Chapitre 4 : Partie 2/5

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Mestre Sharp fit taire les gloussements d’un simple regard et Aera caressa son dos d’une main réconfortante. Eileen avait la nette impression que tout le monde s’inquiétait pour une chose tout à fait normale. Malgré les bonnes intentions de ses camarades, elle ne parvenait pas à ressentir leur soutien, comme ils l’espéraient certainement. Elle se surprenait à feindre la déception pour coller à leurs attentes.

- Ce n’est pas grave Eileen. Nous allons passer au deuxième exercice.

Le professeur guida ses élèves à l’avant du jardin et s’arrêta au milieu des deux rangées de trois fontaines. Elles étaient placées de façon à ce que la symétrie fût parfaite, comme si elles ne formaient qu’une unité. Pourtant, en s’approchant un peu pour examiner les détails, la sculpture qui surmontait chaque bassin était unique.

Les jeunes formèrent des groupes de cinq à six personnes et se postèrent à côté des bassins.

- Vous trouverez des verres sur les bords. Je veux que vous les remplissiez avec l’eau du jet de votre fontaine, en la déviant grâce à votre don. La tentation de les remplir à la source et venir me l’apporter peut être grande, mais sachez qu’elle sera sanctionnée.

Eileen s’assit sur le rebord et fixa son récipient d’un air incrédule. Elle n’avait pas réussi à faire tomber la pluie et elle devait maintenant modifier la trajectoire de l’eau ? Le ridicule de la situation la rendait nerveuse et lui donnait une irrépressible envie de rire… ce qu’elle se retint de faire in-extremis. Elle l’attrapa d’une main et le porta à son visage pour mieux l’observer. Un simple gobelet en terre cuite. A côté, Aera faisait de même. Eileen commençait à se rassurer, quand le jet dévia soudain et remplit le verre de son amie. C’était là la preuve qui lui manquait : voir l’élément manipulé devant ses propres yeux. Cette fois, elle prit conscience que le don n’était pas juste une histoire pour enfants ou des paroles en l’air. C’était vrai. Réel.

Et si elle pouvait le faire aussi ?

Reposant son verre sur le bord, elle fixa avec intensité l'écoulement qui s'échappait de la gueule de l’animal de pierre. Comme pour la pluie un instant plus tôt, elle imagina le filet d’eau se mouvoir jusqu’à son récipient. L’image se précisa dans son esprit, mais rien ne se produisit. Elle se concentra davantage.

Une désagréable sensation malmena son bas-ventre. Entre la douleur et le chatouillement, elle n’était pas certaine de pouvoir le qualifier. Une chose était sûre, elle l’avait déjà sentie auparavant. L’image de la cérémonie et des soldats qui lui fonçaient dessus frappa son esprit. Le mal s’intensifia. Elle s’évertua à chasser ce souvenir, puis ferma les yeux. Elle imagina son esprit s’immiscer dans l’élément.

L’eau, simple molécule.

La sueur perla sur son front et une chaleur étouffante comprima sa poitrine. La jeune femme ouvrit un œil et regarda son verre. Rien.

Pendant un instant, elle y avait cru. Elle s’était persuadée qu’elle pouvait le faire, elle aussi. Qu’elle pouvait manier l’eau à sa guise. Elle soupira et regarda ses camarades. Malgré l’avertissement du mestre, des adolescents remplissaient leur gobelet à la source, partaient le présenter et revenaient une poignée de minutes plus tard, le profil bas.

Cette fois-ci, Eileen ne fut pas seule à échouer, ce qui la rassura.

Pour sûr, elle n’était pas prête de partir à la recherche de son miroir...


Voyant sa mine déconfite après le cours de pratique, Aera lui proposa de faire un tour en ville. Pour la première fois, Gaël ne l’escorta pas, occupé par une mission depuis plusieurs jours. Les deux jeunes femmes déambulaient dans les rues, au milieu des étals, sous les cris des marchands qui vantaient leurs produits. Les yeux d’Eileen se baladaient au milieu des épices colorées, fioles aux formes les plus originales et tissus en tous genres.

