VI Parfois, j'ai peur...

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Soan

Une fois rentré, j'allai préparer de quoi nous rassasier, écrasant les cachets de mon père dans son repas. Aucun bruit ne parvenait de sa chambre. C'était le calme total. Je toquai, aucune réponse... J'ouvris tout doucement la trappe. Je le vis endormi, assis par terre, appuyé contre le lit. Sa chambre était retournée, ses habits au sol, son matelas sorti du lit. Qui pourrait penser qu'un tel homme puisse se mettre dans cet état...

J'entrai tout doucement et remis en place la table de chevet et laissai là l'assiette que je lui avais préparée. Au moment de partir, il m'agrippa le bras et me fit tomber au sol. Il se jeta sur moi, sa main me serra le visage et je me retrouvai coincé sous lui. Je tentai de me dégager mais il était trop fort. La dernière fois que je m'étais défendu, cela avait empiré son état. Il me sussura :

¡ Aquí estas de nuevo ! ¡ Te retuerses como un gusano ! ¡ Solo eres debil ! ¹

Il me regarda dans les yeux. J'essayai par mon regard d'appeler ce père enfoui au fond de lui. Il desserra l'emprise et je le repoussai vivement. Ramassant la clef qui était tombée, je courus dehors et refermai aussitôt la porte. Une fois à l'extérieur, je repris mon souffle. Je m'assis contre la porte et je l'entendis en faire de même.

  • Mon fils tu es là ?
  • Oui Papa, je suis là, lui dis-je en me retournant vers la porte.

Me redressant, j'ouvris la trappe pour le voir.

  • Comment tu vas ? l'interrogeai-je. Tu viens de me... rien, laisse tomber.
  • Tant que tu es de l'autre côté de la porte, je suis rassuré... Merci pour le repas, mes cachets sont dedans ?
  • Oui, mange vite tant que tu es toi-même.
  • Oui je vais tout avaler de suite. Merci fils. Pars d'ici.
  • Non, j'attends que tu aies fini de manger. Je veux m'assurer que tu aies bien pris ton traitement. Je reste là pour te surveiller. Mange maintenant.
  • Très bien.

Il se rassasia reprenant ainsi un peu de force. Une fois terminée, il jeta l'assiette contre la porte. Je refermai vite la trappe et l'entendis hurler.

¡ Ya no entra aquí ! ²

Je reculai jusqu'à sentir l'autre mur dans mon dos. La colère montait en moi. Je posai la clef dans ma chambre et mis mon déjeuner dans le frigo, je n'avais plus d'appétit. Le sac sur le dos, je sortis en laissant ma colère à l'intérieur. Un rendez-vous m'attendait et je comptais bien saisir cette chance qui s'offrait à moi.

Je mis mon casque sur mes oreilles et la douce voix de Carla Morrison vint m'apaiser.

"Quiero compartir mi silla... Contigo,

Quiero ver salir el sol... Y desperdirlo,

Quiero caminar y correr... a tu ladito,

Quiero buscar y encontrarme a solas... contigo"

Plus je montai les escaliers, plus je me sentais léger. Finalement, j'acceptais cette vérité et mieux encore je la saisissais : Ju était ma solution...

¹ Tiens, te revoilà ! Tu te débats comme un ver ! Tu n'es qu'un faible !

² Ne rentre plus ici !

Judith

L'heure était arrivée. Je reçus un message de Val me disant de ne rien dire à Soan tant qu'elle n'en savait pas plus. Angoissée, je montais les escaliers menant au toit. Tout un tas de questions m'empêchait d'être calme. J'ouvris la dernière porte.

Le grand air vint m'accueillir chassant mon stress. Il était appuyé contre la balustrade, le casque sur la tête, il profitait de la tranquillité que procurait cet endroit. Il ne m'entendit pas arriver près de lui. Gentiment, je lui tapai sur l'épaule.

  • Hey !
  • Hey Ju, je euh... excuse moi, je me ressourçais.

Il rangea vite son casque dans son sac.

