X Parfois, il faut rester calme...

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Soan

Une fois rentré, j'allai voir directement mon père. J'ouvris la trappe et je le vis allongé sur son lit en train de lire un vieux carnet.

  • Papa ?
  • Soan, me sourit-il, entre donc, j'ai quelque chose à te montrer.
  • Est-ce que ça va ?
  • Oui, m'assura-t-il, beaucoup mieux. Viens par là.
  • J'arrive.

J'allai prendre la clef et en profitai pour déposer mes affaires dans ma chambre. J'ouvris la porte et allai m'asseoir près de lui.

  • Regarde ça, fils ! me dit-il en me tendant le carnet.

Je l'observai de plus près. Sur la première page y était écrit le prénom de ma mère : Iris. Je le feuilletai rapidement. Les pages étaient recouvertes d'une écriture serrée et maladroite.

  • C'est le journal de maman ?
  • Tout à fait ! Tiens, prends-le. Fais attention, ce carnet est magique ! Dans quelques jours c'est ton anniversaire, ce sera un petit cadeau en avance. Qu'en dis-tu ?
  • Je ne sais pas quoi dire..., lui dis-je confus. Merci !

Je le serrai dans mes bras instinctivement. Il me rendit mon étreinte et se mit à pleurer comme un enfant. Comme si nos rôles s'étaient inversés.

  • Je te demande pardon, Soan. Je te rends la vie tellement difficile...
  • Papa...
  • Mon fils tu auras bientôt dix-sept ans. Ça fait plusieurs années que tu t'occupes de moi sans rien dire. Qu'est-ce que je ferai sans toi ?
  • Papa, l'interpellai-je en le regardant dans les yeux, nous sommes une famille et nous devons rester unis. Il n'y a que comme ça qu'on va s'en sortir. Ne t'en fais pas, on va y arriver.
  • Merci, Soan, me dit-il en baissant la tête.
  • Allez, viens, on va manger un bout, lui proposai-je.

Il acquiesça et nous sortîmes de sa prison. J'allai déposer cet objet précieux sur mon bureau. Il renfermait certainement tout un tas de réponses que je n'avais jusqu'alors encore jamais eues.

Je rejoignis mon père dans la cuisine, il avait enfilé son tablier et commencé à envoyer quelques petits encas sur le feu. Les odeurs envahirent l'espace et nous appréciâmes nos retrouvailles. Mon père était redevenu lui-même et je comptais bien profiter de ses instants. Si tout cela tenait en place, nous pourrions peut-être envisager de retrouver une vie normale. Voir la vie de Judith au travers des yeux de Mila m'avait redonné espoir. Mila était là, et Judith n'avait d'autre choix que de se retrousser les manches et d'avancer. Ma boîte serait sûrement bientôt réparée et je sentais le courage et l'envie de vivre renaître en moi.

Une fois le tout avalé, cachets y compris, mon père s'occupa du reste pendant que j'allai prendre une douche. L'eau chaude sur mon corps me détendit. Je restais là, un instant, sans bouger... J'entendis mon père m'appeler depuis le salon :

  • Allez, fils ! Le film va commencer !
  • J'arrive, Papa !

Je sortis en vitesse, passai un tee-shirt et un pantalon. Tout en essuyant encore mes cheveux bien trop épais, je le rejoignis sur le canapé en sautant par-dessus. Il me regarda surpris et me dit en rigolant :

  • Le coiffeur, ça te dit rien ?
  • Papa, tu ne vas remettre ça sur le tapis !
  • Bientôt je devrais t'acheter un sèche-cheveux si ça continue, s'esclaffa-t-il.
  • Un sèche-cheveux ? Très bonne idée ! ris-je à mon tour.
  • Ah ça y est ! s'écria-t-il. Silence, ça commence !

Nous avions déjà vu ce film une bonne dizaine de fois. Je regardai mon père qui avait les yeux rivés sur la télévision comme s'il le découvrait. J'allongeai mes jambes sur la table basse en verre et m'appuyai sur l'accoudoir. Je m'endormis en quelques minutes.

  • Merci Lucas, de m'avoir ramené.
  • Soan, mon frère, tu ne dois plus venir dans cette forêt. Un jour, j'y laisserai ma peau ! En plus, maintenant, il y a Judith. Cette fille est chouette. Elle va réparer ta boîte et tu seras de nouveau avec moi. Nous mènerons notre quête de protection comme avant !
  • Et si elle n'y arrive pas Lucas ?
  • Ne sois pas négatif So, elle va y arriver ! Tu as vu ce qu'elle a fait pour Mila ? Je n'avais jamais vu ça de ma vie. Et à priori, mon père non plus. Je n'ai rien trouvé dans les registres qu'il m'a laissés.
  • Comment va-t-il au fait ?
  • Bien, il rentre dans deux semaines. Nous allons étudier tout ça. Tiens, voilà les troupes de maudits qui viennent te réclamer.

