3.4. La mauvaise actrice

4 minutes de lecture

Ses joues rosirent alors qu'elle garda son attention fixée sur l'horizon. Le ciel se colorait de nuances d'orange et de rose au-dessus de l'océan.


« De toute façon, je me suis rapidement rendue compte que ça ne fonctionnerait pas pour moi. Je suis trop timide... Et je n'ai jamais eu aucun talent de comédienne. Malgré les longues heures de théâtre que j'ai dû suivre, ça ne s'est jamais amélioré. J'avais fini par détester ces cours, avoua-t-elle.
— Pourquoi avoir continué à en prendre alors ?
— C'est euh... mes parents qui m'y ont obligée, mentit-elle pour éluder la question.
— Je ne comprends pas qu'on force ses enfants à faire quelque chose qu'ils n'aiment pas. C'est contre productif. Ca me met limite hors de moi. De quel droit peut-on obliger les gens à se conformer à nos désirs ? Ou même à la société ! Chaque personne est unique, et c'est... comment dire ? Je dirais même "malsain" de vouloir changer quelqu'un pour qu'il rentre dans un moule...
— Tu as raison... »


Leur conversation prenait un tournant très philosophique qu'elle n'avait pas imaginé aborder. La réponse de Tyler avait de quoi soulever de nouvelles questions pour Dréogène, mais il ne lui laissa pas l'occasion d'y réfléchir plus longtemps.


« Et tu es originaire d'où alors ? Tu rencontres si peu de gens chez toi que tu es toute perdue avec le monde qu'il y a ici ? Tu dois vraiment être dans un coin perdu, continua-t-il, plus taquin. »


Dréogène cette fois-ci sourit pour de bon.


« Je viens d'Ukraine...
— Wow ! Ca a dû faire une fameuse trotte pour venir jusqu'ici. Les gens à LA doivent te sembler diamétralement opposés, non ?
— Oui, tu ne crois pas si bien dire... Et toi, tu as toujours vécu à LA ? Changea-t-elle rapidement de sujet, embêtée que les questions tournent autour d'elle.
— Oui. Depuis toujours... Mais je ne sais pas encore si j'y resterai. »


Et ce fut tout. Tyler ne relança pas la conversation, au plus grand étonnement de Dréogène. Ils déambulaient sur la plage, leur démarche lente leur permettant d'admirer le paysage.


Même si Dréogène n'avait désormais plus besoin d'aide, elle tenait encore volontiers le bras du jeune homme. Cette proximité, qu'elle aurait habituellement éviter le plus tôt possible, ne la dérangeait pas. Au contraire, Tyler avait un côté très rassurant, apaisant dont elle voulait profiter.


« Et ta soeur, elle ne fait plus de crise d'angoisse maintenant alors ? Tu pourrais me donner son astuce ? »


Les yeux rivés au sol, Tyler hésita. Son expression changea.


« Ma soeur est décédée... »


L'annonce fit l'effet d'un pavé dans la mare. Dréogène, sous le choc, avala sa salive. Voilà pourquoi il ne désirait pas s'étaler davantage. Elle s'en voulut.


« Je... je suis désolée...
— Tu ne pouvais pas savoir.
— Mes sincères condoléances. Si tu as besoin d'en parler, ou si tu veux...
— Merci pour ta sollicitude, ça ira. » La rembarra-t-il gentiment.


Dréogène se mordit l'intérieur de la joue. Quelle maladroite elle faisait ! Un nouveau silence flotta entre eux. Tyler s'arrêta, lâchant la Sen'nyu Futae. En perdant le peu de contact qu'ils avaient, Dréogène ressentit comme un vide. Il avait colmaté la brèche de son cœur et voilà qu'il venait d'y créer une nouvelle fuite. Mais il lui remit du baume en l'invitant à s'asseoir à côté de lui.

Assis dans le sable, ils contemplèrent le coucher de soleil qui partageait ses derniers rayons.


Chacun respecta le mutisme de l'autre, perdus dans le tumulte de leurs pensées. Dréogène partagea la peine de Tyler en imaginant le décès de sa sœur, puis son cheminement l'amena à réfléchir sur ce qu'il avait dit plus tôt. "De quel droit peut-on obliger les gens à se conformer à nos désirs ? C'est malsain de vouloir changer quelqu'un pour qu'il rentre dans un moule."

Sa vie, pourtant, ne se résumait qu'à cela. Devenir son double, ou mourir dans l'oubli. La société des Sen'nyu Futae se basait sur ce principe. Ne pas y arriver équivalait à être un paria, un rejeté. Mais Dréogène avait peur de ce rejet, d'être oubliée. Était-ce trop demander que d'être appréciée pour ce qu'elle était ?