  • Tu écoutes quoi ?
  • Euh... Je euh... Tu veux écouter ?
  • Ouais, pourquoi pas ?

Il me mit le casque sur les oreilles. Je lui souris. La voix de cette femme était douce et chaude. Il sortit une paire d'écouteurs de son sac pour que nous puissions partager la musique. Et c'est une oreillette chacun que nous contemplâmes le paysage. Nous commentions les passants, les voitures, les arbres et au loin nous vîmes comme une forêt. Se tournant vers moi, il me dit :

  • As-tu déjà vu cette forêt dense qui nous entoure dans nos rêves ?
  • Non. Je ne suis jamais sortie, je n'ai jamais regardé par la fenêtre... Tu sais, j'ai eu Val au téléphone tout à l'heure. Elle m'a expliqué certaines choses. Et je dois avouer que tout ça commence à m'angoisser...
  • Tu ne dois pas avoir peur, Ju. Nous sommes tous là. Si tu rêves, c'est que tu te retrouves à une certaine période de ta vie qui est pénible à vivre. Les rêves sont comme une échappatoire. Le problème c'est qu'il y a des conséquences et des transitions parfois.
  • Je ne comprends pas tout encore... Et si je ne me réveillais jamais là-bas ? m'inquiétai-je.

Me prenant la main il me dit :

  • Ju, j'ai bien réfléchi à tout ça et je vais t'aider à te réveiller. Pour l'instant, je n'ai plus ma boîte, mais quelqu'un veille sur moi là-bas. C'est un fidèle ami qui n'habite pas très loin d'ici. Peut-être qu'on pourrait lui demander de l'aide. Si tu es libre, nous pourrions prendre le bus et nous y rendre. Qu'est-ce que tu en penses?
  • Tu es sûr de ton coup ?
  • Oui, depuis que j'ai perdu ma boîte, il m'aide à garder le cap et à me souvenir de qui je suis. Il m'a empêché plusieurs fois d'entrer dans la forêt. Il veille sur moi et me nourrit. C'est une bonne personne. Il risque souvent sa vie pour moi, là-bas. C'est comme mon frère...
  • C'est quoi cette forêt au juste ?
  • C'est la folie, l'oubli de soi. On commence par y aller puis, plus on s'enfonce, plus c'est dur de revenir en arrière. La mort nous attend là-bas. Il est venu m'en retirer deux fois déjà, risquant lui-même de ne pas retrouver le chemin du retour. C'est lui qui m'a offert ce casque. Il m'a dit d'écouter des morceaux quand je sens que je m'enfonce dans des envies noires... On peut lui faire confiance.
  • Très bien, allons-y alors.

J'enserrai ma main à la sienne puis nous partîmes voir ce fameux ami. Il serait certainement une aide pour moi là-bas et je pourrai alors en être une à mon tour pour So. Une chaine d'entraide semblait se profiler. Rien de mieux que l'amour pour fortifier nos liens.

Une fois dans le bus, j'envoyai un message à ma mère pour lui dire que je ne savais pas à quelle heure j'allais rentrer.

Une bonne heure plus tard, il nous déposa dans une rue pavillonnaire. So me guida jusqu'à un très grand portail infranchissable. Il s'approcha de l'interphone puis une personne lui dit :

  • Monsieur Morel, bienvenue !
  • C'est ton ami ? lui chuchotai-je.
  • Bonjour Ancelin, merci, je viens voir Lucas. Est-il disponible ?
  • Il vous fait dire : rendez-vous à l'endroit habituel dans cinq minutes !
  • Cinq minutes ?
  • Oui, il est déjà parti !
  • Okay, merci Ancelin.

Puis se mettant à courir, il me cria :

  • Vite Ju ! Il faut courir !
  • Courir ? râlai-je. Non mais c'est une blague ?
  • Allez Ju, ce n'est que cinq minutes !

