5.1. Okira Rainbow Tattoo

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Si nous portons le nom de sorciers doubles, il ne faut pas non plus vous imaginer que nous lançons des sorts comme dans Harry Potter à coup de baguette magique. Ou que nous savons nous téléporter d'un claquement de doigts à la Mimie Mathy. Non, loin de là. Notre magie s'est quelque peu appauvrie au fil des siècles. Nous n'avons gardé que les sorts les plus nécessaires à nos desseins : des sorts d'oubliette, de déformation de souvenirs ou -plus rarement- d'invisibilité...

La particularité, c'est que chacun a son astuce pour invoquer ces sortilèges. Un simple regard, une caresse, une pensée. Il nous faut parfois des années pour découvrir le subterfuge qui nous permet d'entrer dans l'esprit d'un humain. Et jouer dans ses souvenirs n'est pas forcément une mince affaire non plus. Il est très difficile de mettre au point ces enchantements. Ils demandent des années de pratique, que l'on n'a pas forcément. Les répercussions peuvent se montrer désastreuses sur certains humains. Alors, je ne vous dis pas les emmerdes qu'on a quand on rate...


***

Dréogène n'avait pas appelé Jalmani pour le prévenir de rester en Ukraine, non. Mais elle aurait peut-être dû. Si elle l'avait fait, elle ne se serait sans doute pas retrouvée ici à l'heure qu'il était. Ici, à attendre comme un poireau, devant la devanture du tatoueur. Mais quelle poisse ! Ses cauchemars risquaient de se réaliser !

Sur la vitre était écrit en grand Okira Rainbow Tattoo. Les lettres stylisées dressaient de belles arabesques, en toute élégance. Le mot Rainbow quant à lui formait un dégradé de couleur en référence à son sens. Des dessins farfelus et japonisés égayaient les pourtours. À la vue de toutes ces esquisses, Dréogène fit la moue.


« Ça fait pas un peu gay ? », fit remarquer Jal'.


La Sen'nyu Futae fronça les sourcils.


« De quoi tu parles ?
— Ben l'écriture arc-en-ciel. Ça fait pas très sérieux... Si tu veux mon avis. »


Dréogène fusilla son meilleur ami du regard. Hélas, trop ébloui par la beauté incohérente de la vitrine, il ne remarqua pas sa menace silencieuse.

Très bien. Elle n'allait pas le contredire.


« Tu as raison, partons. On a rien à faire ici ! »


Sans attendre son reste, Dréogène fit demi-tour. Elle détestait les piqûres. Rien qu'évoquer une vaccination la faisait frissonner. Et bizarrement, elle craignait fort que se faire un tatouage soit relativement semblable à des milliers d'aiguilles qui transperceraient sa peau à la seconde.

Jalmani lui attrapa la main.


« Minute papillon ! Je te signale qu'on est ici pour toi ! »


Dréogène soupira et revint sur ses pas. Le regard baissé, elle afficha un air de chien battu.


« Pourquoi moi ? J'en veux pas de ces tatouages, moi... Pourquoi ça me tombe dessus ?
— Moi, moi, moi, moi ! Cesse donc tes jérémiades ! On fait ça dans ton intérêt !
— Tu viens de dire qu'ils n'ont pas l'air sérieux, pourquoi venir ici alors ? »


Jalmani passa un bras autour de son épaule et se pencha vers elle comme pour lui avouer quelques confidences.

« Ma pauvre Dréo. C'est ici qu'Elle s'est fait tatouée. Alors, si un jour tu veux pouvoir la remplacer, faudra bien être partout pareil qu'elle, d'accord ?
— Mais Jal'... Je... je ne suis pas prête, là. »


Ses grands yeux bleus larmoyants cherchèrent la pitié de son meilleur ami. Au même moment, la porte s'ouvrit devant eux. Un homme brun, la trentaine, barbu, sortit du salon avec une clope en bouche. En voyant les deux jeunes gens, il effectua un bref signe de tête.


