1.1. Mitsukeru

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Dans notre communauté, il existe une fête plus importante encore que les mariages, les baptêmes ou les remises de diplôme. Si je devais faire une comparaison, ce serait comme un rite de passage vers l'âge adulte. Pour certains, cette fête n'est pas nécessaire, elle n'est qu'une confirmation. Pour d'autres, c'est la véritable clé pour le futur.

Il faut savoir que dans notre vie, notre objectif ultime se résume à remplacer notre Futae, notre alter ego, notre double. Nous sommes peu nombreux, mais nous savons une chose, c'est que chaque membre de notre communauté a un sosie dans le monde. Certains jeunes, trop impatient pour attendre, parcourent le monde à la recherche de leur double. Mais cette fête dont je vous parlais, c'est la cérémonie qui nous permet de le trouver. Elle a lieu le soir de notre vingtième anniversaire. Et ce soir, c'est ma cérémonie. (Voix off)

***

Dréogène avait enfilé sa plus belle robe pour l'occasion. Son bustier d'un vert émeraude scintillait de brillants et ses tulles s'évasaient dans une nuance de vert plus chatoyant. Cette couleur lui seyait particulièrement et mettait en valeur ses yeux bleu acier. Une tenue resplendissante pour un événement d'envergure. La cérémonie du mitsukeru était de loin la plus importante, celle qui annonçait le début d'une aventure.


« Ne t'en fais pas, tout ira bien. »


Son meilleur ami lui serra la main, un sourire confiant sur les lèvres. Dréogène le gratifia d'un hochement de tête. Il avait raison, elle ne devait pas s'inquiéter. Quoi qu'il advienne, elle savait qu'il serait là pour l'aider. Ils se serraient les coudes depuis tant d'années et ils avaient parlé de ce moment tant de fois. Cependant, elle ne pouvait pas s'empêcher de craindre pour son avenir. La plupart des Sen'nyu Futae avaient, avant l'âge de 20 ans, eu l'occasion de « sentir » leur double, deviner leur présence, ou du moins leur localisation. Quant à elle, Dréogène n'avait jamais eu pareille occasion, même pas dans ses rêves. Elle en était même venue à se demander si elle avait réellement un sosie. Ou alors était-elle tellement incapable de le remplacer qu'elle ne pouvait le percevoir ? Cette angoisse grandissait en elle au fil des minutes qui s'égrenaient. 


« C'est le moment, ma belle. »


Sa mère s'était approchée d'elle pendant qu'elle lissait machinalement sa robe, signe évident de sa nervosité. Face à son immobilisme, sa mère reprit :


« Dréogène, on t'attend pour le tansuku. »


Madame Nieminen avait dû hausser la voix pour être entendue ; la musique battait son plein dans la salle. La jeune femme lança alors un regard inquiet vers son ami Jalmani. Ce dernier leva un pouce vers le ciel pour l'encourager. C'était l'heure de connaître la vérité, se dit-elle. Dréogène inspira profondément et suivit sa mère entre les invités. Lorsqu'elle monta sur le podium, la musique s'atténua jusqu'à laisser place à une douce mélodie qui fit taire l'assemblée. La dame de cérémonie prit la parole. Sa voix profonde avait un charme particulier, presque envoûtant.


« Nous voilà réunis ce soir pour la cérémonie de Dréogène Nieminen. Cette douce jeune fille a désormais atteint l'âge pour le tansuku, une étape importante de la vie. Depuis des siècles, nous, les Sen'nyu Futae, vivons dans le but de pouvoir remplacer notre sosie humain, dans leur monde. Ce soir, sous votre bienveillance, Dréogène partira dans l'au-delà pour que, dans l'espace d'un instant, elle retrouve son double. Ce rituel lui permettra de retrouver la localisation de sa jumelle et nous souhaitons tous qu'un jour elle puisse la remplacer... »


D'un geste de la main, Olga invita Dréogène à s'allonger sur l'autel qui servait au tansuku. Sa mère l'aida à se placer.


Le regard rivé vers le plafond, Dréogène sentait son cœur battre dans sa poitrine. Le rituel n'était pas sans risque. Les accidents étaient rares, mais certains ne se sont jamais réveillés lors de la cérémonie. Cela ne s'était plus produit depuis des lustres, c'en était resté un tabou. Un tabou qui courait les couloirs comme un murmure sinistre. Ces tristes dénouements s'expliquaient par la faiblesse du Sen'nyu Futae. La communauté disait alors que le cérémonieux était trop faible pour y survivre et que cela relevait simplement de la loi du plus fort.


« Maman ?, chuchota Dréogène alors qu'Olga continuait son discours.
— Oui, ma chérie ?
— Je t'aime. »


Madame Nieminen passa une main dans les cheveux de sa fille et murmura un "moi aussi". Dréogène admira son visage lumineux qui éclatait d'une certaine fierté. Elle espérait pouvoir être à la hauteur de ses attentes. Amaryllis Nieminen avait réussi l'exploit de remplacer sa Futae en l'espace de trois ans seulement, ce qui faisait d'elle un exemple pour la communauté. Avec un peu de chance, Dréogène pourrait-elle réitérer cette prouesse, si elle survivait au rituel, bien entendu. Bien que non... Elle ne se faisait pas de faux espoirs.


Olga enduisit le front de la jeune femme d'un baume spécial. Une fragrance de lila lui chatouilla les narines. La maîtresse de cérémonie posa ensuite deux pierres sur ses yeux. La musique s'était tue et le silence se fit accablant dans la salle.


« Depuis des temps immémoriaux, le tansuku nous permet de trouver notre moitié. C'est maintenant au tour de Dréogène de la retrouver. Dans la joie comme dans la peine. Dans la richesse et dans la pauvreté. Pour le meilleur et pour le pire. Nous remplaçons nos semblables et ne vivons qu'à travers eux. Alea jecta est.
— Alea jecta est. », répéta l'assemblée en chœur.


Le sort en est jeté. Dréogène ferma les yeux et se pinça les lèvres. Son cœur était prêt à imploser tant la pression l'accablait. Olga posa une main sur sa bouche et son souffle mourut. La douleur fut vive et souleva sa poitrine dans un spasme avant de retomber et s'immobiliser sur l'autel.


Boum-boum.

Boum-boum.

Boum...

***

Un proverbe dit que pour trouver son double, il faut mourir un peu. Ce n'est pas faux. Pendant deux ou trois secondes, notre cœur s'arrête de battre. Pendant deux ou trois secondes, nous sommes morts. Pendant deux ou trois secondes, on devient l'autre.

***

Un doigt posé délicatement sur sa bouche, ses lèvres entrouvertes, Houna prenait la pause. Son regard pétillait de malice. Un flash captura cet instant. Elle changea légèrement de position, toujours suggestive, et un deuxième flash immortalisa la beauté de son corps.


« Tu es de plus en plus belle... » remarqua le photographe en vérifiant les clichés.


Houna reprit son peignoir et s'avança vers lui.


« Ha ouais ? Montre. »


Le jeune homme tendit l'appareil et la blonde admira les photos.


« Ho putain.! » lâcha-t-elle sans se contenir, comme surprise par l'aspect de son corps.


Cette fille était couverte de tatouages et transpirait de sensualité à en faire frémir les plus pudiques.

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