Elles quittèrent l’avenue principale et s’engagèrent dans un dédale de ruelles que le brouhaha épargnait. La porte entrouverte de la « Taverne de l’Ours Paresseux » capta son attention. Elle s'arrêta, curieuse, et observa les tablées. Un homme à l'écart des autres l'intrigua. Elle reconnut sa chevelure.

- Illian Ell’Tin ? murmura-t-elle.

Elle poussa le battant pour le rejoindre, avec en tête l'idée de le remercier.

- Non n’y va pas, la retint Aera.

Elle lâcha son poignet tandis que son visage devenait plus grave.

- Il a perdu son grade il y a quelques jours. Tu ne devrais pas y aller.

Son sang ne fit qu’un tour et une horrible culpabilité la rongea.

- Quoi ? C’est… à cause de moi ?

Le sourire gêné de sa colocataire en dit long.

- La garde a essayé de convaincre le roi de ne pas blâmer le Commandant Ell’Tin. Cela n'a fait que repousser sa sentence.

Eileen se mordit la lèvre inférieure. Elle était responsable de son sort et ne pouvait rien y faire.

- Comment le sais-tu ?

- Le Capitaine Kilenswar m'a mise dans la confidence, chuchota-t-elle. Il va être promu. Mais rien n'est encore officiel, n'ébruite pas l'information.

Eileen arqua un sourcil, surprise.

- Tu connais le capitaine… Gaël ?

- Oui, nous sommes promis en mariage depuis longtemps, répondit-elle, une pointe de fierté dans la voix.

- Vous allez vous marier ?

- Il a été convenu que je finisse d’abord mon apprentissage, mais j'espère célébrer notre union avant. En plus, nous ne pouvons plus vraiment nous permettre d’attendre.

- Pourquoi ?

- Le capitaine fêtera bientôt son quart de siècle… qui s’unit après verra son mariage voué à l’échec.

- Et pourquoi ?

- C’est la tradition, répondit-elle simplement.


De retour après son entraînement, Gaël la raccompagna jusqu'à l'école de l'eau. Eileen attendit qu'il s'éloignât et franchit le portail. Elle avait une autre idée en tête.

Elle fila jusqu’au château et longea sa façade nord, de l’autre côté des jardins. Elle gagna l’orée du secteur est et se planta devant la bibliothèque. Le bâtiment s’étendait sur cinq étages et chacun possédait sa propre décoration. Des statues sortaient du marbre entre les encadrements des fenêtres et des balustrades habillaient les extrémités. Deux longues oriflammes aux couleurs du royaume et marquées de son blason pendaient de part et d’autre de la porte à double battant. Eileen s’y engouffra.

Elle pénétra dans un hall confiné et emprunta un couloir éclairé par la lueur de bougies. Elle déboucha sur un nouveau vestibule, mais cette fois une femme l’accueillit.

- Où désirez-vous aller ?

Eileen étudia en vitesse les alentours. La bibliothèque était un sacré labyrinthe ! Trois portes s’offraient à elle dans le mur d’en face, chacune munie d’un écriteau : « Science & Don », « Divertissements », « Art de vivre », tandis qu’un escalier s’implantait dans leur continuité.

- Je cherche des livres sur l’Histoire de Nergecye.

L’hôtesse réagit avec un large sourire et lui indiqua les marches de la main.

- Deuxième palier, première porte.

- Merci.

Le bruit de ses pas étouffé par les tapis de velours, elle progressa en silence. Il n’y avait personne. Juste elle. La bibliothèque prit soudain des airs de manoir hanté et un frisson lui chatouilla la nuque. Elle se faufila dans la pièce sur laquelle la pancarte précisait « Nergecye ». Une douce lueur orangée s’en dégageait.

La salle rectangulaire abritait des rangées d’étagères. Malgré leur abondance, aucun fait et geste ne pouvait échapper à l’œil du comptoir – c’était comme ça qu’Aera appelait le surveillant – planté à l’entrée. Interdiction d’emprunter un livre et bien sûr, aucune possibilité d’en acheter. Sa colocataire l’avait bien mise en garde sur ce point.