Nous vîmes arriver ces monstres auxquels j'étais asservi. Sans ma boîte, je ne pouvais vivre par moi-même. Ils me gardaient sous leur contrôle permanent.

  • Judith mettra fin à tout ça prochainement. Courage, ce n'est plus qu'une question de temps, me dit-il, avant de disparaître.
  • Soan ! Te revoilà ! me dirent mes bourreaux. Alors, le gardien de la forêt t'a encore sauvé la mise ! Allez, viens, on a trouvé des familles à dépouiller ! Colère et Dispute passez devant et immiscez-vous chez eux, nous terminerons le travail ! ordonna-t-il à deux autres jeunes, pris récemment.

Puis m'attrapant par le cou, il me dit :

  • Cinq ans que tu es à mon service et je n'ai toujours pas réussi à te trouver un petit nom. Tu transpires d'espoir, releva-t-il en me reniflant. Quand vas-tu te faire à l'idée qu'il n'y en a plus pour toi ? se moqua-t-il. J'ai pris la boîte de ta mère et j'ai cassé la tienne. Et, bien qu'elle soit ressortie de la forêt dans laquelle nous l'avions jetée, sa boîte est toujours avec moi ! J'élimine ces réparateurs depuis de nombreuses années maintenant. Je les pourchasse sans répit, alors impossible pour toi de trouver un remplaçant... Ton tour est passé mon petit, me méprisa-t-il en me poussant au sol.
  • Ma mère est sortie de la forêt ?
  • Eh oui Soan ! Mais ne t'en fais pas, ce n'est qu'une question de temps avant que nous la retrouvions...
  • Soan, réveille-toi bon sang ! me secouait mon père.
  • Papa, je euh...
  • Tu cauchemardais, tu rêvais de ta mère ?
  • Non euh... Je... lui répondis-je en me levant du canapé.

Encore dans le coaltar, je trébuchai en me levant. Me rattrapant au lampadaire, je manquai de le renverser.

  • Mais enfin, Soan, où vas-tu ?
  • Ce n'est rien Papa, je vais me rafraîchir dans la salle de bain, lui dis-je en m'éloignant.

L'eau fraîche sur mon visage me raviva. Je l'essuyais en me regardant dans le miroir. J'y vis mon père qui se tenait derrière moi.

  • Tu as rêvé d'elle? m'interrogea-t-il.
  • Je... euh...
  • Okay fils. Si tu veux en parler, tu sais où me trouver.

Puis il retourna au salon me laissant seul face à mon reflet. Je m'observai quelques instants. Il s'était passé beaucoup de temps sans que je ne me sois analysé. L'introspection commença lentement. J'avais grandi et mon corps avait changé. J'avais presque le corps d'un homme. Je me regardai dans les yeux, m'agrippant au lavabo. "Qui suis-je vraiment ? " m'interrogeai-je. Ne trouvant pas de réponse exacte et sincère face à moi-même, j'avais l'impression de m'être perdu en chemin. Déduction difficile. Visiblement, j'avançais comme un aveugle... Je devais reprendre là où j'avais abandonné et tenter de mener à bien ce qui m'avait été confié dès le départ soit : mon destin. Si j'étais là, debout dans cette salle de bain, c'est que la vie coulait en moi et je ne devais pas la laisser filer avec le temps. Je devais absolument me ressaisir et me retrouver. Et bien que je n'avais pas eu le meilleur des commencements, je devais m'atteler à atteindre mon but. Quête de toute une vie parfois... J'expirai lentement toute la pression que je m'infligeai.

Je sortis de la salle de bain revigoré. J'allai embrasser mon père puis me faufilai dans ma chambre. J'attrapai le carnet et me glissai sous la couette. Je l'ouvris et des visions commencèrent à s'en échapper comme des hologrammes. J'entendis mon père éteindre la télé pour aller se coucher à son tour. Ses pas dans le couloir se dirigèrent vers ma chambre. J'eus peur et refermai le carnet rapidement.

