Chapitre 4

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— Voiles par bâbord avant !

Jia se précipita sur le gaillard pour apercevoir le navire. Mais malgré ses bons yeux, elle vit qu’un imbroglio de nuages. Anna Maria confia la barre à un homme avant de rejoindre la titanide, une longue vue à la main. La capitaine scruta l’horizon à la recherche du navire aperçu par sa vigie.

— Tu es sûre de toi, hurla-t-elle ? Je ne vois rien du tout !

— Qu’est-ce que tu crois ! À dix heures à bâbord ! BÂBORD !

Les joues d’Anna Maria prirent une teinte rosée. Elle lança un regard inquisiteur à Jia.

— De toute évidence, tu ne sais pas faire la différence entre bâbord et tribord, grommela-t-elle en se précipitant de l’autre côté du navire.

La capitaine pesta contre elle-même. Elle avait machinalement suivi sa passagère sur le gaillard de droite, alors que la voile se dessinait à gauche. Quelle erreur bête ! Pourtant, Morann avait bien crié bâbord.

Cette fois-ci, elle découvrit les voiles blanches d’un navire. Il ne présentait aucun pavillon à première vue. Mais à cette distance, même sa longue vue ne pouvait lui apporter des certitudes. De plus, beaucoup de bâtiments agissaient ainsi : les navires espagnols attiraient bien trop les convoitises et beaucoup d’entre eux avançaient masqué.

— Ça peut très bien un piège. Les Anglais adorent faire ça !

— Que fait-on ? s’inquiéta Jia.

— Messieurs, préparez vos pièces !

Le branle-bas de combat fut donné. Les marins se précipitèrent pour se saisir d’armes de tir et de poing, tandis que d’autres chargeaient les canons.

— Allons-nous l’aborder ?

— Ce n’est pas mon intention. Du moins pour le moment. Nous prendrons une décision dès que nous serons plus proches. Qu’est-ce que tu fous là ?

Morann resta coi sur le cordage. Son visage donnait l’impression que sa capitaine venait de lui parler dans une autre langue.

— Je viens prendre mes armes.

— Prends deux fusils et des munitions ! Si jamais nous l’abordons, tu nous serviras de tireuse embusquée.

Tel un petit singe, elle remonta sans son nid de pie.

Jia enfila sa palme de bois sur son bras atrophié. Elle observa l’horizon avec inquiétude. Plus les voiles grossissaient, plus son angoisse diminuait. C’était un navire européen sans aucun doute. Anna Maria fit hisser le drapeau à tête de mort sur le fond noir. Elle ne semblait pas nerveuse le moins du monde. Jia se demanda combien de fois sa capitaine avait donné l’abordage, et le nombre de fois où elle avait elle-même sauté d’un pont à l’autre pour massacrer l’équipage ennemi. Ce navire devait être imprégné de sang autant que de pois.

— Second navire !! Second navire !! brailla Morann tout en se jetant dans les cordages des voiles.

Alors que le vaisseau européen continuait d’avancer, un autre type d’embarcation apparut derrière ce dernier. De longues tiges zébraient les larges voiles gonflées par un vent transversal.

— Une jonque ! s’écria Jia en l’apercevant. Capitaine Anna Maria, faites demi-tour et fuyons avant d’être à portée de tir !

— Pourquoi ?

— Ils vont nous massacrer ! Il faut s’échapper pendant qu’il en est encore temps !!

Anna Maria lança des regards interrogateurs à Jia, puis au nouveau navire. Elle ne comprenait pas la terreur qui animait sa passagère. Elle se mordit les lèvres. D’un côté, il y avait le navire européen dont elle ignorait toujours la nature – si la jonque attaquait, l’aide d’un bâtiment militaire serait utile. De l’autre, cette étrange intrusion étrangère dans les eaux des Antilles. Pourquoi un tel bateau se trouvait aussi loin de chez lui ?

— Morann ! Analyse de la situation !

— Il faut fuir, je vous dis, insista Jia.

