Chapitre 17 : Buenos Aires

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Les abords de la capitale de la vice-royauté du Rio de la Plata étaient en ébullition. Si Buenos Aires était, pendant près de deux siècles, restée dans l’ombre de Lima, la récente réorganisation administrative opérée par le roi d’Espagne avait donné aux portègnes de nouvelles libertés économiques et les colons affluaient de toutes parts. Le fleuve, lui-même, drainait un nombre incalculable de bateaux chargés dans un sens d’esclaves pour alimenter les mines d’or d’Uruguay et de Bolivie, et dans l’autre de ce même or, acheminé sous haute escorte jusqu’en péninsule Ibérique. Le port lui-même était en constante expansion, et les pirates durent naviguer toute une journée avant de trouver une cale sèche sur laquelle monter le Renard pour opérer les réfections préconisées par Heuer. Surcouf accorda quartier-libre à son équipage, ces derniers devant travailler dès le lendemain sur les docks pour amasser l’argent nécessaire au plein de victuailles permettant de subsister à la traversée de l’Atlantique. Les hommes se dispersèrent, et le corsaire resta avec Tag et Heuer, aidant ce dernier à débarquer son frère dans une brouette. Les derniers jours de navigation avaient été les plus difficiles pour l’ingénieur estropié, car Natu avait décidé qu’il était temps de diminuer les doses d’opium, pour faire obstacle au pouvoir addictif de la magique poudre blanche. Même s’il n’avait pas été exposé longtemps, les fortes doses utilisées pour vaincre la douleur avaient rendu le pirate dépendant, et il avait hurlé pendant des jours entiers, réclamant avec force sa potion donneuse de rêves. Désormais, il avait passé le cap difficile, et retrouvait sa lucidité, même si l’étincelle qui brillait dans ses yeux s’était quelque peu éteinte depuis la perte de ses deux jambes. Une fois débarqué, il inspecta malgré tout la coque et fit le même constat que son frère.

— La coque est rongée par les berniques. Il faut vraiment faire quelque chose. Vous gâchez le potentiel de ce navire. Vous devriez profiter de cette mise à quai forcée pour terminer le travail commencé à Tortuga.

— Bien, répondit le corsaire, mais les coquillages reviendront en quelques semaines, comme sur tous les navires, que proposez-vous pour éviter cela ? Je ne compte pas faire escale tous les mois pour réfection de la coque.

— Les frégates doublent leurs coques de plaques de cuivre, fit observer Heuer. Cela évite la prolifération des algues et des coquillages.

— C’est juste, confirma Tag. Mais dans notre cas, cela nous alourdirait beaucoup trop. Déjà que l’armement du Renard est bien trop lourd et peu adapté à un cotre comme celui-ci, nous ne pouvons pas nous permettre de le lester davantage, au risque de perdre en vitesse ce que nous aurions gagné en maniabilité.

Le pirate réfléchit quelques instants avant d’ajouter, en se tournant vers Surcouf.

— Écoutez. J’ai peut-être une solution, mais elle risque de ne pas vous plaire. Approchez.

Le capitaine se pencha sur l’homme allongé dans la brouette. Ce dernier s’étira et se tortilla pour venir chuchoter à l’oreille du corsaire. Heuer, à quelques centimètres, dut tendre l’oreille pour entendre les paroles de son frère.

— J’ai récemment découvert que l’arsenic avait le même pouvoir que le cuivre contre les parasites accrochés aux coques des navires. Mélangé dans la peinture, c’est un véritable poison qui permet de garder la coque intacte tout en évitant d’alourdir inutilement cette dernière.

— Cette idée me semble parfaite, répondit Surcouf, mais pourquoi dites-vous que cela ne va pas me plaire ?

— Eh bien, reprit le pirate, c’est à dire que l’arsenic est utilisé par les teinturiers pour colorer les vêtements en vert…

— Je vois… et le vert est interdit sur les bateaux, car on dit qu’il porte malheur. Cela va être impossible à faire avaler à l’équipage… déjà que j’en entends certains siffler à propos du pavillon français, des femmes ou encore du travail forcé que je leur ai demandé.

