5.3. Boushitsu

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Jeff recula d'un pas. Ses yeux s'agrandirent de surprise quand les lèvres de Dréogène se posèrent sur les siennes. Son haleine dégageait un léger parfum de chewing-gum mentholé, mais la Sen'nyu Futae balaya cette sensation et se concentra sur ce feu naissant dans ses veines. Sa magie se centralisa dans son cœur, prête à incarner sa volonté et se glisser dans l'enveloppe charnelle de l'humain. Elle n'avait plus qu'à ouvrir la vanne et son pouvoir se déverserait en lui comme une cascade. Sauf que la cascade ne se déversait pas.


Acculé, le tatoueur perçut cette approche comme une véritable agression. Instinctivement, il repoussa Dréogène. Cette dernière bascula en arrière et tomba aux pieds de son meilleur ami. Sa tentative avait échoué, son sortilège se perdit dans le vide comme on éclaterait une bulle de savon. Elle n'avait pas eu assez de temps pour pénétrer son esprit et modeler ses souvenirs.


« Mais vous êtes fous ou quoi ? » Rugit le tatoueur en s'essuyant la bouche, furieux.


Jalmani lui prêta main-forte. Il aida son amie à se redresser, ignorant la colère de Jeff.


« Qu'est-ce qui s'est passé ? S'inquiéta le garçon dans un chuchotement.

— J'y étais presque, j'ai juste manqué de temps.

— Retente le coup, on ne peut pas le laisser comme ça maintenant, lui intima-t-il tout bas. »


Dréogène acquiesça. Elle inspira un bon coup, se leva et frotta son pantalon pour reprendre contenance alors que Jeff contournait la table pour ouvrir la porte.


« Sortez ! Je ne veux plus jamais vous voir ici !

— C'est bon, on a compris. » Ronchonna Jal.


Il soupira fortement en levant les yeux au ciel. D'une pression de la main dans le dos, il invita Dréogène à passer devant lui. Le regard baissé, elle s'avança, mais au moment de franchir le seuil, Jeff lui attrapa la main. Sa poigne se referma sur elle comme un étau, mû par une rancœur sourde qui transpirait par les pores de sa peau.

Ce contact provoqua une étincelle entre leurs deux corps. Le soupçon d'un sentiment, un arrière-goût de trahison, une craquelure dans son armure qui s'ébréchait. Dréogène entrevit l'ouverture, cette faille poreuse qui laissait deviner un tunnel étroit jusqu'à l'essence même de son être. Dréogène comprit son erreur. Elle ne devait pas forcer une ouverture, mais bien se faufiler dans les interstices, dans ce chemin sinueux que son pouvoir pouvait arpenter pour atteindre son but. La voie lui semblait toute tracée.


« La prochaine fois, je n'hésiterai pas à appeler la police.

— Pardon, ça ne se reproduira plus... » S'excusa la jeune femme.


Jeff renforça sa prise sur son bras. Dréogène grimaça sous l'effet de la douleur. Son esprit, cependant, se focalisait sur cette chaleur qui embrasait son corps.


« J'espère bien. » Grogna Jeff.


La Sen'nyu avala sa salive. Elle sentait poindre le moment fatidique. Les flammes s'alimentaient en elle dans une combustion enfiévrée. Le temps se suspendit.

Le tatoueur relâcha lentement la pression.

Dréogène leva la tête. Son regard implorant accrocha celui de Jeff, colérique et méfiant. Elle se perdit dans le vert de ses yeux, fenêtre béante sur son âme. L'espace d'un instant, elle devina son souffle chaud se perdre sur son visage quand il respirait, discerna la douceur de sa peau sur son bras dans un dernier effleurement.


Hypnotisé par cette aura ardente et soudaine, Jeff n'opposa aucune résistance à la seconde tentative de Dréogène, dévoilant l’épaisseur fragile du rempart de sa conscience. Elle se hissa sur la pointe des pieds et sa bouche rencontra la sienne avec un naturel désarmant. Leurs lèvres fusionnèrent, pareilles à une passerelle, laissant s'écouler le foyer impétueux qui s'amplifiait en Dréogène. Son pouvoir s'engouffra dans la gorge du tatoueur tel une vague incendiaire, prêt à consumer toute forme de pensée sur son passage.


Le sort, délicat, nécessitait de la part de Dréogène une attention particulière pour ne pas envahir et dévorer l'identité de Jeff. En son sein, elle percevait ce brasier qui n'aspirait qu'à s'étendre, animé d'une volonté propre qu'elle devait réfréner. La santé mentale du tatoueur, bien que forte, dépendait de son contrôle sur ce feu intérieur.

Accrochée au cou de sa victime, elle parcourut le labyrinthe de sa mémoire. Étincelle filant à travers le dédale de sa conscience, Dréogène décela rapidement cette pièce spéciale, la chambre close liés aux souvenirs avec Houna. À peine désira-t-elle y entrer que sa magie, explosive, en dévora la porte et les flammes en léchèrent le contenu avec avidité.


Cette intrusion fracassante dans son temple fit gémir Jeff contre sa bouche. D'un baiser sensuel, elle tenta d'apaiser ses craintes, non sans fournir un effort intense pour contenir le brasier impétueux dilapidant ses souvenirs.


Plus les flammes de son pouvoir s'aventuraient dans ce capharnaüm, plus Dréogène comprit ce lien étrange qui unissait Jeff à Houna. Parés de nuances de sentiments, les murs dépeignaient un amour certain pour la blonde. De nombreuses heures à la tatouer, à converser avec elle, à rire et pleurer de ses mésaventures, à l'accompagner dans ses projets, à dessiner pour elle, à la voir chanter, vibrer et souffrir sous son aiguille... Chaque nouvelle idée qu'il avait, chaque nouvelle esquisse qu'il griffonnait, il l'imaginait sur elle, sur sa peau. Il ne comptait plus le nombre de réductions qu'il avait faites pour elle, pour découvrir son corps qu'il appréciait sublimer avec de nouveaux tatouages. Rien ne l'égayait plus que de l'avoir dans son planning de la journée. Il jouissait à chaque fois qu'il marquait le grain de sa peau avec son empreinte, son style, ses conceptions. Houna incarnait sa muse, et indirectement, son œuvre d'art la plus complète, la plus travaillée, la plus transcendante. Et ces résurgences partaient en fumée.


Dréogène partagea la peine de Jeff. Elle effaça ses souvenirs avec douleur. Toutes les fois où il l'avait piquée, toutes ces longues séances à discuter, à plaisanter, à partager... Elle dissipa la jalousie qu'il éprouvait à l'encontre du copain d'Houna, Spencer, et atténua ses sentiments. Il ne resta plus que des cendres de sa convoitise, de son attache, de son dévouement pour elle. Tout s'envola dans le brasier.


Le compartiment dédié à la blonde dans sa conscience ne représentait plus qu'un tombeau vide et asséché.


Désormais, Houna n'était plus que le pâle reflet d'une cliente, parmi tant d'autres, à satisfaire.


Son pouvoir, loin d'être repu, exigea de nouveaux combustibles. Dréogène brida ce besoin pressant de fouiller dans l'esprit de Jeff et décolla sa bouche de la sienne. Elle mit tellement de force dans son geste qu'elle manqua de tomber une nouvelle fois.


Haletants, Jeff et Dréogène se regardèrent en silence. D'abord perdus, ils recouvrèrent leurs esprits en même temps que leur souffle. Une lueur interrogatrice passa dans les yeux du tatoueur.


« Que puis-je faire pour vous ? »

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