— J’ai déjà connu des batailles plus risquées, répliqua Anna Maria. J’ai mené l’abordage d’un Man-o-War avec une coque de noix plus mal en point que mon Queen Ethiopae. Alors ce n’est pas votre…

La Galloise haut perchée venait de hurler comme si elle venait de voir le cul d’une nonne.

— Capitaine ! Ils sont des canons encore plus grands que le poireau de Gargantua ! Il faut…

Un coup de tonnerre jeta tout l’équipage au sol. Avant que quiconque puisse comprendre ce qui venait de se passer, un boulet de canon chainé vint scier le grand mât.

Morann sentit la plateforme de la vigie se dérober sous ses pieds. Malgré un pied marin, elle bascula, heurta le plancher du nid de pie. Elle agrippa le rebord alors qu’elle basculait dans le vide avec le mât. Ses yeux analysèrent rapidement les alentours. Les gréements craquaient un par un. Si elle sombrait avec les voiles et les cordes, les poissons viendraient lui sucer les orteils.

Le mât tomba. Morann se laissa aller jusqu’à ce que ces pieds touchent le bois. Luttant contre l’apesanteur et le tangage, elle parvint à faire quelques mètres avant de bondir sur un cordage lâche. L’élan la propulsa contre le mât de misaine. Comme une grenouille venteuse, elle enlaça le tronc pour ne pas tomber, desserrant son emprise pour descendre doucement jusqu’à la première vergue. Mais là encore, tout ne se passe pas comme prévu. Un nouveau tir de canon sectionna le petit mât juste sous son arrière-train. Morann poussa un cri de souris. Des éclats de bois lui déchirèrent les jambes et les fessiers. Dans son malheur, le gréement bascula vers la proue du navire. La jeune pirate resta fermement attachée à son tronc jusqu’à qu’ils heurtent le pont. Juste avant le choc, elle se laissa choir et percuta violemment les lames du pont.

Bien qu’un peu sonnée et les jambes en sang, Morann se releva vite. Avant de se rejeter au sol alors que le navire adverse tirer une nouvelle bordée.

— Par toutes les couilles de…

Un homme explosa juste à côté d’elle, emporté par un boulet, alors qu’il tentait de recharger sa pièce d’artillerie. Tout l’équipage restait tapi pour ne pas être victime d’un tir.

— Qu’est ce qu’on fait ? hurla Jia lorsqu’un calme relatif s’installa.

La majorité des marins essuyaient les débris, de bois ou humains qui les couvraient. Anna-Maria rampa jusqu’à un trou béant laissé sur les bords du navire pour estimer la situation.

— Quelles sont les pertes ?

— Mon cul est comme un hérisson ! brailla Morann en serpentant vers sa capitaine.

— On s’en fout de ton derche ! Qui manque à l’appel ?

Quatre marins ne répondirent pas et les gémissements de certains ne laissaient guère espérer sur leur aide en cas d’abordage. Ce qui d’ailleurs ne sera tardé.

Jia rejoignit les deux femmes en se trainant comme une tortue. Morann fut étonnée de la voir trembler de tous ces membres et lire la peur dans ses yeux. Elle avait glissé son écrin de bois sur son bras.

— À qui on a à faire Jia ?

La géante baissa la tête et soupira :

— À mon frère.

— Sympa les réunions de famille, se moqua Morann en risquant un œil par-dessus le gaillard.

— C’est pas le moment ! Le navire est en perdition et ne nous sommes pas de tailles pour tenir un assaut. Il va falloir négocier !

— C’est lui qui va nous négocier ! Ses habitudes ne sont pas à la pitié, surtout s’il me trouve ici.

Anna Maria et Morann se jetèrent un coup d’œil complice. Sans hésitation, elles bondirent sur la titanide. Saisissant chacune un bras, elles la trainèrent jusqu’au gaillard opposé puis la balancèrent à l’eau. Cela fait, la capitaine regagna sa barre, aussi accroupie qu’une tandis que la jeune pirate tranchait les liens d’une chaloupe.