  • Bonne nuit, Fils, me lança-t-il en me souriant, je dors dans le salon ce soir. Je ne peux plus voir les quatre murs de ma chambre...
  • Okay Papa, bonne nuit à toi aussi, lui renvoyai-je en souriant.

Puis il ouvrit la porte de sa chambre, en sortit couverture et coussin, puis retourna au canapé qu'il déplia. J'attendis qu'il s'endorme. Le silence envahit l'appartement. Je touchai du bout des doigts ce mystérieux carnet, me rappelant des paroles de mon père : "Attention, ce livre est magique". C'était peut-être à prendre au sens littéral. Ce livre devait être vraiment magique. Je le rouvris doucement, laissant vivre les mots qu'il contenait.

Je vis ma mère rencontrer mon père. Ils s'étaient croisés par hasard dans la rue puis s'étaient revus. Ils étaient tombés amoureux l'un de l'autre au premier regard. Ils étaient jeunes et fous. Je la vis accueillir Alec, mon frère ainé. Elle paraissait être encore une enfant, mon père était à ses côtés. Ils étaient tellement beaux tous les trois...

Un autre épisode arriva : ma mère, fatiguée, semblait dépassée et Alec criait dans la pièce d'à côté. Mon père se dirigea vers lui et ma mère s'interposa. C'est elle qui récolta tous ses supplices et je vis mon père la battre.

"Je suis si fatiguée, écrivait-elle. Je ne me suis pas réveillée à l'heure pour Rodrigues. Et malgré nos tentatives, il est sorti de lui. On dirait bien que cet homme à un monstre en lui. Il voulait s'en prendre à Alec. Jamais il n'aurait fait ça en temps normal. Je me demande bien ce qu'ils lui ont fait pour qu'il en arrive à se transformer comme ça..." qu'insinuait-elle exactement ?

Je les vis se réconcilier et mettre en place des plans pour Alec. Il devait rester loin du foyer. Dès qu'il eut l'âge, il partit en internat, ce qui attrista grandement mes deux parents. J'assistai à tous leurs bons moments : anniversaires, sorties, vie familiale. Tout avait l'air tellement merveilleux. Ma mère prenait soin de mon père et mon père le lui rendait bien. Ils étaient si heureux... Je les vis rencontrer Irène et son mari, Thomas. Elle devint sa meilleure amie et elles partagèrent une amitié sincère et profonde.

Je tournai les pages sans m'arrêter, j'en sautai certaines. Je voyais tout en détail. Le film de sa vie se déroulait sous mes yeux.

Elle tomba enceinte de moi et l'angoisse s'empara d'eux. Tout leur petit monde risquait de s'écrouler. Ma mère devait rester constamment en forme. Le traitement de mon père devait être parfaitement maintenu. Une nouvelle grossesse menaçait tout ce qu'ils avaient mis en place durant ces années. Irène l'aida quand elle était trop fatiguée et tout se déroula sans trop de mal. Son amie tomba enceinte elle aussi, et à elles deux elles préservèrent l'équilibre fragile de notre foyer. Je naquis au sein d'une famille aimante et Valéria pointa le bout de son nez quelques mois plus tard.

Mes parents décidèrent de déménager pour se rapprocher de l'internat d'Alec. Nous restâmes près de lui jusqu'à la fin de ses années de collège. Puis toute la famille redescendit près des Pradel. Les quatre amis réunis, la vie pouvait reprendre son cours. Mon père allait bien et, depuis plusieurs années, le monstre en lui n'avait pas donné signe de vie. Il prenait lui-même son traitement et tout allait au mieux. Puis ma mère tomba malade. Une toux persistante la fatiguait grandement. Alec était reparti faire ses études et Irène prenait soin de moi. Mon père sombra au fond de lui même, laissant place à ce qu'il était de pire.

"Je suis à bout, racontait-elle, je n'ai plus la force de vivre. Je dois me battre pour Soan qui est encore si jeune... Des rêves viennent me prendre la nuit. Je n'ai plus de forces. Si seulement je n'étais pas malade, si seulement j'étais plus forte... "

Je la voyais pleurer sur son carnet. Des larmes me montèrent. Je ne supportais plus de la voir comme ça...

"J'ai mal... Je souffre... Il va finir par me tuer... Il n'arrêtait pas de me frapper de toutes ses forces, je ne pouvais plus respirer... Je ne pouvais plus bouger... Il m'étranglait en me crachant son venin... Je n'arrive plus à dormir... La mort est là, tapie dans un coin, elle m'attend, elle m'appelle, elle veut prendre ma vie..." recroquevillée sur elle-même, elle n'avait plus de larmes.