— Mais, si nous recouvrions la coque d’une peinture verte, puis que nous réalisions une deuxième couche, en noir, par exemple, les pirates n’y verraient que du feu, proposa Heuer.

Surcouf hésita quelques instants, puis hocha la tête en signe d’approbation.

— Oui, cela me semble une bonne idée, mais il faudrait pour cela éloigner l’équipage de la cale du Renard assez longtemps pour réaliser ces deux couches de peinture. Combien de temps vous faudrait-il ?

— Une fois la coque complètement nettoyée, et avec une dizaine de peintres, je dirais trois jours, une première couche à l’arsenic, une journée de séchage, puis une seconde couche.

— Une dizaine de peintres, s’étonna Surcouf, comment comptez-vous payer une dizaine de peintres alors que nous n’avons pas de quoi nous avitailler ?

— Trouvez un moyen d’éloigner l’équipage quelques jours, je m’occupe de trouver des peintres et de les payer, répondit Heuer.

Les jours suivant, les pirates se répartirent en plusieurs groupes. Une demi-douzaine d’entre eux partit en expédition accompagner un immense troupeau de bovins rejoindre les vastes prairies qui entouraient la ville Portègne. Xao se chargea de l’entretien des canons du Renard, et du stock de munitions. Alizée et Singh inspectèrent les voiles et les cordages, recousant là un œillet, goudronnant ici un bout-dehors. Les plus costauds furent embauchés aux docks à charger et décharger les galions espagnols pleins à craquer de marchandises, tandis que les derniers s’occupèrent de nettoyer la coque. Au bout d’une semaine, cette dernière était comme neuve, et le cotre exposait à la vue de tous les virures de chênes de son bordage à franc-bord. Il ne restait plus qu’à appliquer la peinture à l’arsenic sur cette dernière et le navire serait de nouveau prêt à prendre la mer. Afin d’éloigner son équipage, Surcouf leur interdit de dormir à bord tant que la peinture ne serait pas sèche, en prévention des vapeurs toxiques de cette dernière, et logea tout le monde dans une auberge à l’Ouest de la ville, dans ce qui semblait être le lieu le plus éloigné du port. L’aubergiste, qui ne semblait pas habitué à recevoir autant de monde, se montra très accueillant et attentionné, si bien que les pirates se sentirent à leur aise et ne pensèrent même plus à retourner sur le Renard. De leur côté, Tag et Heuer supervisaient les travaux du cotre, avec Natu qui avait été réquisitionné pour fabriquer la fameuse peinture à l’arsenic.

Cependant, après une journée d’inaction, l’équipage, qui détestait l’ennui, voulut retourner à bord afin de travailler sur les manœuvres, briquer le pont ou même s’entraîner à l’épée, et Surcouf dut de nouveau leur trouver une occupation pour les maintenir éloignés du Renard. L’aubergiste qui les hébergeait lui fit part de la présence d’une petite compagnie de cirque ambulant qui avait décidé de s’installer en périphérie de la capitale argentine. Surcouf, ne sachant pas ce qu’était un cirque, trouva l’idée originale et proposa cette excursion à son équipage, dont la curiosité fut elle aussi piquée. L’étrange procession des pirates chemina une bonne partie de la journée dans la pampa bordant la capitale avant de finalement rejoindre une clairière occupée en grande partie par un immense chapiteau rouge et blanc. A l’écart de ce dernier, les roulottes des nomades étaient disposées en cercle et l’on pouvait voir des enfants jouer à marcher sur une balle, ou jongler avec des balles de cuir. Les pirates furent captivés par cette étrange attraction, et se promenèrent aux abords du cirque en attendant que le soir tombe avant la représentation. Petit à petit, d’autres spectateurs venant de Buenos Aires les rejoignirent, tantôt à cheval, tantôt en calèche ou encore à pieds, si bien que le chapiteau se remplit rapidement. La nuit déposa sur leurs têtes son voile bleu sombre parsemé d’étoiles, et les bruits de conversations se tarirent peu à peu : la représentation pouvait commencer.

