IX Parfois, il faut y aller ...

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  • Non mais Lucas ! me renfrognai-je. Pour qui ...
  • Écoute Judith, me dit-il sèchement, pas le temps pour ta rébellion. Nous avons du pain sur la planche.

Je me retournai pour aller à l'autre bout de la pièce et je vis Soan dans un coin.

  • Tiens, Soan ! dis-je en m'énervant. Il ne manquait plus que toi ! C'est quoi le plan là ? Un coup monté par deux amis aux antipodes ? L'un riche et l'autre pauvre ? Un qui me laisse du temps et l'autre qui me force ? C'est quoi le but de tout ça, hein ?
  • Judith, arrête un peu, me sermonna Lucas. Nous devons faire les choses ensemble, c'est tout. Être plusieurs rend plus fort et tu as autour de toi des personnes qui te soutiennent et sur lesquelles tu peux compter. C'est tout ce qui importe.
  • Je croirais entendre Val... Bien ! Qu'as-tu de si important à me dire ?
  • Pour commencer, je suis content que tu te sois enfin réveillée là-bas. Nous pourrons alors aller chez Soan pour réparer sa boîte. Vient se rajouter à ça, la boîte de Mila et je ne sais pas si, dans le réel, les effets des réparations sont les mêmes. Je ne sais pas ce que tu risques non plus, ni ce que cela va engendrer. En plus, il manque une pièce du puzzle que je n'arrive toujours pas à trouver. Les débris se sont enfin remis à leur place, je ne sais pas comment. Ça commence à faire beaucoup de choses que j'ignore.

Lucas marchait en rond, se passant la main dans les cheveux. Il cherchait vraiment à résoudre toutes ces énigmes. Il étala le plan de la boîte de Mi sur le sol, essayant de comprendre ce qui n'allait pas.

  • J'ai trouvé la pièce, leur révélai-je. Elle est dans mon sac.

Leurs yeux se braquèrent sur moi. J'ouvris mon sac puis la leur tendis. La pièce s'illumina et alla se fondre dans le dessin. Toutes les pièces étaient maintenant réunies.

  • Nous devons réparer cette boîte ! Mila me l'a demandé et je le lui ai promis.
  • Okay Judith, intervint Soan, nous allons t'aider.
  • Pas ici les amis, nous dit Lucas. Venez, on va à la cabane.
  • Et s'il arrive quelque chose à Mi pendant que je m'occupe de sa boîte, comment je fais ?
  • Elle est en sécurité ici, avec Ancelin. Il veillera sur elle, m'assura-t-il.
  • Pourquoi cette boîte est-elle ici ? À quoi sert-elle au juste ?
  • En fait, me répondit Lucas calmement, ce n'est pas une réparation, cette boîte est neuve. Nous créons nous-mêmes nos boîtes dans le but de pouvoir nous y réfugier ou nous protéger parfois. Elle sert aussi à rentrer ou rester en contact avec quelqu'un. Plusieurs choix s'offrent à nous. Certainement que quelque chose se prépare chez vous ou dans la vie de Mila et qu'elle se met à créer cette boîte en prévention. On ne peut jamais vraiment savoir. J'en rêve depuis des semaines et je dessine tous les morceaux en détail. Ce qui est sûr, c'est que si cette boîte est là, c'est qu'elle doit être créée. Si ce n'est pas avec toi, Ju, ça sera avec quelqu'un d'autre. Je n'ai jamais assisté à quelque chose de semblable. Je n'ai jamais vu une boîte passer dans ce monde. Si Mi te l'a fait promettre, ce n'est pas pour rien. Elle a confiance en toi et toi, tu dois avoir confiance en nous. Ensemble, nous pouvons le faire. Alors, on y va ?
  • Très bien, je vous suis, dis-je.

Lucas mit tout dans son sac et nous partîmes tous les trois. Nous traversâmes la maison. Elle était vraiment très belle et très grande. Elle regorgeait d'objets magnifiques. Le mobilier devait coûter une vraie fortune. Je me demandais bien qui étaient leurs parents... Nous passâmes au travers de la cuisine pour rejoindre un long couloir et prîmes la deuxième porte sur la gauche. Je pensais entrer dans une chambre mais c'est le jardin qui s'offrit à nous. Les garçons me passèrent devant et je refermai cette porte surprenante.

