se casser sous ma main. Ce corps que j'ai tant aimé. Ce corps qui m'a donné mes enfants et qui m'a procuré tant de choses merveilleuses. Je l'ai démantibulé... m'avoua-t-il, s'effondrant. Ta mère s'est enfuie chez Alec qui a pris soin d'elle et l'a remise sur pieds. Et moi, je t'ai enlevé de chez Irène. Je me suis caché avec toi. Je ne pouvais pas vivre sans vous. Ta mère devait me fuir sinon j'aurais fini par la tuer. Mais toi, tu étais la seule chose qu'il me restait. Je ne pouvais me résoudre à te perdre, toi aussi, Soan. Tu es la seule personne qu'il me reste...

Mon père éclata en sanglots. À bout de force, il tomba à genou pleurant dans ses mains. Je ne l'avais jamais vu dans un tel état. Je voyais bien le poids de sa culpabilité. Toutes ses actions le rongeaient depuis toujours. Ne sachant que faire, je tentai une approche en douceur :

  • Papa... soupirai-je en le serrant dans mes bras.

Il s'agrippa à moi comme un enfant et ajouta :

  • Soan, je suis tellement désolé et malheureux de la vie que je t'ai donnée. Mon fils, ce que j'ai fait à ta mère, je te l'ai fait à toi aussi... Je ne peux plus me regarder en face. Je suis un monstre sans cœur et égoïste.
  • Allons, Papa, calme-toi.
  • Ce qui s'est passé hier soir, commença-t-il se dégageant de notre étreinte, est tout à fait légitime. Tu as le droit d'être en colère et de m'en vouloir. Mais, je t'en prie, n'en veux pas à ta mère. Je ne lui ai pas laissé d'autre choix. Ne deviens pas comme moi Soan, un homme rempli de violence et de colère. Mon fils, ne deviens pas comme moi...
  • D'accord... acquieçai-je. Je ne deviendrai pas comme toi...

Je le pris encore dans mes bras essayant de réconforter ce qui restait de lui. Je le voyais complètement défait et malheureux. Ma mère et Alec lui manquaient, c'était évident. Je regardai autour de moi, le coin cuisine était dévasté. Le sol, jonché de bris de verre, reflétait ce qu'était mon père : un tas de choses cassées en mille morceaux, qui faisait de lui quelqu'un d'irréparable. Je me levais doucement afin de commencer le nettoyage. Il vint m'aider en pleurant, ramassant le verre mêlé à ses larmes qui ne cessaient de couler. Il ouvrit grand la poubelle, jetant ainsi le tout. Je vins à mon tour déverser les morceaux brisés de mon père, espérant faire la place au fond de lui pour que la paix puisse s'y installer. Je refermai le sac sur ses mauvais sentiments destructeurs et allai le jeter. Une fois bien au chaud dans les poubelles de l'immeuble, j'espérai que sa culpabilité s'y perde et soit oubliée.

  • Demain, j'irai racheter de la vaisselle neuve, me dis-je. Et pour mon père, nous n'aurons plus qu'à espérer que le temps apaise son cœur...

Je remontai lentement les escaliers, perdu dans mes pensées. Une fois sur le palier, je me dirigeai vers la porte de Judith. J'allai toquer quand elle ouvrit la porte.

  • Soan ?

Sa voix douce m'envahit d'amour et je m'effondrais dans ses bras.

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