Le cirque en était encore à ses balbutiements, et la plupart des spectateurs ne savaient pas à quoi s’attendre. Surcouf lui-même n’avait aucune idée de ce à quoi il devait se préparait et attendait le coup d’envoi avec une certaine appréhension, inquiet d’avoir entrainé son équipage dans cette expérience déroutante. Ses doutes, comme ceux de tous les spectateurs, furent vites balayés par le premier numéro, un spectacle majestueux de voltige sur quatre magnifiques chevaux blancs, opéré par une ballerine d’une quinzaine d’années à peine. Ensuite, les numéros s’enchainèrent, tantôt burlesques, tantôt spectaculaires, et parfois même improbables, comme ce cracheur de feu Magyar, qui stupéfia l’assemblée. Pour les pirates, ce fut un moment hors du temps, irréel, loin de leurs préoccupations habituelles. Ici, pas de voiles à hisser, pas de pont à briquer, pas d’horizon à surveiller. L’équipage n’avait qu’à rester assis et admirer le spectacle qui s’offrait à eux. Même les plus rustres et primitifs d’entre eux ne pouvaient se soustraire à la magie qui enveloppait le cirque, et leurs yeux étaient déjà remplis d’étoiles lorsque le clou du spectacle arriva.

La piste fut plongée dans la pénombre, et deux torches s’allumèrent, dans les hauteurs du plafond de toile, dévoilant en ombres chinoises la forme de deux personnes perchées au sommet des montants du chapiteau. Chacun semblait installé dans une sorte de hune sommaire à plus de quinze mètres du sol. Avec leurs flambeaux, ils allumèrent des bougies situées de part et d’autre de deux trapèzes. Ils empoignèrent chacun la barre de leur trapèze respectif et se lancèrent dans le vide sous les cris d’admiration du public. Les deux personnages accéléraient et semblaient foncer droit l’un sur l’autre, mais, au dernier moment, l’un d’entre eux fit un mouvement de balancier qui le redressa sur sa barre et son trapèze passa entre les câbles du second, croisant leurs trajectoires à une vitesse inouïe. En effet, l’un des trapèzes était plus étroit, et légèrement plus haut que le second, ce qui lui permettait de le croiser sans que les câbles ne s’emmêlent. A chaque balancement, les acrobates prenaient plus de vitesse, et plus de hauteur, se croisant et se recroisant toujours plus vite. Alors, celui qui était sur le trapèze le plus haut se laissa tomber en arrière, dans le vide, son corps décrivant lentement un salto arrière, et le public hurla son horreur jusqu’à ce qu’il soit rattrapé in extremis par les mains fermes du second voltigeur. Ils se balancèrent ainsi pendant quelques secondes, avant que le porteur ne lance son compagnon dans les airs, celui-ci décrivant une nouvelle fois un tour sur lui-même avant de rejoindre l’une des plateformes. Et ce n’était que le début. Dès lors, les figures s’enchaînèrent, toutes plus dangereuses et impressionnantes que les autres, et le plus grand des deux, qui se révéla à la lumière des bougies être le corps longiligne d’une femme, semblait littéralement voler dans les airs, tournoyant d’une plateforme à l’autre en utilisant les bras de son partenaire comme un singe utiliserait des lianes pour se balancer d’arbre en arbre, si bien que même Cebus paraissait éberlué de ce prodige. Après une ultime cascade, un triple salto initié sur le petit trapèze et récupéré sur le grand, les deux acrobates rejoignirent leur plateforme respective et le chapiteau se ralluma sous les vivas d’un public transcendé.

— Nous devons les recruter, s’exclama Alizée. C’est exactement les personnes qu’il me faut, dans les voiles.

