La cendre

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Ajay n’arrivait pas à s’habituer à la folie de sa compagne. Bien droite sur son Turkoman, elle tira sur ses gants, réajusta son poncho, son foulard et enfonça son Stetson sur sa tête ; elle agissait comme si rien d’étrange n’avait été dit. Le criminel dut faire face à chacun de ses mouvements en essayant de garder, tant bien que mal, son calme. Il sentait ses abdominaux se contracter sous ses mains, ses omoplates frotter contre son torse et ses cheveux glisser sur le bandana gris qu’il s’était attaché sur le visage. À imaginer les mèches brunes caresser ses joues et piquer le bout de son menton s’ils n’avaient pas été couverts, un long frisson – qu’il aurait préféré désagréable – descendit sa colonne vertébrale et s’enroula autour de son ventre.


Il se maudit intérieurement sans savoir quoi faire pour se distraire. Il avait essayé de trouver un sujet de conversation ou un point captivant à surveiller dans le paysage – étonnamment réguler dans son manque total d’intérêt – mais son cerveau semblait anormalement vide et incapable de travailler. Non, la vérité était toute autre : chacun de ses neurones s’activait au double de sa capacité pour permettre à Ajay de sentir parfaitement le corps féminin serré contre le sien. C’était un véritable enfer duquel il ne pouvait même pas fuir : il avait trop peur de tomber pour se détacher d’elle.


Un dilemme qui lui broyait les entrailles et restreignait l'accès d'air dans sa gorge. Le criminel n’arrivait pas à déterminer s’il se sentait bien ou mal. Sa carrière particulière et son petit voyage en prison l'avaient déshabitué au malaise et à la joie. Il feignait d'être heureux, se contentant de la peur, la prudence et une bonne dose d'humour pour faire passer la pilule. Sa vie était un échec mais il s'en accoutumait ; peu lui importait de ne pas savoir dormir sur ses deux oreilles tant que ses poches ne cessaient de s’emplir d’argent. Dans ce monde, qui ne pensait pas comme lui ?

Coline, évidemment.


— Tu as fini de soupirer ? se plaignit-elle. Tu ferais mieux de retenir ton souffle si tu ne veux pas que la cendre entre dans ta bouche.


— Et toi, tu n’as pas fini de me critiquer ? Je ne vois pas le moindre bout de désert pour l'instant !


— Parce qu'on n’a pas bougé d'un pouce ! Je ne peux pas me concentrer en te sentant souffler sur mon épaule ! Je dois diriger ce chameau, moi !


— C'est un Turkoman, précisa-t-il inconsciemment.


— Tu es sérieux ? cria-t-elle, outrée.


Coline se contorsionna une nouvelle fois pour le regarder dans les yeux, furieuse. Son corps glissa entre les bras du criminel, son épaule se pressa contre son torse et le bord de son chapeau effleura son front. Il déglutit péniblement et fixa son regard dans le sien, si plein de haine qu'il se retint de respirer.


— Bon, écoute, je… commença-t-elle l’air très sérieux.


La colère quitta soudainement ses beaux yeux et il s’y plongea un peu plus, détaillant le gris de ses iris. Il n’avait pas besoin du désert : elles étaient là, les cendres et, étonnamment, il s’y perdait volontiers.


— J'ai eu du mal à te sortir d'ici, tu sais ? Je... je ne peux pas te perdre maintenant, avoua-t-elle en baissant le regard l’espace d’un instant, presque honteuse. On doit arriver au bout en vie, tu comprends ?


Évidemment, il n’en comprenait pas un mot. Comment le pourrait-il ? Elle ne lui disait pas pourquoi, elle ne faisait que lui imposer son avis sans s'expliquer. Il écarta donc la question d'un hochement de tête et se laissa entraîner dans des pensées qu'il allait regretter. À la voir ainsi penchée sur lui, à chercher un soutien de ses beaux yeux gris, il se prit à imaginer un nez fin et légèrement retroussé, une mâchoire joliment dessinée, une peau douce et des lèvres roses qui susurraient son nom avec délicatesse. Une folle envie poussait à l’intérieur de son crâne et gonflait son cœur d’une témérité qu’il ne se connaissait pas : débarrasser sa sauveuse de son foulard et enfin découvrir qui elle était, ce qu’elle cachait.


Ajay n'en fit rien. À la place, il jura de s’imposer une limite à ne pas dépasser. Si Coline le tolérait pour le moment, rien ne lui assurait qu’il en soit de même s’il prenait trop de liberté ; heureusement, son instinct de survie l’empêchait de se laisser tenter. Considérant sa vie plus importante que le corps d'une femme – qui qu'elle soit – il garda les mains bien attachées à son ventre et le regard fixé dans le sien jusqu'à ce qu'elle soit comblée et se retourne à nouveau. Il pouvait être fier de lui : c'était une bonne excuse pour ne pas dire qu'il était terrifié à l’idée de tomber s’il dénouait ses doigts étroitement liés pour arracher le bandana gris de sa sauveuse.


— Bien, lâcha-t-elle finalement. Allons-y alors.