« Elle est décédée il y a deux ans. » Expliqua Tyler, les lèvres pincées.


La bulle de Dréogène éclata. Elle reposa alors son attention sur le jeune homme dont les paroles arrivaient au compte-goutte.


« Tuée dans une fusillade entre gangs. Rien qu'un... "dommage collatéral". »


Il avait froncé les sourcils en fixant un point devant lui, parmi les coquillages. Sa mâchoire carrée saillait sous l'effet de sa colère. Dréogène aurait voulu le prendre dans ses bras, le consoler, mais sa timidité l'en empêchait, de même qu'ils ne se connaissaient pas assez pour se permettre un tel rapprochement.


« C'est horrible, concéda la jeune femme. Je... Je n'imagine même pas la douleur que tu as dû ressentir. Surtout que vous aviez l'air d'être proches... »


Dréogène posa une main sur l'épaule de Tyler, pour montrer sa compassion. Il acquiesça avant de reprendre la parole.


« Les coupables ont été brûlés dans un incendie. Comme quoi, la roue tourne. Un crime ne reste pas impuni. »


Le jeune homme serrait le poing. Sa voix s'enrouait quand il parlait. La douleur de l'événement semblait encore vive et tenace.


« Bref, je suis désolé de t'avoir embêtée avec ça. J'évite d'en parler d'habitude. Surtout à quelqu'un que je ne connais pas.
— Ca fait parfois du bien de pouvoir en parler. Partager les peines les divise par deux. »


Tyler se tourna pour la regarder. Ses prunelles brunes l'analysèrent avec une certaine douceur. D'abord mal à l'aise, Dréogène baissa la tête en se pinçant les lèvres, puis affronta son regard. Elle eut cette impression étrange d'être nue devant lui, vulnérable. Ca ne la dérangeait pourtant pas. Elle devinait en Tyler une fragilité proche de la sienne. Une fissure qui peinait à se refermer. Une fissure sur laquelle elle aurait aimé poser un baiser pour apaiser ses peines.


« Bon, je te raccompagne alors ou pas, Houna ? » Demanda-t-il avec un brin d'espoir dans la voix.


La magie du moment s'envola, et avec lui Dréogène se prit une claque en pleine poire. Comment avait-elle pu lui mentir ? Comment avait-elle osé prendre l'identité de sa double ?

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Recommandations

Défi
Céleste-Chan

L'amour est un piège dans lequel je suis tombé, au début j'en était extrêmement heureuse, l'amour peux être une chose magnifique... Il m'aimait aussi et me faisait me sentir unique mais un jour alors que tout allait bien il m'as dit ces fameux mots que vous ne pensez jamais entendre, ou dumoins vous ne voulez pas les entendre... "désoler mais c'est fini" il m'as dit que "les sentiments qu'il avait n'était plus les mêmes", qu'il m'aimait toujours énormément mais que ce n'était pas dans le sens romantique mais plutôt dans un sens amical... ce jour là j'ai eu l'impression que le piège se refermait sur moi, que c'était la fin et que je ne pourrais plus remonter de ce trou dans lequel j'était tomber... Mais si l'amour est un piège douloureux il peux aussi nous aider à nous échapper, Un jour je le sait j'arrêterais de penser à lui, et un(e) autre le remplaceras dans mon coeur, un jour je le sais je n'aurais plus peur en l'amour, un jour je le sais je remonterais de ce trou et je serait fière de dire qu'en était tomber face à l'amour, je me serait relever grâce à ce même amour.
3
5
0
1
a_red_girl
\\ Je vous le rappelle le suicide n'est pas la solution ceci est une fiction //

Heika a 16 ans, elle ne se sent plus bien dans sa vie.
Harcelée, humiliée, esseulée, elle a finit par rejoindre un autre monde celui de l'au-delà...Les seuls restes qu'elle nous a laissé, ce sont ces lettres qu'elle a écrite avant de partir. Qu'a-t-elle bien pu dire avec les derniers mouvements de son poignet sur sa plume?
0
0
3
9
Elliare
Longtemps, Rasha a erré sur Terre la tête dans les nuages, insouciante. Jusqu'à ce printemps, jusqu'à ce que tout explose, que sa bulle éclate et que le monde s'écrase sur ses épaules minces.
Longtemps, Rasha a espéré que tout s'apaise et que la paix revienne.
Mais, rapidement, il fut trop dur pour Rasha et son insouciance perdue d'ignorer la réalité et les flammes s'emparant de son pays.
Alors Rasha est partie, et elle erre maintenant loin de sa terre natale, bravant vent et marée pour retrouver son insouciance.
0
0
0
1

Vous aimez lire Maioral ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0