5.2. La patate chaude

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Ils entrèrent dans l'arrière boutique par un couloir sombre et exigu. Le mur en papier peint - d'un gris ardoise lugubre- affublait des photos de leurs projets les plus fous et imposants. Dans un sursaut de lucidité, Dréogène réalisa. Ils allaient le faire. Elle allait se faire tatouée.

La peur au ventre, Dréogène stoppa Jalmani et laissa Jeff prendre de l'avance. Elle poussa son ami contre le mur et l'obligea à la regarder.


« On ne peut pas faire ça, Jal ! S'étrangla-t-elle.
— Cool, Raoul, murmura Jalmani. Tu lui dis juste que tu étais là pour ton rendez-vous, il ne comprendra pas de quoi tu parles. Et pif paf pouf ! Là, tu lui jettes un sort de déformation de souvenirs et il te fait les mêmes tatouages qu'à Houna ! Et le tour est joué. »


Son petit air suffisant agaça Dréogène. Lorsqu'il pivota d'un quart de tour pour retrouver Jeff, la Sen'nyu Futae le retint fermement. Il était son unique rempart. Le seul moyen de reporter son funeste destin à plus tard. Elle ne pouvait pas le laisser partir sans essayer de lui faire changer d'avis.


« Mais t'es pas possible ! Je n'y arriverai jamais !
— Bien sûr que si, tu as toujours été la meilleure en sortilèges. Tu vas lui retourner la tête ni vu ni connu et hop, tu as tes tatouages. »


Un raclement de gorge résonna dans le couloir et le couple d'ami tourna la tête vers sa provenance : Jeff.


« On fait ça maintenant ou j'attends la fin de votre dispute de couple ?
— On arrive ! »


Jalmani laissa Dréogène sur place. La jeune femme ferma les yeux, se pinça l'arête du nez à la recherche d'un plan, d'une idée ou d'une excuse dont elle pourrait se servir pour s'éclipser. Son cerveau tournait à plein régime. Elle avait besoin de concentration et de calme pour gérer la situation. Cette histoire prenait des proportions énormes. Jalmani, depuis leur plus tendre enfance, lui en faisait voir des vertes et des pas mûres, mais il se surpassait dernièrement. Un mauvais pressentiment la tenaillait.


« Quelque chose ne va pas ? »


La voix grave du tatoueur la sortit de ses pensées.


« Euh non, tout va bien... » S'empressa-t-elle de répondre.


Pour éviter d'attirer plus d'attention sur elle, Dréogène les rejoignit en vitesse dans le petit bureau. Jeff referma la porte derrière elle et le grincement de la poignée lui fit l'effet d'être prise comme un rat. Son pouls s'accéléra. Son estomac était tellement noué qu'elle imagina sans peine ses futures crampes.


« Alors, qu'est-ce que je peux faire pour toi ? »


Dréogène lança un regard suppliant vers Jalmani. Installé confortablement dans le fauteuil, il esquissa un sourire en coin. Son expression mutine semblait lui répondre : "Débrouille-toi maintenant !".

Sympa l'entraide, pensa Dréogène.

Mise au pied du mur, elle devait faire preuve d'ingéniosité pour arriver à ses fins. Elle inspira profondément puis se jeta à l'eau en se tournant vers Jeff.


« Je suis là pour le euh.. rendez- vous ? »


Sa voix chevrotante trahissait son malaise. Jeff gratta sa barbe naissante et fronça les sourcils.


« Je me souvenais pas qu'on avait rendez-vous. Tu voulais un flash ? Tu es sûre que tu m'en avais parlé ?
— Euh, oui, oui ! Se rattrapa Dréogène. En fait, tu devais encore faire... euh... mes bras.
— Les bras ? Je t'ai déjà fait tout le gauche et il ne reste plus beaucoup de place au droit... »


Dréogène feignit l'incompréhension. Ses yeux s'écarquillèrent et ses lèvres se pincèrent. Pour parfaire sa mimique, elle haussa encore les épaules. Cependant, son mauvais talent d'actrice déclencha l'amusement de son ami qui étouffa un rire dans sa manche.


« Ben non, tu ne les as pas encore fait...
— Houna, ne te fous pas de moi, s'énerva Jeff. Ça va cinq minutes mais... »


Pendant qu'il parlait, elle retira son pull-over, dénudant ses bras. Habillée d'un simple t-shirt cintré, Jeff put remarquer l'absence de tatouages sur sa peau opaline. Sa bouche s'ouvrit tellement grand que Jalmani crut que sa mâchoire inférieure allait tomber. Ce simple fait exalta son hilarité dont il peina à freiner les gloussements.


« Impossible, souffla Jeff, la main devant sa bouche dans une expression ahurie. Comment ? »


Dréogène observa les réactions du tatoueur. Il posa une main sur son bureau, tout déboussolé. Calmement, il tenta d'éclaircir cette incohérence alors que la jeune femme triturait ses ongles, dans l'expectative.

Soudain, une étincelle éclaira le regard de Jeff et elle retint sa respiration.


« Tu... Tu n'es pas Houna. »


Il pointa son index sur elle, comme pour l'intimer de rester à distance et lui laisser le temps de s'exprimer. Sa réflexion fit mouche et elle stoppa net la bonne humeur de Jalmani. Pendant quelques secondes, un silence de mort envahit la pièce. Le tic-tac de l'horloge en fut assourdissant.


« Qui es-tu ? Articula le tatoueur sans quitter Dréogène des yeux.
— Houna, dépêches-toi d'agir... lui serina Jalmani dans son dos.
— Je... Je suis désolé. »


Dréogène hésita. Elle retarda son geste jusqu'au dernier moment, voulut l'éviter, mais empêtrée dans son mensonge, elle n'avait plus le choix. Elle réduisit la distance qui la séparait du tatoueur. Ses mains se posèrent sur son visage. Sa bouche se plaqua sur la sienne, désespérée.


***


Oui, je sais, c'est bidon. Mais c'est le seul moyen que j'ai trouvé à l'époque pour m'insinuer dans l'esprit d'un humain. J'ai essayé tout le reste : le regard profond, le sourire enjôleur, la pensée sinistre, la caresse, le rire , les câlins, la danse, le mambo... Tout. Et rien qui fonctionnait. Jusqu'au jour où j'ai tenté le baiser.

Comme une porte qui s'ouvre, mon pouvoir s'est infiltré dans la conscience de mon cobaye. J'ai vu jusqu'à son secret le plus intime, pénétré l'antre glissante de son inconscient, déterré ses fantasmes les plus inavouables. J'ai été tellement surprise et heureuse de pouvoir le faire, que j'ai absorbé son identité. Mon passage dans sa tête a détruit sa santé mentale, le rendant paranoïaque par le sentiment d'insécurité qui le rongeait. Je l'ai senti se débattre, tant par les gestes que par sa force de caractère. Il a érigé des barrières pour protéger son âme, mais elles s'effondraient comme un château de carte à la venue de mon pouvoir dans le siège de sa pensée.

Sur le moment même, c'était plus fort que moi, j'ai avalé toutes les informations auxquelles j'avais accès. Grisée par cette euphorie qui m'animait, je n'ai lâché mon cobaye qu'au bord de l'épuisement, mon pouvoir repu de ses souvenirs. Son corps, inerte, est tombé sous mes yeux lorsque je me suis reculée. Autour de moi, les autres m'ont regardé avec incrédulité, étonnement, parfois même avec crainte. Pour la première fois de ma vie, j'avais réussi quelque chose de grandiose, de jouissif. Et je n'en ai retiré aucune fierté.

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