De leur côté, Tag, Heuer et Natu ne chômèrent pas pendant ces trois jours de délai accordés par Surcouf. Pendant que les peintres appliquaient la fameuse peinture à l’arsenic préparée par l’amérindien sur la coque du Renard, les jumeaux profitèrent de leurs derniers instants comme membres d’équipage du cotre pour en améliorer l’équilibre et la vitesse. En effet, l’ingénieur estropié était persuadé qu’en réalisant quelques changements minimes, le comportement du navire se modifierait drastiquement. Tout d’abord, il fit déplacer les caisses d’enroulage des ancres au centre du navire, alignées l’une derrière l’autre en avant du mât, ce qui, en ne perdant que quelques pieds de longueur, rééquilibrait sensiblement le navire, car les lourdes chaînes ainsi recentrées ne devenaient plus le lest énorme qu’elles constituaient précédemment sur l’avant du navire. Enfin, il s’attacha à la réorganisation complète des canons du cotre. S’il était avéré que l’armement du Renard n’était pas du tout adapté et bien trop lourd pour un navire de cette catégorie, habituellement constitué de caronades et de pierriers, il fallait accepter la finalité décidée par Surcouf et trouver un moyen de mieux répartir la puissance de feu sur l’ensemble de la coque. Trop de poids sur l’avant, et le navire délesté de l’arrière se verrait difficile à manœuvrer et complètement arrêté par les vagues en cas de gros temps. Trop de poids sur l’arrière et le navire aurait une tendance naturelle à lofer. Pour les jumeaux, le calcul était simple, si les pierriers devaient garder leur place sur le bastingage de poupe, fixés sur des axes mobiles percés dans le bois et capables de tourner sur 360°, il fallait rééquilibrer les canons, avec, de l’arrière vers l’avant un canon de 4 livres, un de 6, celui de 12, un deuxième canon de 6 livres, le dernier canon de 4 livres sur chaque bord, avec les deux caronades de 24 livres placées en chasse. Vu de profil, les canons remplissaient un sabord sur deux, afin de s’étendre sur l’ensemble de la coque du navire, et répartir autant le poids que la surface couverte par les tirs potentiels du cotre. Satisfaits, les ingénieurs n’avaient plus qu’à attendre le retour de l’équipage et la remise à l’eau du navire pour constater l’effet des changements opérés sur la conduite en mer.

Les peintres eux non plus n’avaient pas perdu leur temps, et ils entamèrent la troisième couche de peinture alors que le soleil tombait pour la troisième fois sur Buenos Aires depuis le départ de l’équipage. En effet, ils avaient la première nuit appliqué la peinture verte à l’arsenic sur l’ensemble de la coque du navire, et l’avaient laissé sécher durant la journée suivante, sous le brulant soleil américain. La deuxième nuit, ils avaient appliqué la deuxième couche, toujours verte d’arsenic sous la ligne de flottaison pour une plus grande efficacité, mais désormais blanche au-dessus de la ligne de flottaison, afin de masquer la couleur verte de la peinture. A nouveau, ils avaient laissé sécher les pigments toute la journée avant d’appliquer la troisième et dernière couche de peinture, cette fois ci rouge au-dessus de la ligne, comme le reste du pont et du bastingage, et d’un noir profond et brillant sous la ligne de flottaison, recouvrant la maudite peinture verte synonyme de malheur.