  • Euh les gars ? les appelai-je en les rattrapant. C'est quoi cette porte ?
  • La porte du jardin ? me dit Soan. Moi aussi, elle m'a surpris la première fois, tu t'y habitueras, tu verras.

Je me retournai pour la regarder encore une fois. Nous fîmes encore un bout de chemin et nous traversâmes le bois. J'observai Soan devant moi, il étendait les bras comme s'il voulait ressentir la nature. Je me demandai si lui aussi avait des pouvoirs. Et Lucas alors ? Beaucoup de choses m'échappaient encore.

Une fois arrivés, Lucas ouvrit la porte puis nous nous engouffrâmes, en vitesse, dans la cabane . Il déballa le plan, complet à présent, et le punaisa au mur. Le stress m'envahit. J'appréhendais.

  • Ju, me dit Soan en me prenant les mains. N'aie pas peur. On est là. Tu ne dois pas t'inquiéter. Mi est entre de bonnes mains et nous sommes là pour veiller sur toi. Rien ne peut arriver...
  • Tu n'en sais rien Soan, et si je mourrais ? Et si je dormais pendant plusieurs jours ? Comment ferait Mi ?
  • On verra au moment venu Judith, tenta-t-il de me rassura-t-il. Tu ne dois pas douter et avoir peur. Allez, tends tes mains et fais vivre cette boîte !

La peur m'assaillait de toutes parts. Je plongeai mon regard dans le sien y puisant le courage que je n'avais pas. Je m'approchai du dessin puis tendis les mains timidement. Les débris s'illuminèrent et devinrent réels.

Nous vîmes l'enfance de ma sœur dans ces morceaux qui tournoyaient au-dessus de mes mains. Mon père qui nous abandonnait, ma mère qui buvait, qui pleurait, qui divaguait, le rejet des enfants à l'école... Je revis tous ces moments en percevant tout ce que Mila avait ressenti dans son cœur d'enfant. Ses pleurs, sa peine et son incompréhension vinrent me déchirer. Je me mis à pleurer. Revivre tout ça au travers des yeux de ma petite sœur était affligeant. Soan et Lucas vinrent me soutenir posant chacun une main sur moi. Leur chaleur me remplit. Une face s'assembla effaçant ces visions.

Une autre se présenta à nous. Nous assistâmes à tous les moments où j'avais inventé des histoires à Mi. Nous vîmes une adolescente pleurant de désespoir, fermer et refermer la porte de la chambre de sa mère en espérant cacher l'état du seul parent restant sous un tas d'excuses et de mensonges, tellement biens racontés et enjolivés, qu'ils paraissaient vrais. Mais Mi regardait toujours dans l'entrebâillement de la porte avant qu'elle ne soit fermée. Elle était debout ces nuits-là. Elle me regardait nettoyer et rhabiller ma mère. Elle me voyait la porter comme je le pouvais, pour la coucher. Elle ressentait ma peine, elle aussi. Les mains de mes amis se resserrèrent sur mes bras. Je n'arrêtais pas de pleurer et de renifler. Les écluses de ma douleur s'étaient ouvertes et des flots de larmes se déversaient dans cette cabane. Je vis Mi me sourire et acquiescer à toutes mes histoires qu'elle préférait à notre réalité. Une autre face s'assembla.

Je vis dans les autres morceaux beaucoup de colère, de pluie et d'orage. Nous entendîmes sa voix qui m'appelait au secours. La voix de Mi retentit dans la cabane criant mon prénom plusieurs fois et toute la boîte s'assembla. Une forte lumière envahit la pièce. La boîte s'éleva encore plus haut puis vint au creux de mes mains. Je les refermai dessus et sa lumière s'amoindrit. Je fus projetée dans le monde des rêves. Je sentis toujours les mains Lucas et Soan mais je ne les voyais plus. Je connaissais cet endroit. La voix de Lucas me parvint :

  • C'est l'endroit où ta tante nous a trouvés la première fois, Judith !
  • Pourquoi je suis là Lucas ?
  • Tu dois cacher la boîte pour que personne ne la trouve.
  • La cacher où ? lui dis-je angoissée.

J'entendis des pas qui se rapprochaient. J'ouvris un premier tiroir mais il était plein. J'en ouvris un autre, qui s'avéra plein, lui aussi. Quand j'ouvris un petit placard, il se mit à vomir des saletés.