Eileen salua le veilleur et entama ses recherches en s’efforçant d’oublier sa présence. Dans son monde, elle se souciait peu de son comportement dans les librairies, il lui arrivait même d’emprunter des livres sans suivre la procédure habituelle… Mais elle n’était pas dans son monde et Aera avait tant insisté qu’elle se sentait véritablement épiée, comme la proie d’un prédateur.

Ses yeux parcoururent les étagères de livres plus ou moins abimés. Sans trop savoir vers quels ouvrages se diriger, elle en feuilleta quelques-uns à la volée, se confrontant à de l’écriture manuscrite parfois difficile à déchiffrer. Elle en attrapa un au hasard et le posa sur son bras, appuyé contre sa poitrine, puis en ajouta d’autres, jusqu’à obtenir une pile bancale. Elle s’en allait vers la table pour poser sa dizaine de livres, quand une couverture d’argent retint son attention. Le dos cambré pour maintenir l’équilibre, elle l’extirpa de l’étagère et s’apprêtait à l’ajouter à sa tour de Pise quand un détail happa son regard. Derrière ne se trouvait pas le bois du meuble, contrairement à ses attentes, mais une page blanche – un livre sans couverture, après inspection – avec l’inscription « cye ». Sourcils froncés, elle poussa les ouvrages qui le recouvraient pour l’attraper. A mesure qu’elle l’attirait vers elle, la jeune femme découvrit un bloc assez fin, probablement d’une centaine de pages. L’inscription, tapée à la machine, se compléta d’un « gecye » avant de se dévoiler dans son ensemble : Nergecye.

Elle étouffa un cri de surprise et le fixa un long moment. Eileen ne savait plus quoi penser. Alors qu’elle s’habituait tout juste à ce monde, on lui balançait sans prévenir un objet provenant du sien. Le texte avait été frappé à la machine à écrire ! C’était le premier qu’elle voyait, depuis son arrivée à Eïenvallar. Tous les ouvrages étaient rédigés à la main, même ses manuels de cours. Se pouvait-il que ce feuillet fût composé à l’aide d’un objet de son monde ? Consciente de cette opportunité improbable, elle le glissa entre deux livres de sa pile l’air de rien, jeta un bref coup d’œil au surveillant qui accueillait un nouveau visiteur et s’empressa de s’attabler. Sa trouvaille l’excitait comme une puce et la terrifiait tout autant, comme si elle s’apprêtait à lire l’interdit.

Elle attrapa le premier livre qui s’offrait à elle et se mit en tête qu’elle consulterait le bloc ensuite, le meilleur pour la fin.

La couverture, rigide et verte habillée d’une gravure soignée, protégeait des feuilles épaisses et reliées entre elles par un fil argenté. Eileen tournait les pages, observait les illustrations, repérait les titres et lisait en diagonale les paragraphes. Le sujet n’était pas la création même du royaume, mais son développement et la place du don dans la société. On apprenait à le maîtriser dans les écoles dès qu’il se manifestait, la plupart du temps dans le courant de la première décennie. En attendant, les enfants suivaient des cours à domicile pour apprendre à lire, écrire, compter, ainsi que l’Histoire de Nergecye…

- Avant de rentrer dans le moule… murmura-t-elle, pensive.

Vraisemblablement, leur seul but était de servir cette monarchie.

La jeune femme feuilleta le reste de l’ouvrage, s’arrêta sur quelques titres et paragraphes sans en tirer grand-chose – l’écriture manuscrite était difficile à déchiffrer, aussi – puis le ferma avant de le repousser. Ses doigts tapotèrent la table. Le feuillet frappé à la machine occupait toutes ses pensées et l’empêchait de se concentrer sur un autre ouvrage.

Eileen ne résista plus longtemps. Elle éparpilla sa pile pour constituer une muraille discrète et glissa le bloc dans un livre qu’elle ouvrit devant elle. Toute précaution était bonne à prendre.

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