Ainsi, lorsque les brumes matinales se dissipèrent sur le chantier naval et que l’équipage du Renard fit son retour, les hommes de Surcouf purent contempler un navire à la coque lisse et propre, et à la peinture brillante et odorante, bien que pas encore complètement sèche. Derrière Alizée se tenaient les deux acrobates du cirque, Juan et Esme, que la jeune pirate avait réussi à convaincre de rejoindre l’équipage. Ces deux frère et sœur Andalous avaient le profil caractéristique des habitants du Sud de l’Espagne. Esme avait une longue chevelure noire bouclant sur ses épaules et dans son dos, deux yeux aussi noirs que du charbon et de longs cils sombres. Elle portait dans les cheveux un bandana rouge et deux grandes boucles d’or pendaient à ses oreilles. Juan, légèrement plus petit que sa sœur, avait les mêmes yeux qu’elle, et portait sur le crâne une tignasse épaisse et broussailleuse aussi sombre que ses pupilles. Les deux frère et sœur s’étaient vu offrir par Surcouf un petit sabre chacun, ainsi qu’un mousquet pour Juan, et un pistolet à deux coups pour Esme. S’ils avaient d’abord été opposés à l’idée de quitter leur cirque pour rejoindre cet étrange équipage, ils s’étaient finalement laissé convaincre par Alizée, qui leur avait insufflé le goût du travail dans la voilure, en équilibre permanent, sur le fil d’un rasoir, à voler dans les cordes à près de trente mètres du sol. La promesse du trésor avait elle aussi eu son effet sur ces deux jeunes adultes qui n’avaient connu jusqu’alors que la misère et la pauvreté malgré leur talent indéniable. Le capitaine leur fit visiter le navire et leur montra leurs quartiers, où ils déposèrent leurs armes et leurs baluchons. Ensuite, Surcouf rendit visite aux deux jumeaux, qui l’attendaient sur le quai, Tag installé dans la brouette qu’il n’avait plus quittée depuis son arrivée à Buenos Aires.

— Qu’en est-il de la peinture ? demanda le corsaire. Avez-vous réussi à appliquer l’arsenic ?

— Oui, répondit Heuer, les coquillages ne devraient pas pouvoir s’attacher à la coque. La peinture est si toxique que l’un des peintres a dû quitter le chantier car il était pris de vomissements après avoir inhalé des vapeurs d’arsenic. Nous avons appliqué une couche de peinture noire par-dessus afin de masquer le vert de la coque, et en dehors de vous, Natu et nous, personne n’est au courant de ce que nous avons fait, cette partie des docks étant isolée du reste du port, le peu de visiteurs aventureux ayant été rapidement dégoûtés par les odeurs de fumiers que Natu a eu la merveilleuse idée de répandre autour de la cale.

— C’est bien, merci. Je vous suis extrêmement reconnaissant et je regrette sincèrement de devoir vous abandonner ici. Vous étiez de précieux éléments à bord, et vous nous manquerez. J’ai prévu de faire un modeste banquet en votre honneur ce soir, avant notre départ. Vous ferez-nous cet honneur ?

— Nous avons affaire en ville, mais nous essayerons de rentrer pour le dîner, répondit Tag. A ce propos, nous avons pris la liberté de réorganiser l’armement du Renard, et nous pensons que cette nouvelle disposition sera plus adaptée et vous permettra de gagner de précieux nœuds de navigation. Désormais, le navire ne devrait plus se faire rattraper par une frégate comme l’ont fait les espagnols au large du Brésil.

— Ah. Très bien. Je vais y jeter un œil et demander à Xao ce qu’il en pense. A ce soir.

— A ce soir, répondirent les jumeaux, avant de disparaître dans les ruelles de la capitale argentine, Tag poussé par son frère dans sa brouette de bois.

Le soir même, les jumeaux ne firent pas leur apparition au banquet donné en leur honneur, et ils n’assistèrent pas non plus à la remise à l’eau du navire pour la remise en état duquel ils avaient dépensé tant d’énergie. Quand la fête sembla toucher à sa fin et que chacun partit se coucher avant le grand départ, Surcouf rejoignit Azimut dans sa cabine afin de préparer ensemble la route qu’ils emprunteraient le lendemain.

— Bonsoir capitaine, dit la navigatrice en voyant entrer le corsaire.

— Bonsoir, répondit Surcouf. Où en sommes-nous de l’avancée de nos plans ?

Le capitaine inspecta les grandes cartes étalées sur la table, et les tableaux de coordonnées inscrits sur des parchemins. L’emplacement du Renard était matérialisé par un bouton de veste doré, sur le port de Buenos Aires.