  • Mais c'est fait exprès ? m'écriai-je. Tout est plein !
  • Ne crie pas Judith, me chuchota Lucas.

J'entendis du bruit dans un placard. M'en rapprochant, je l'ouvris doucement. Je tombai face à moi étant plus jeune. J'étais sale et débraillée. Je cachais une petite version de Mi derrière moi, endormie à même le sol.

  • Judith ? tentai-je en chuchotant.
  • Qui êtes-vous ? me dit-elle méfiante.

Une clef tourna dans la serrure. J'entrai vite me cacher dans le placard avec elles. Je lui fis signe de ne faire aucun bruit. Elle se blottit contre sa sœur, prit la couverture posée à côté et elles disparurent dessous. Je m'accroupis et regardai dans le trou de la serrure. Je vis l'homme qui m'avait bousculée en sortant du bus, le même qui était venu me parler durant le trajet et qui m'avait abordée dans le parc. Mais qu'est-ce qu'il faisait là celui-là ? Je n'arrivais pas à me rappeler son nom. Il ouvrit tiroirs et placards mais ils étaient vides. Énervé, il repartit en fermant la porte doucement.

Je soulevai la couverture. La lumière de la boîte se raviva.

  • Mais qu'est-ce que vous me voulez ? me dit-elle.
  • Ju, la boîte de Mi m'amène jusqu'à toi.
  • La boîte de Mi ? C'est vous qui l'avez ?

Puis, se tournant vers sa sœur, elle la saisit puis lui dit :

  • Ça y est ma chérie, tu vas pouvoir respirer. Tu m'entends, Mi ?

Mi n'avait aucune réaction, elle semblait morte. Je lui donnai l'objet sans plus tarder. La boîte s'illumina d'un éclat étincelant. Elle rétrécit entre les mains de Ju qui ouvrit la bouche de Mi pour la lui faire avaler. Je vis la boîte se liquéfier puis être ingérée par Mila. Le liquide brillant parcourut la gorge de l'enfant puis son œsophage.

  • Il ne faut pas qu'elle fasse un rejet.
  • Un rejet ? Qu'est-ce que ça impliquerait ? m'inquiétai-je.
  • Elle mourrait.
  • Elle quoi ?
  • Elle ne pourrait plus respirer... Cette boîte est son air. Vous comprenez ?
  • Je...
  • Qui l'a construite ? me demanda-t-elle, anxieuse.
  • C'est toi, Ju, la rassurai-je. Ne t'en fais, pas c'est toi...

La lumière se répandit dans tout le corps de Mi diffusant ainsi la vie dans ses membres. Elle se mit à respirer en ouvrant les yeux. Elle me vit puis me tendit une main.

  • Merci Ju ! Tu m'as sauvée, soupira-t-elle.

Une force me tirait de là. Je les vis s'enlacer. Je voulais rester dans ce placard avec elles mais quelque chose de bien plus fort que moi me ramena à la réalité. Le monde des rêves s'effaça laissant place à la réalité. Je me retrouvais à genou, dans les bras de Lucas et me rendis compte que c'était lui qui me tenait les deux bras.

  • J'ai réussi Lucas ! Elle a respiré...

Puis m'agrippant à son pull, je lâchai toute mon angoisse et ma peur. Il les recueillit avec tendresse.

  • Soan, implora-t-il, prends ma place mon frère. Je ne tiens plus, j'ai besoin d'air.

So vint près de moi. Quand nos regards se croisèrent, ses larmes me réconfortèrent. Il avait vu une partie de ma vie et sa compassion m'apaisa. Me serrant contre lui, il me passa la main dans le dos.

  • Ça y est Judith, c'est fini... Respire à fond et reprends-toi.

Je restai là quelques instants encore, recevant la douceur de ses caresses. Il mettait du baume sur mon coeur meurtri et sans le savoir, il me réparait...

Lucas réapparut. Il m'aida à me relever puis me serra dans ses bras.

  • Tu es forte Judith.
  • Nous sommes forts ! le repris-je. C'est grâce à toi, grâce à vous deux.
  • Nous devrions aller voir Mila pour nous assurer qu'elle va bien, suggéra Soan.
  • Oui, tu as raison, lui dis-je. Allons-y.

