Simple comme une grenouille

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J’ai toujours eu un péché mignon : le whisky. Le problème, c’est que j’ai aussi toujours eu du mal avec la modération. Je commence par un verre, que je déguste, en faisant semblant d’apprécier et de distinguer toutes les notes boisées ou fruitées. Bon, comme mon compte en banque est souvent dans le rouge, autant vous dire que les notes boisées ou fruitée du William Peel à neuf balles la bouteille, elles sont difficiles à saisir. Finalement, les verres s’enchaînent, et moi, je me déchaîne. Ça rate jamais, toujours la même rengaine : je me mets à danser et à chanter. Et comme je connais qu’une seule chanson par cœur, ça devient rébarbatif. Mes voisins viennent systématiquement gueuler, ces connards. À croire qu’ils aiment ni les chansons bretonnes, ni les loups, les renards et les belettes.

Les lendemains aussi sont difficiles. C’est que mes vingt ans se sont fait la malle. Non seulement, je mets trois jours à me remettre d’une cuite, mais en plus, l’alcool a comme qui dirait eu quelques effets secondaires sur l’aspect général de ma personne. Mise à part l’haleine à déboucher les oreilles d’un sourd, je commence à ressembler à une punk à chien. Et pas des plus belles. Plutôt de celles qu’ont quelques kilomètres au compteur et quelques litres de Kro à sept degrés dans le gosier.

Y a quelque temps de ça, j’ai eu, comme dirait l’autre (en l’occurrence ma connasse de sœur) « le déclic ». En montant l’étage de mon immeuble (ouais, au singulier, et c’est là que ça devient moche), mes deux gros sacs de courses sur chaque bras, j’ai bien failli calancher. J’étais en sueur, le palpitant cognant si fort qu’il était à deux doigts de se faufiler en dehors de ma cage thoracique façon Alien... Et une de ces gerbes, j’vous dis pas ! J’ai quand même réussi l’exploit de pas dégobiller sur le pallier et d’ouvrir ma foutue porte. Il m’a bien fallu dix bonnes minutes pour récupérer.

C’est à ce moment-là que j’ai décidé de faire une petite mise au point avec moi-même. Je me suis dessapée, puis je me suis plantée devant le maxi miroir de ma salle de bain. Et là, pas besoin d’avoir un sens inouï de l’observation pour constater l’ampleur des dégâts : le bide gonflé qui déborde par-dessus le jean, les nichons qui veulent dire bonjour à mes panards, la tronche toute boursouflée, les joues parsemée de petits vaisseaux rouges du plus bel effet et des cernes de trois mètres de long. L'horreur absolue.

Ça m’a foutu une sacrée claque, de me voir dans cet état, moi qui, y a encore quelques années de ça, faisait tourner la tête des hommes et rendait les femmes folles de jalousie. Aujourd’hui, les seuls mecs qui se retournent sur moi, c’est les clodos. Ils doivent sûrement apprécier mon parfum : « Fleur de Vinasse ».

Alors, j’me suis dit : faut que tu te reprennes en main, ma poule ! Mais bon, je me connais et, toute seule, j’y serais jamais arrivé. J’ai donc appelé la seule personne que je connaisse et qui s’impose un mode de vie hyper stricte, à base « d’alimentation saine et d’activité physique régulière » et tout le bordel : ma connasse de sœur. Elle a pas hésité une seconde, m’a parlé de ce fameux « déclic » de mes deux, m'a dit qu’elle savait que ce jour arriverait et qu’elle savait que je viendrai la trouver à ce moment-là et blablabla... Putain, j’ai cru qu’elle allait jamais s’arrêter de causer, cette gourdasse. Elle m’a assuré qu’avec son programme de remise en forme, dans à peine six mois, je courrai un marathon ! Qu’elle arrive déjà à me faire courir tout court, et ce sera déjà un exploit.