— J’ai été traîner du côté de la capitainerie, pour en savoir un peu plus sur l’état de la mer, et j’ai appris qu’une tempête sévissait au large de Sainte-Hélène, avançant vers le Sud-Ouest à vive allure. Si le vent nous porte bien, nous pourrions l’éviter de justesse en la contournant par le Sud, ce qui correspond à la route la plus directe, mais cela comporte certains risques.

— Quelle alternative avons-nous ? demanda Surcouf.

— Prendre plus au Sud, en direction des îles Sandwich, puis tirer tout droit jusqu’au Cap. Ainsi, nous rallongerions notre trajet d’environ trois journées de navigation, mais serions certains de rencontrer des vents favorables et de contourner la tempête.

Le capitaine semblait peu enclin à l’idée de perdre du temps supplémentaire, surtout avec celui qu’ils venaient de perdre ces dernières semaines, mais avec un équipage encore trop peu inexpérimenté, c’était irraisonnable de le lancer en pleine tempête alors que celle-ci était évitable. Il décida de remettre sa décision à plus tard et changea de sujet.

— Et la carte, vous en a-t-elle appris davantage ? Avez-vous réussi à déchiffrer son code ?

— Malheureusement non, répondit Azimut. Mais d’après ce que vous m’avez rapporté des paroles de l’Abbesse, je reste persuadée qu’il y a quelque chose à faire avec le mot boussole pour déchiffrer le message. J’essaye désespérément de trouver des anagrammes qui correspondraient à un code particulier mais je sèche complètement.

— Bon. Le temps ne presse pas encore car nous savons qu’il nous faut aller à Djibouti pour faire réparer la boussole, mais si cette dernière ne nous donne pas plus d’informations, l’équipage va commencer à s’impatienter et nous risquons la mutinerie. Il va falloir nous concentrer sur la transcription de ce message pendant la traversée.

Sur ces mots, le corsaire alla se coucher, et ses rêves furent peuplés de formules incompréhensibles, de cartes et de boussoles parlantes.

Le lendemain matin, les pirates se levèrent à l’aube pour réaliser les ultimes préparatifs du navire, qui devait prendre la mer en début d’après-midi. Le temps était calme et une bonne brise soufflait sur le port de Buenos Aires, autant dire des conditions idéales pour commencer la longue traversée de l’Atlantique Sud. Tag et Heuer, qui n’avaient pas rejoint le banquet de la veille n’avaient pas été vus non plus depuis lors, et le capitaine commençait à s’inquiéter de leur manque à l’appel. D’un autre côté, il tenta de se convaincre que c’était surement mieux et qu’il aurait été difficile pour l’équipage de dire adieu à ses deux ingénieurs, qui, malgré le peu de temps écoulé depuis leur départ de l’île de la Tortue, avaient lié des liens solides. Les jumeaux avaient un rôle fondamental au sein de l’équipage, et leur perte était déplorable, malgré le recrutement de Juan et Esme.

Lorsque le dernier baril de poudre et la dernière caisse de viande séchée furent hissés à bord et remisés dans la cale, Surcouf réunit son équipage sur le pont, pour leur exposer son plan. Alors qu’il s’apprêtait à parler, Mircea hurla en pointant du doigt deux hommes qui venaient vers eux.

— C’est eux ! Tag et Heuer sont revenus ! Mais… qu’est-ce que c’est que ça ?

En effet, les jumeaux venaient vers eux, Heuer marchant à côté de son frère, installé dans un drôle de véhicule. Ils empruntèrent la rampe qui menait au cotre, l’un derrière l’autre, et saluèrent l’équipage.

— Vous êtes finalement venu faire vos adieux, soupira Rasteau.

— Hélas, non, répondit Heuer, nous ne pouvions nous passer de ta cuisine.

— Nous venons avec vous, répondit Tag.