« Ha ! Houna ! Je ne t'avais presque pas reconnue. Attends, je vais prévenir Jeff que tu es là. »


Il... Il me parle ?, s'étonna Dréogène dont les yeux s'apparentaient à deux grosses soucoupes. Apeurée comme une biche devant les phares d'une voiture, elle n'osa le contredire ou esquisser le moindre geste. Son regard paniqué passa de Jalmani à l'inconnu. Ce dernier appela Jeff dans la boutique.


« Hé Jeff ! Ta muse est là ! »


Sa muse ?

Dréogène ravala sa salive. Son rythme cardiaque s'emballait. Ses mains devenaient moites et sa bouche pâteuse.


« Il va arriver dans une minute. », lui indiqua-t-il.


En apparence, la Sen'nyu Futae semblait sereine, mais intérieurement, une alarme stridente hurlait dans son esprit et criait au danger. Trop tôt. Beaucoup trop tôt. Le coeur de Dréogène allait imploser. Une véritable bombe atomique s'apprêtait à consumer toutes ses cellules grises et anéantir toute pensée logique. De Dréogène, il n'existera plus rien d'autre qu'un légume. Ses yeux écarquillés étaient une fenêtre béante sur son cataclysme végétatif. Si son imagination fertile ne trouvait pas un frein pour éviter l'apocalypse, son cerveau allait être réduit en purée de pommes de terre.


L'homme alluma sa cigarette en se penchant sur son briquet. Pendant son geste, Dréogène se fascina sur la quantité d'encre qu'il avait sur la peau. De longs tracés sillonnaient son épiderme dans une myriade de couleurs et de figures. Comme hypnotisée, ses yeux suivirent le cheminement des illustrations qui décoraient son bras.

Son intérêt ne passa pas inaperçu. Le barbu lui tendit le bras pour lui permettre une meilleure vue.


« Il est beau, hein ? Jeff me l'a fait la semaine passée, dit-il en recrachant de la fumée. Et toi ? Encore des idées ? Tu ne taris jamais de projets... On va bientôt plus avoir de place pour t'en faire ! »


L'homme s'esclaffa. Son rire gras se mua en toux et Dréogène ne put s'empêcher de penser qu'il le méritait après toutes les tortures qu'il avait infligées à son corps. Des tatouages sur tout le bras, mais il fallait avoir un pois chiche dans la tête ! Et il fumait, de surcroît.

Trop obnubilée par sa vision première, Dréogène resta coi devant son interlocuteur. Jalmani réagit à sa place.


« Il est canon ! Tu l'as fait où ?
— C'est Jeff qui l'a fait. »


En parlant du loup, la tête de Jeff passa l'embrasure de la porte. Son petit nez en trompette, ses petits yeux verts et les joues rondes, son visage affichait un air très juvénile que sa forte carrure démentait. En le voyant, la jeune femme sursauta et le dévisagea comme s'il s'agissait de Satan en personne.

Boum ! La déflagration. La fin des haricots ! Les carottes étaient cuites !

Un regard vers son meilleur ami lui confirma qu'elle allait passer à la casserole, bien plus tôt qu'elle ne l'imaginait. La détermination de Jalmani était palpable.


« Houna, quel plaisir ! Que puis-je pour toi ? S'enquit le tatoueur.
— On a une demande particulière à te faire ! » Répondit Jal avec un trop plein d'enthousiasme.


Jeff haussa un sourcil, dubitatif. Ses yeux perçants étudièrent Dréogène et Jalmani tour à tour. La jeune femme esquissa un sourire timide et un rien forcé, tandis que son ami montrait une motivation à toute épreuve. Il calma un rien ses ardeurs au vu de la suspicion du tatoueur, mais ne perdait pas de vue la raison de leur visite.


« C'est pour un projet assez spécial, précisa le garçon plus doucement.
— Pas de souci, on en parle à l'intérieur ?
— Parfait ! »


Jalmani attrapa la main de Dréogène et la tira dans la boutique.

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