Le lendemain, elle s’est pointée à sept heures du mat’, toute fraîche, toute pimpante. Moi, j’étais en jogging, pas coiffée, encore à moitié dans le coltard et j’avais qu’une envie : retourner me pieuter. Elle a commencé par faire du tri dans mes placards et le frigo. Elle a jeté tout ce qui était trop gras, trop sucré, trop salé, trop alcoolisé. Autant vous dire qu’il me restait plus rien ni à becqueter ni à picoler. Pour remplacer tout ça, elle m’a fait une liste de course avec plein d’aliments à la con genre quinoa, soja, boulgour, salade et autres graines dégueulasses qui me couteraient sans doute la peau du cul. Mais bon, j’étais prête à faire ce sacrifice.

Puis, le plus dur est arrivé : la séance de footing. On est allées dans un parc, où tout le monde court, même les vieux. J’ai eu un point de côté au bout de trente secondes. Au bout de deux minutes, des palpitations. Au bout de trois, je semais des petites flaques de transpiration derrière moi. Au bout de quatre, mes jambes ont littéralement démissionné. Elles se sont emmêlées comme des scoubidous, et j’ai titubé comme une ivrogne sur au moins deux mètres avant de me casser la gueule sur la pelouse fraîchement tondue et arrosée. Mais au lieu de m’arrêter là, parce que j’ai le sens du spectacle m’sieurs dames, j’ai continué mon chemin en glissant à plat ventre sur l’herbe et j’ai fini ma course dans la mare aux grenouilles.

Tout le monde s’est attroupé autour de la mare. Ils étaient comme des corbeaux, croassant à gorge déployée ! Ils se sont ouvertement moqués de moi et des grenouilles qui me sautaient joyeusement dessus. J’en ai même vu certains filmer ou prendre des photos. Personne m’a aidée, même pas ma sœur. D’ailleurs, elle s’était barrée rapidos, celle-là. De peur qu’on sache qu’elle était avec moi, ou qu’on avait un lien de parenté, sans doute. Du coup, je me suis extirpée tant bien que mal de la flotte, sous les rires et applaudissements de tous ces dégénérés. Je leur aurais bien fait mordre la poussière, à tous ces tocards. Au lieu de ça, je suis rentrée chez moi, la tête basse et la mort dans l’âme. Je me suis juré de plus jamais aller dans ce parc, ni même de courir, ou de sortir de mon appartement.

Frigorifiée, je suis allée sous la douche directement. Et c’est là, que je les ai vus. Ces deux petites créatures innocentes qui allaient changer ma vie : des têtards. Tombés de mes cheveux, ils frétillaient dans le bac à douche. Je saurais pas dire pourquoi, mais je me suis tout de suite prise d’affection pour eux. Ma nouvelle résolution de plus quitter mon appart' s’est évaporée et je suis sortie leur acheter tout le nécessaire pour leur survie et leur bien-être. J’aurais pu aller les relâcher à la mare aux grenouilles, mais, allez savoir pourquoi, je sentais qu’ils avaient besoin de moi. Ou alors, sans oser me l’avouer, c’est moi qui avais besoin d’eux.

Les semaines, les mois ont passé. Les deux adorables têtards sont devenus deux magnifiques grenouilles, coassant de bonheur toute la journée. Et moi, je me suis prise de passion pour les batraciens. Je me suis documentée, j’ai lu des tas d’ouvrages, regardé des heures de documentaires et, chose incroyable, mes addictions et mon mode de vie déplorable sont désormais loin derrière moi. J’ai retrouvé une forme physique extraordinaire et les hommes se retournent de nouveaux sur moi. Et plus seulement que les clodos !

Je revis enfin. Ces deux têtards m’ont réellement fait avoir « le déclic » et pour ça, je ne les aime que davantage chaque jour (pas comme ma connasse de soeur qui, soit dit en passant, ne m'a plus jamais donné de nouvelles).

Parfois, il faut savoir l’accepter et l’apprécier : le bonheur, c’est simple comme une grenouille !

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