Le pirate n’avait plus la mine sombre et le teint blafard qui le caractérisait depuis l’accident. Au contraire, son visage était redevenu lumineux, rayonnant même, et il souriait de toutes ses dents.

— Comment cela… bégaya Surcouf, surpris. Ce… c’est impossible ! vos jambes, elles ne vous portent plus. Nous ne pouvons-nous permettre d’avoir une bouche de plus à nourrir, ni que vous soyez un fardeau pour votre frère ou tout autre membre d’équipage.

— Un fardeau, moi ? Je n’ai plus de jambes, mais j’ai bien réussi à venir jusqu’ici par mes propres moyens, non ? Et arrête de me vouvoyer, nous allons passer plusieurs mois ensemble, je pense que nous pouvons nous éviter ce genre de formalités. Nous avons longuement discuté, avec mon frère, et nous en sommes venus à la conclusion que cette mission était beaucoup trop intéressante pour que nous ne nous y joignions pas, jambes ou non. Et puis, nous voulions voir ce que ce nouvel équilibrage donne de nos propres yeux et nous avons tellement d’idées pour améliorer le navire.

— Mais…

Le capitaine n’avait pas vraiment d’argument à opposer à l’ingénieur, et il était plutôt content que ce dernier soit finalement revenu. Il l’interrogea sur son étrange moyen de transport.

— C’est bien simple, lorsque j’ai dit à mon frère que je voulais reprendre mon poste sur le Renard, il nous a fallu trouver une solution pour me déplacer, car je ne pouvais pas rester dans cette brouette le restant de ma vie, poussé comme un enfant par un frère dont l’intelligence et le talent ne pouvaient être réduits ainsi. Nous avons trouvé un affût de canon abandonné, et nous avons eu l’idée d’en faire une caisse roulante pour me déplacer. Lorsque nous l’avons scié, il s’est avéré qu’il était parfaitement adapté à ma taille.

— Le problème, c’est qu’en se propulsant avec ses mains, il glissait beaucoup et avait du mal à se déplacer, reprit Heuer. Alors, j’ai eu l’idée des griffes. Montre-leur !

Tag retourna ses mains et montra à ses compagnons l’ingénieuse idée que les jumeaux avaient eue. Du côté de la paume, le pirate semblait porter des bagues aux quatre doigts de ses mains, mais lorsqu’il les retourna, ils purent découvrir que ces bagues se prolongeaient le long de ses doigts par des sortes de griffes en argent.

— Les griffes ne dépassent pas de mes doigts, ce qui me permet de les utiliser normalement lorsque je manipule des objets ou autres. Cependant, lorsque je replie mes deuxièmes et troisièmes phalanges, les griffes dépassent et me permettent de griffer le sol pour me propulser, ou m’accrocher. Nous avons pensé que ce serait le plus pratique, sur le pont de bois du bateau !

— Et vous avez fait ça en une nuit, s’exclama Oscar ?

— Nous, non, répondit Heuer. Le forgeron de Recoleta, oui. Il faut dire qu’il avait une certaine motivation, lorsque je tenais sa fille en joue devant lui.

— Mais où avez-vous trouvé tout cet argent ? demanda Dents-Longues.

— Ah ah, ça, disons que le coffre à bijoux de la femme du gouverneur s’est quelque peu allégé dans la soirée, s’amusa Tag. D’ailleurs, capitaine, si nous pouvions prendre la mer rapidement, il n’y a pas beaucoup d’estropiés roulant sur des affûts de canons, en ville, et j’ai peur que notre sortie de la nuit n’ait fait un peu de bruit. Il serait plus prudent de mettre les voiles et de nous éloigner de cette ville, mais vous vous apprêtiez à nous annoncer votre plan de navigation, il me semble.

— Oui, euh, c’est vrai. Azimut ? Je t’en prie.