Courant comme une voleuse, je le suivis dans un petit chemin qui menait à une sorte de bois. Il se retournait pour veiller à ce que je sois toujours là. Plus on approchait, plus son sourire s'agrandissait. Nous arrivâmes devant une cabane perchée au-dessus d'un monticule d'escaliers. Décidément, ce n'était pas fini...

Une fois en haut, So enleva ses chaussures. Je fis de même. Puis, il se retourna vers moi et m'arrangea les cheveux. Il me prit les mains et me dit :

  • Ce que tu vas voir derrière cette porte est secret. Depuis des années, nous gardons précieusement cet endroit caché. Personne n'y est entré à part nous. Tu dois promettre de ne jamais rien dire.
  • Promis, lui dis-je sûre de moi.
  • Okay, allons-y.

Il ouvrit la porte. Cet endroit contenait des tas d'objets récupérés et bricolés. C'était un repère d'inventeur. Plusieurs plans étaient dessinés sur de grandes feuilles placardées sur les murs.

J'aperçus la vue éclatée d'une boîte qui m'intrigua. Je m'approchai d'elle quand j'entendis Lucas arriver.

  • Soan, mon frère viens par ici !

Ils s'embrassèrent, heureux de se retrouver. Il se retourna vers moi, me salua et se présenta. J'en fis de même. Nous nous serrâmes la main et le courant passa très bien.

  • À quelle heure tu dois rentrer So ? lui demanda-t-il.
  • Je dois être chez moi pour 18 h 45 au plus tard.
  • Très bien. Venez vous asseoir. Qu'est-ce qui vous amène les amis ?

Je laissai le soin à Soan de tout lui raconter. Je les observais se parler, ils devaient vraiment bien se connaître. Ils semblaient tout partager depuis toujours. C'était étrange de voir So dans un autre contexte, il avait l'air d'être quelqu'un de tout à fait normal, d'avoir une vie toute simple. Nous étions là, tous les trois comme de bons amis se racontant les épisodes loupés d'une série.

  • Tu répares les boîtes Judith ? Quel pouvoir extraordinaire ! Peu de gens en sont capables. J'aimerais que tu me donnes ton avis sur un plan que j'ai dessiné. Il me manque quelque chose, je n'arrive pas à savoir quoi...
  • Oui, je l'ai tout de suite vu en arrivant. Il est très réaliste ! J'ai l'impression de me voir dedans...

Je m'approchai de ce dessin qui m'appelait. Puis joignant mes mains comme pour le recevoir, les pièces dessinées prirent vie et en sortirent. Les débris s'illuminèrent dans la pièce et Lucas se mit à crier :

  • Non Judith!

Je fermai mes mains rapidement et tout revint à sa place initiale. Mais comment avais-je fait ? Que s'était-il passé ? Comment dans ce monde-ci, ces choses-là étaient-elles possibles ? Mes pouvoirs auraient-ils franchi l'espace-temps ? Je pris peur et je reculai vers la porte. Pourquoi m'avait-il amenée ici ? À qui appartenait cette boîte ? Trop de questions restaient en suspend. Le doute s'empara de moi et la panique vint me gagner. Je récupérai mon sac et enfilai vite mes chaussures. Il fallait que je parte vite d'ici.

Lucas

  • Mais comment est-ce possible ? Attends, Ju ! s'écria Soan.
  • Soan, tu dois la rattraper ! Elle doit être réveillée là-bas sinon la transition de ses pouvoirs ne pourrait pas être possible. Il faut que tu lui apprennes ce que tu sais et tout ce que Val et moi t'avons appris.
  • Comment on va faire ? Je te rappelle que je n'ai plus ma boîte là-bas ! Tant qu'elle n'est pas réparée, il m'est impossible de rêver avec elle. Tu sais dans quel monde je suis là-bas...
  • Tu es ce que tu es, Soan, aies confiance en toi. Judith est ton issue de secours, tu ne peux pas la laisser filer ! Cours ! Cours vite !

Je le regardai s'éloigner. Cette situation devenait imprévisible. Il devait absolument la rattraper. C'était de sa boîte dont il était question et personne ne pouvait le faire à sa place. Je réfléchissais à ce qui venait de se passer : les pouvoirs pouvaient alors passer dans ce monde ? Mais à qui était cette boîte que je voyais sans cesse dans mes rêves ? Tant de mystères...