Une fois de plus, le criminel sentit le corps fin glisser entre ses mains. Coline semblait satisfaite ; elle redressa le dos et resserra les jambes avant d'indiquer à sa monture d'avancer. Le Turkoman se mit en marche d'un pas lent et bancal. À ce moment précis, Ajay oublia toutes ses pensées et s'accrocha très fort à sa sauveuse, obnubilé par la peur. Comment pouvait-elle être aussi sereine ? Le déhanchement de l'animal n'avait rien de rassurant et la hauteur de son dos lui donnait soudain le vertige. Allaient-ils réellement arriver au bout du désert en vie ? Si les cendres ne le tuaient pas, il était persuadé que le chameau s’en chargerait.


Son petit cœur se balança soudain d'indécision ; devait-il craindre la chute ou les particules collantes ? Ce fut la première interrogation qui traversa son esprit quand le désert s'offrit à lui. Si l'horizon semblait bleu et presque radieux entre les falaises qui ceinturaient le paysage en sortant du bâtiment, ici, il perdait toute sa couleur au profit d'un gris triste et menaçant. La terre brute et poussiéreuse sur laquelle était bâtie la prison disparaissait soudain devant une étendue du même gris que le ciel. Les cendres reposaient là, immobiles, meurtrières, si loin en avant qu'ils n'en voyaient pas le bout. Paisibles, elles formaient une plaine à l'air cotonneux ; sans aucun vent pour les perturber, elles paraissaient collées au sol, prêtes à prouver que rien ne pouvait les déranger. Ou plutôt que rien ne le devrait, oui, pensa-t-il, apeuré par la promesse de mort qui envahissait l'atmosphère.


Ils n'allaient jamais arriver au bout en vie… Ajay se souvenait l'aller qu'il avait passé dans une voiture noire, détaché – quel idiot s'enfuirait en plein désert ? – à attendre que ses bourreaux réparent la machine capricieuse ; une vieille automobile qui aurait dû rendre l'âme depuis longtemps. Les cendres s'étaient insinuées dans les moindres recoins, réussissant même à envahir l'habitacle fermé pour venir chatouiller les narines des imprudents et gratter leurs bronches. Ils avaient toussé, éternué, crié et finalement abandonné la ferraille pour terminer à pied.


Les pires minutes de toute sa vie. Le désert s'était dressé entre eux et la prison, riant déjà de leur mort. Une centaine de pas les avait séparés de leur salut : la lisière. Néanmoins, à chacun de ceux-ci, les cendres s'envolaient tout autour d'eux pour se coller à leur peau, se frayer un passage entre leurs vêtements et s'agglutiner contre leurs narines ou sur leurs lèvres. Ajay avait couru comme jamais auparavant, le bout de sa manche plaqué sur le visage pour se donner un sursis. Qu’un jour la vue de la prison le comble de bonheur, même dans ses cauchemars les plus fous, il ne l’imaginait pas ; pourtant, il aurait pu pleurer de joie, le jour de son arrivée, s’il ne s’était pas effondré, de la cendre plein le corps.


Le criminel frissonna à ce souvenir. Il avait frôlé la mort et c’était pour cette raison uniquement qu’il n’avait pas fui plus tôt. S’il était impatient de s’échapper, il n’était pas idiot. Il savait que, sans préparation, il mourrait immédiatement. Maintenant, même avec celle de sa compagne, il doutait d’avoir la moindre chance. Une voiture n'aurait-elle pas été un meilleur choix qu'un dromadaire ?


— On y est, Ajay. Et tu soupires encore ! Tu ferais mieux d’arrêter si tu ne veux pas que le désert t’avale dès les premiers mètres. Je ne le permettrai pas alors garde ta bouche bien fermée ou je te bâillonne, menaça-t-elle insouciamment.


— Tu ne peux pas faire ça ! couina-t-il effrayé par ce qu’elle était capable de faire pour les maintenir en vie.


— Ah oui ? Tu crois ?


— Tu es complètement folle, Coline.


— Peut-être mais, en attendant, ma folie nous a dégoté la meilleure monture qui soit et un bon équipement pour traverser ce putain de désert. Bon, écoute-moi bien, fit-elle très sérieusement. Tu as peur, c'est normal. Je tremblais plus que toi la première fois que j'ai dû traverser. Mais regarde-moi ! Je suis toujours vivante. Si tu te tiens tranquille, on n’a rien à craindre. Crois-moi, on sera très vite de l'autre côté.


— Demain ? tenta-t-il avec espoir.


À ce moment précis, il n’eut pas besoin de voir Coline pour imaginer son regard ; elle devait fixer droit devant comme si elle venait d’entendre la plus grosse bêtise de sa vie et qu'elle hésitait entre ménager son interlocuteur ou déclarer ouvertement sa profonde exaspération. Finalement, elle souffla un bon coup et secoua la tête de gauche à droite pour écarter son interrogation. Même sans réponse, il comprenait son idiotie : le lendemain, ils seraient encore au plein cœur de ce désert.


— Allons-y, lâcha-t-elle pour couper court à la conversation.


Ajay contempla les cendres qui se soulevaient sous les premiers pas du Turkoman. Il n'y avait plus aucun espoir à avoir. Il allait mourir ici et ce qui le chagrinait le plus était de penser qu'il finirait comme n'importe quel autre criminel en fuite. Dans la vie, il s'était élevé parmi les hommes pour faire partie des meilleurs. Dans la mort, alors qu'il avait aveuglément suivi une folle et son chameau, de tous, il serait le plus idiot.

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