6.1. Introspection

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Une fine pellicule de buée recouvrait le miroir de la salle de bain. Malgré la soufflerie, l'air ambiant était saturé d'une telle moiteur qu'il perlait des gouttes d'eau sur les murs et les meubles. Dréogène sortit de sa douche, une brume épaisse flottant derrière elle. Son corps entier semblait s'évaporer sous l'effet de la chaleur.

En se lavant, la jeune femme pensait faire partir tous ces tatouages. Elle se figurait qu'en frottant assez fort sous le jet d'eau brûlant, l'encre se dissoudrait, que ces dessins ne seraient qu'une preuve de son imagination débordante, qu'ils trahiraient un mauvais rêve dont elle se réveillerait bientôt.


Hélas, les représentations ancrées sur son épiderme ne s'effaçaient pas aussi simplement. Ils se fondaient dans sa chair, la narguaient avec un plaisir malsain, témoignaient de la réalisation parfaite de son sortilège sur Jeff.

Jeff... Pauvre Jeff, pensa Dréogène. Au terrible plaisir qu'elle eût éprouvé en s'insinuant dans son subconscient, elle se sentait honteuse de son geste. Elle l'avait amputé de ses souvenirs comme d'une gangrène, exécuté une ablation de ses sentiments, réduit à néant leur complicité. Houna était désormais une parfaite inconnue pour lui, elle était cette fille encore un peu gauche sur laquelle il réalisa des tatouages avec cette impression de déjà vu.


Dréogène passa une main sur ses jambes. Les contours des tatouages ressortaient, comme s'ils étaient nervurés, vivants. Le tiraillement que provoquait leur cicatrisation lui parvenait tel un message divin, lui rappelant son geste délétère envers le tatoueur. Lui pardonnerait-il s'il savait ? Non, bien sûr que non, se rembrunit la Sen'nyu Futae.


Elle frissonna, malgré la touffeur dans la pièce. Ses doigts caressèrent encore les arabesques sur son mollet, fascinée par le caractère permanent de l'encre incrustée sous sa peau. Dréogène venait de mettre un pied dans le monde d'Houna, et imperceptiblement, elle commençait déjà à se glisser dans son personnage, à lui ressembler.

En retirant la buée sur le miroir, la jeune femme constata leur ressemblance frappante, accentuée par sa chevelure peroxydée. Légèrement ondulés, ses chevaux dorénavant blonds retombaient en cascade sur ses épaules. Elle détailla alors son visage avec détachement, comme un peintre jugerait un de ses tableaux, faisant fi de ses affects.


Dans sa contemplation, elle se remémora soudain les paroles de Tyler : "C'est malsain de vouloir changer quelqu'un pour qu'il rentre dans un moule". La phrase tourna en boucle dans sa tête, remuant le couteau dans la plaie. La Sen'nyu Futae acceptait déjà mal d'avoir usé de ses pouvoirs pour obtenir les mêmes tatouages que sa double, mais l'idée de la remplacer, et même de la... tuer, pour la remplacer, remuait quelque chose en elle. Elle éprouva un certain dégoût, une vision peu flatteuse de son peuple qui lui parut très primitif. Pire que tout, elle se pliait à leurs règles et aspirait aux mêmes desseins que ses congénères. Dréogène inspira profondément en le réalisant, et enfouit son visage dans ses mains, étouffant un sanglot.


Toc-toc.


Deux coups frappés à la porte la sortirent de sa complainte. Elle essuya une larme sur sa joue, s'enveloppa d'une serviette et ouvrit.


Jalmani se tenait à l'embrasure. Il portait une chemise blanche, légèrement entrouverte, au-dessus d'un jeans enserrant ses hanches étroites. Ses cheveux hérissés sur le haut de son crâne lui donnaient un air coiffé-décoiffé.


« Ben alors, tu n'es pas encore prête ? S'étonna-t-il.
— Pour quoi ?
— Pour la soirée chez Aldrick, voyons ! »


Dréogène resta interdite. Ils se regardèrent dans le blanc des yeux.


« J'ai raté quelque chose, c'est ça ?
— Euh... Aldrick ne veut justement pas que je vienne.
— Pourquoi ? »


La jeune femme haussa les épaules, d'un air faussement contrit.


« Je ne sais pas, mais il m'a interdit de venir.
— Interdit, carrément ? » S'exclama Jalmani.


Dréogène replaça une mèche blonde derrière son oreille, les lèvres pincées.


« Ce n'est rien, je n'ai pas très envie d'y aller de toute façon, se défila-t-elle. Tu n'as qu'à y aller sans moi, ne te prive pas pour aller t'amuser.
— T'es folle ou quoi ? Je n'irai pas là-bas si tu n'y vas pas ! lui dit-il en lui prenant la main. Toi et moi, on est ami depuis tellement longtemps qu'il est hors de question que je m'amuse alors que tu es ici toute seule.
— Non, vraiment, ce n'est rien. Tu peux y aller. »


La perspective de pouvoir se recentrer sur elle et de digérer ces deux dernières journées avec tous ces changements lui plaisait. Elle en avait besoin, elle se sentait à fleur de peau. Entre le voyage, Los Angeles, le concert, les tatouages, le sort jeté sur Jeff et cette décoloration dans les cheveux, Dréogène ne se reconnaissait plus. Elle désirait seulement se reposer, souffler et prendre du recul.


Qui plus est, la Sen'nyu Futae savait qu'elle se sentirait de trop à cette soirée, d'ordinaire peu fêtarde. Elle serait cette pauvre fille qui ne savait pas où se mettre. Peu importe le nombre de fois qu'elle avait suivi Jalmani à des fêtes, elle ne trouvait jamais sa place. Contrairement à son meilleur ami qui s'extasiait sur tout, s'entendait avec tout le monde et faisait preuve d'une motivation inébranlable. Il montrait, par sa bonne humeur et son entrain, qu'il était dans son élément, comme un poisson dans l'eau.


« Je ne te laisserai jamais tomber, Dréo, tu m'entends ? Jamais. »


La paume du jeune homme se posa sur la joue de son amie. Dréogène se laissa bercer par ce contact chaleureux, trop heureuse de voir que Jalmani était là pour elle. Après ces journées harassantes et riches en rebondissement, elle savourait cet instant. Le poids qui pesait sur ses épaules, à force d'encaisser les remarques acerbes de son "ennemi juré" et d'essuyer de nombreuses maladresses, l'accablait et les paroles de son ami la libéra d'un fardeau.


« Je vais en toucher deux mots à Aldrick. Obligé, tu dois venir à cette soirée avec moi. S'il croit se débarrasser de nous aussi facilement, il se fourre le doigt dans l'oeil ! »


Dréogène ouvrit grand les yeux et sa plénitude s'envola. Abasourdie, elle se demandait si elle avait bien entendu. Jalmani lui fit un grand sourire confiant et partit sans même prévenir. Elle voulut le retenir, l'en empêcher, mais il était déjà trop tard. La porte claqua derrière lui et elle resta pantoise, à l'embrasure de la porte de la salle de bain, une simple serviette nouée autour de sa poitrine. Que devait-elle faire maintenant ?

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