Nous partîmes tous les trois. Lucas marchait devant nous, il avait l'air de réfléchir. Soan me prit la main puis je lui demandai :

  • Comment se fait-il que ce n'était pas toi, So ? Tu aurais dû être avec moi. Pourquoi est-ce que c'était Lucas ?
  • Ma boîte est cassée, Ju. Si je rêve avec toi, je t'amène dans mon monde. Tu n'aurais pas pu trouver Mila. J'ai vu la boîte et tout ce qu'elle contenait. Mais je n'ai pas assisté au rêve.
  • À propos du contenu de la boîte, je...
  • Ne t'en fais pas, me rassura-t-il, tout ce qui est dans la cabane reste dans la cabane. C'est un nouveau secret qui nous lie.

Il me fit un clin d'œil et passa son bras autour de mon cou. Je passai le mien autour de sa taille. Et nous restâmes ainsi le restant du chemin.

À la maison, la fête battait son plein. Des chants d'anniversaire nous parvinrent et des tas de fontaines artifices illuminaient le gâteau. Nous restâmes tous les trois à l'écart et Lucie souffla ses six bougies.

Mila, le sourire aux lèvres et les joues rouges, débordait de bonheur. Je sortis m'asseoir sur la marche donnant de l'autre côté du jardin. So et Lucas me rejoignirent.

  • Ça va ? s'enquit Lucas.
  • Oui, ça va. J'ai atteint mon quota émotionnel pour aujourd'hui. Je vais attendre ici la fin de la fête, si ça ne vous embête pas.
  • Nous aussi, je pense ! me dit Lucas encore bouleversé.

Nous restions assis là encore une bonne heure puis l'heure du départ sonna. Je remerciai Lucas et embrassai Lucie sur les deux joues. Ancelin nous raccompagna en voiture. Nous le remerciâmes puis rentrâmes. Arrivés sur le palier, j'ouvris la porte de chez moi. Mila entra directement et je vis que ma mère nous attendait. J'entendis Mila qui lui racontait sa super journée. Je regardai la scène depuis le palier, complètement vidée. Je refermai la porte et fis se retourner Soan. Il arrangea mes cheveux puis prit ma tête dans ses mains. Il se rapprocha de moi puis me susurra :

  • Je sens que je vais encore déborder Judith...

Puis me mettant sur la pointe des pieds, je l'embrassai d'un baiser maladroit.

Je sentis ses mains dans mes cheveux m'entourant, maintenant mes lèvres aux siennes quelques secondes de plus.

  • Ju, tu viens ? m'appela Mi.

Je me dégageai de son étreinte. Nos regards persistants ne se résolvaient pas à cette séparation.

  • J'arrive de suite ! criai-je à Mila. Je dois y aller Soan.
  • Euh... Oui, bien sûr. Excuse-moi Judith. Je...
  • Il n'y a peut-être pas que des secrets qui nous lient... Bonne soirée, So !

Puis, me retournant, je rentrai vite chez moi, le plantant sur le pas de la porte. Je restai quelques instants le dos contre la porte. Ma mère me sourit et Mi, toute excitée, vint me chercher par le poignet. Je les rejoignis sur le canapé et j'écoutai ma sœur agrémenter son récit de l'après-midi avec des gestes et des mimiques. Nous rigolâmes toutes les trois à tout ce qu'elle raconta. Nous avions l'air d'être une belle famille...

Plus tard, ma mère nous servit le diner et nous débarrassa. Elle paraissait complètement remise. Nous l'embrassâmes puis allâmes nous coucher.

  • Allez, Mi, au lit, petite coquine !
  • C'était le plus beau jour de ma vie, Ju ! me dit-elle en montant dans son lit.
  • Le plus beau, tu dis ? plaisantai-je. Un bisou ?

Je lui tendis la joue. Elle entoura délicatement ses bras autour de mon cou. Je sentis ses larmes couler dans mon cou.

  • Merci, Ju ! Ce jour était extraordinaire !
  • De rien ma princesse... l'étreignis-je.
  • Aujourd'hui, tu m'as sauvé la vie !

Sa petite voix se brisa. Je la serrai plus fort encore. Me redressant, je séchai ses petits yeux épuisés. Je déposai un affectueux baiser sur son front. J'éteignis la lumière et montai dans mon lit.

  • Je t'aime, Ju.
  • Je t'aime, Mi.

Puis entendant sa respiration devenir régulière, je lui lançai en m'endormant :

  • Je te sauverai toujours, Mi... Enfin je l'espère...

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