— Bien, nous avons étudié les cartes avec Surcouf, et nous avons décidé de prendre la direction la plus courte pour l’Afrique. Cela nous expose à un risque de tempête, au Sud de Sainte-Hélène, mais nous devrions arriver à y échapper, si les vents restent aussi favorables. Cependant, nous ne devons pas perdre une minute, et partir au plus tôt.

— Attendez, l’interrompit Dents-Longues. Nos cales sont vides, et le Santissima nous a dérobé les quelques pièces d’or qu’il nous restait. Nous avons dû travailler comme des forçats pour payer la remise en état de cette coque de noix, et vous nous dites maintenant qu’il nous faut partir en plein océan, braver une tempête, et tout cela sans rien d’autre que l’espoir d’une récompense. Le trésor, est-il en Afrique ?

— Je n’en sais rien, répondit Surcouf, honnête.

— Où allons-nous ?

— A Djibouti, répondit Azimut. C’est là que nos indices, ainsi que la carte, semblent nous conduire, pour l’instant. Nous n’avons pas beaucoup plus d’informations et espérons que notre escale à Djibouti nous apportera les réponses à nos interrogations.

Elle avait délibérément omis de mentionner la carte indéchiffrable, évitant de plonger l’équipage dans un doute encore plus grand que celui où il se trouvait déjà. Même si cette intrigue et cette inconnue l’excitaient au plus haut point, elle savait que la plupart des autres membres d’équipages étaient beaucoup plus terre à terre et beaucoup moins enclins à traverser le globe pour résoudre des énigmes.

— Je refuse, s’insurgea Dents-Longues. Nous sommes à l’entrée du Rio de la Plata, où les galions espagnols débordent de l’or et de l’argent des mines Uruguayennes. Nous n’avons qu’à nous servir pour être riches ! Je propose que l’on se charge de dépouiller l’un de ces navires afin de récupérer notre part du butin.

— C’est impossible, s’exclama Surcouf. Nous ne sommes pas prêts à affronter un galion, ni même une frégate, d’autant plus dans un goulet tel que le Rio de la Plata. Et puis, si nous retardons notre départ, nous ne pourrons éviter la tempête dans l’Atlantique.

— Peu importe la tempête, répondit le Long-Couteau, nous l’affronterons ou nous la contournerons, mais j’aurai les poches pleines d’or quand nous le ferons. Et puis, il nous faut rendre la monnaie de leur pièce aux espagnols. Pour les jambes de Tag !

Ce dernier argument acheva de convaincre les derniers pirates encore acquis à la cause du capitaine.

— Pour les jambes de Tag, s’écrièrent-ils en levant leurs épées au ciel.

Zélia s’approcha de Surcouf, et lui chuchota à l’oreille.

— Je n’aime pas vraiment ce Dents-Longues, mais il parle bien, et semble rallier l’équipage à sa cause. Accédez à sa demande, car j’ai peur qu’il ne tente bientôt de remettre en cause votre autorité ici. Ils feront leur attaque dans tous les cas, alors, autant que vous soyez acteur et initiateur de la démarche, vous en récolterez les lauriers, la gloire, et la confiance de l’équipage. Je n’ai vraiment pas envie de changer de capitaine, et il a raison, après tout, nous devons bien cela à Tag.

— Tu as raison, lui concéda Surcouf. Il faudra le tenir à l’œil, à l’avenir.

— Je m’en chargerai, capitaine, je m’en chargerai, répondit la jeune femme.

— Bien. Vous avez raison. Nous ne sommes pas à quelques jours prêts, et mon sabre me démange. J’ai hâte de voir ce que ce navire a dans le ventre. Matelots ! Larguez les amarres, et cap au Nord-Ouest, vers le fleuve ! Il est temps de nous frotter à ces maudits Espagnols.

Les paroles du capitaine furent accueillies par les cris joyeux de l’équipage, qui mit en application ses ordres. De son côté, Dents-Longues souriait, ravi. Il venait de marquer un point, et, si le raid du sloop de ses compagnons avait échoué, il avait encore bien d’autres idées derrière la tête pour arriver à prendre le commandement du Renard.

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