Je pensai soudainement à Val. Notre séparation forcée m'avait brisé le coeur. C'était si dur de ne plus la voir. Je m'assis dans mon fauteuil et regardai un oiseau posé sur une branche qui s'envola. Pleurant sur ma solitude, je pensai à haute voix :

— Val, où es-tu...

Judith

Je retrouvais facilement le chemin du retour, ne m'arrêtant pas de courir. Mais qu'est-ce que je fuyais exactement ? Soan ou moi-même ? Le bus était là, je montai dedans à toute vitesse et il démarra. Soan arriva trop tard. Je le vis s'énerver et repartir en direction du bois. J'avais une heure devant moi pour réfléchir. Il fallait que je remette de l'ordre dans mes pensées...

Assis en face de moi, un homme me regardait. Il avait de beaux cheveux noirs, comme ceux de Soan.

—Sors de ma tête Soan ! dis-je à voix basse.

—Pardon ? me dit l'homme.

—Euh non, excusez-moi, je parle toute seule.

—Ce n'est rien, ça arrive. Vous ne m'avez pas l'air très en forme.

—Oui, je l'avoue : aujourd'hui, ma journée a été très rebondissante, mais je n'ai plus envie d'y penser, lui dis-je en espérant qu'il comprenne que je ne souhaitais pas de compagnie.

—Je vois, où allez-vous ? persista-t-il.

—Je rentre chez moi.

Voyant qu'il souhaitait maintenir cette discussion, je fis mine de me lever et allai poser une question au chauffeur. Le siège situé devant était libre et je décidai de changer de place.

—Voilà ! Ici, au moins, personne ne viendra me parler...

Je m'installai confortablement et, la tête appuyée contre la fenêtre, je regardai le paysage défiler faisant ainsi le vide à l'intérieur de moi.

Soan

— Merci pour le trajet Ancelin.

  • De rien mon petit. Allez, rentre vite.

Puis fermant ses fenêtres teintées, il se calfeutra dans sa voiture de luxe qui détonnait dans ma rue.

Ju ne devrait plus tarder. Je décidai de l'attendre dans le hall de l'immeuble.

Je la vis descendre du bus, elle n'avait pas l'air en forme.

— Mais que fais-tu là ? Comment es-tu rentré ? me dit-elle en pénétrant à l'intérieur.

  • Ancelin m'a ramené.
  • Ah oui... Ancelin... Je vois...
  • Écoute, Ju, ce qui s'est passé nous a tous surpris. Nous ne pouvions pas prévoir ce qui allait arriver et je n'avais pas prévu que...
  • Soan, me coupa t-elle, je suis désolée moi aussi. Je n'aurais pas dû partir comme ça. Tout ça est trop soudain pour moi, il me faut du temps.

Nous empruntâmes les escaliers pour monter à notre étage. Tranquillement, je lui fis part des remarques de Lucas. Arrivés devant ma porte, elle me dit :

  • So, je ne suis peut-être pas prête pour tout ça. J'ai déjà peur que ma mère replonge et que tout ce que nous vivons avec Mi ces derniers temps s'évapore. Tout le reste vient me stresser aussi. C'est trop pour moi. J'ai peur ! So... Tu comprends ?

Moi aussi, j'avais peur. Je lui pris la main pour la rassurer et lui carressai le visage en lui remettant une mèche derrière l'oreille. Je relevai son menton délicatement et lui dis :

  • Tu es merveilleuse Judith. Tu t'en sors très bien. Tu verras, on trouvera une solution ensemble. Maintenant, on est deux.

La regardant dans les yeux, je vins déposer un doux et léger baiser sur ses lèvres. Puis me reculant calmement, je rentrai chez moi. Aussitôt la porte fermée, je regardai dans le judas. Elle était toujours là. Elle se toucha les lèvres puis sourit.

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