Les mots commencèrent à s'effacer, les images s'évaporèrent, et tout redevint noir et silencieux autour de moi. Des larmes de colère vinrent m'assaillir. La boule au ventre, je me levais pour allumer la lumière et finir de lire le carnet. Mais quand je l'ouvris, les pages étaient vides. Plus de jolie écriture, plus de mots qui prenaient vie, plus rien. La colère me gagna et j'allai trouver mon père. Dans son état normal, j'étais sûr de pouvoir le dominer et de lui coller cette bonne raclée qu'il méritait. Si ma mère était morte, c'était à cause de lui.

Je me dirigeai dans le salon d'un pas déterminé. Il était là, couché dans le canapé en train de dormir paisiblement. Je le saisis brusquement par le col de son pull en le réveillant. Il ne comprit pas tout de suite ce qui lui arrivait. Quand il croisa mon regard foudroyant, je vis la tristesse dans ses yeux.

  • Soan, mon fils, calme-toi ! tenta-t-il.

Je le levai du canapé et le collai au mur.

  • C'est toi qui l'as tuée ? lui crachai-je. Avoue-le !
  • Soan, calme-toi, me répéta-t-il.
  • Je ne me calmerai pas ! criai-je.

Voyant que ses tentatives étaient vaines, mon père utilisa le seul moyen qu'il avait pour me ramener à la raison. Il me repoussa tellement fort que je tombais à la renverse. J'étais surpris, je ne m'attendais pas à sa riposte. Il se jeta sur moi et me maintint au sol, ses jambes serraient les miennes et je me retrouvais pris au piège dans ses bras. Je ne soupçonnais pas une telle force chez lui.

  • N'oublie pas qui je suis, Soan, me dit-il calmement à l'oreille. N'oublie pas qui tu enfermes dans la chambre.

J'essayais de me débattre mais je n'y arrivais pas. Je me mis à sortir un son guttural et nerveux tout droit sorti de mes trippes.

  • Qu'est-ce qui te prend ? Soan, réponds-moi !
  • Tu as tué Maman ! m'exclamai-je enfin.
  • Je n'ai pas tué ta mère, Soan. Calme-toi, Fils. Je t'en prie, reviens à la raison !

Je réussis à me libérer. Je me relevai et montai sur lui rapidement. Je lui assénai un coup de poing au visage. Il l'encaissa facilement et me retourna. Il me saisit et me souleva sans peine pour me jeter sur la table basse qui s'écroula dans un bruit sourd. Assis sur moi, mes bras coincés sous ses jambes, il me maîtrisa. Il plaqua mes épaules au sol avec ses mains et me regarda dans les yeux.

  • Soan ! Je n'ai pas tué ta mère ! cria-t-il, subitement.

Il saignait. Son sang, mélangé à ses larmes, goutait sur mon visage. Il plongea ses yeux dans les miens.

  • Soan, mon fils. Calme-toi.
  • Pourquoi le carnet s'est vidé, hein ? dis-je en redoublant de nervosité.
  • Parce que tu es en colère ! me révéla-t-il. Lâche ta colère, Soan !

Je n'arrivais pas à me libérer de son emprise. Je sentais les morceaux de la table qui s'enfonçaient dans mon dos. Je transpirai de haine. Je ne voulais pas qu'il soit fort. Je voulais me défouler sur lui. Lui faire ressentir tout ce mal qu'il nous infligeait. Je respirai rapidement et il ne me lâchait pas.

  • Tu ne peux pas lire le carnet si tu es en colère. Si un mauvais sentiment remplit celui qui l'ouvre, il se vide pour ne pas aggraver l'état du lecteur. Ta mère m'a fait promettre de te remettre le carnet, Soan. Ne la déçois pas !

Ses mots me percutèrent. Mais qu'est-ce qu'il m'arrivait ? Frapper mon père ne me donnerait pas les réponses que je cherchais. Je repris le contrôle de mon corps et arrêtai de me débattre sous lui. Ma respiration retrouva un rythme normal, mon corps se détendit et mon père desserra son emprise.

  • Est-ce que tu as rêvé d'elle tout à l'heure ? me questionna-t-il.
  • Pas vraiment, non... lui dis-je. Est-ce qu'elle est morte ?

Il s'assura que je sois véritablement calmé pour me libérer complètement. Il alla s'adosser au canapé puis, les yeux pleins de peur, il me répondit dans un souffle :

  • Pas vraiment, non...

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