— Et surtout tu ne montes pas dedans ! Tu restes accrochée au bord, hurla Morann à sa comparse à la mer.

Jia suivit les consignes de sa camarade bien qu’elle ne comprenne pas vraiment ce qu’elle avait en tête avec Anna-Maria. Si elles voulaient se débarrasser d’elle ou la livrer à son frère – même morte —, elle ne serait pas en train de barboter au milieu de la mer des Antilles.

Elle tâta sa ceinture pour vérifier que la bouteille contenant l’œuf y était toujours. Horreur ! Elle ne s’y trouvait plus ! Son estomac se serra. Elle scruta les flots puis les profondeurs au cas où elle serait encore en vue. Rien. Pourvu qu’elle l’ait perdu sur le pont et pas lors de sa chute forcée. L’inquiétude la poussa à remonter sur le navire, mais la peur de son frère la paralysait dans l’eau. Pour le coup, elle obéit sans peine à Morann : hors de question de se trouver sur le même navire que son frère Manchou. Il n’aurait aucune pitié envers elle, et il y avait fort à parier qu’il n’en fera pas plus preuve envers la capitaine et ses hommes.

Le choc des deux navires pour l’abordage faillit lui faire lâcher la chaloupe. Les cris des pirates chinois la firent frissonner. Pourvu qu’ils ne les taillent pas tous en pièce sans autre forme de procès ou négociation. La bataille ne dura pas longtemps, en quelques minutes le calme revint à bord.

Morann et Anna Maria se tenaient à genoux, les mains sur la tête. Une lame glacée menaçait leur nuque. Un simple claquement de doigts de leur chef délesterait leurs épaules d’un poids.

Il n’y avait aucun doute possible sur le lien qui l’unissait à Jia. La taille et la ressemblance entre les deux sautaient aux yeux. La différence majeure concernait ses bras : les deux étaient valides. Il toisa les prisonniers pendant un instant.

— Qui est le capitaine ?

Seul le silence lui répondit. Les deux femmes du bord se jetèrent un coup d’œil furtif. Pas suffisamment pour qu’il échappe aux assaillants. Un claquement de doigts et une tête roula juste à côté d’Anna-Maria.

— Je suis la capitaine, répondit-elle enfin.

Manchu la toisa et le mépris se lisait sur son visage.

— Pas étonnant que ce navire fut si facile à arraisonner ! Diriger par une femme ! Et un esclave par-dessus le marché ! L’occident est vraiment un pays de sauvage !

— Pignouf, grommela Morann.

Le titan se retourna l’œil mauvais. Son visage exprimait toute la hargne, mais aussi tout le mépris qui l’habitait.

— Elle a dit quelque chose la limace ?

— La limace elle t’en….

Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase que le chinois la soulevait du sol d’une seule main. La pression sur sa gorge lui coupa immédiatement la respiration. Son visage devenait de plus en plus bleu et aucun coup qu’elle portait sur son assaillant n’avait le moindre effet. Anna-Maria hurla de la laisser et qu’elle fera ce qu’il ordonnait s’il la relâchait. Morann n’entendit pas l’aide de sa capitaine, car elle avait déjà tourné de l’œil. Manchu balança sa prise comme une simple poupée de chiffon.

— Je cherche une femme de ma race. La scélérate doit faire ma taille et son bras gauche est atrophié.

Morann sentait l’air revenir doucement dans ses poumons. Bordel, elle préférait encore boire la tasse. Ses oreilles perçurent vaguement la question de son agresseur. Elle espérait que Jia restait bien planquée à côté de la chaloupe, en silence. Si jamais le grand dadais la voyait, elle ne donnait pas cher de la peau de l’équipage… pour ce qu’il en restait.

La voix d’Anna-Maria répondit. Le bruit d’un sabre qui tranchait la chaire claqua à ses oreilles. Morann ouvra un œil, tremblante, de peur de voir la tête de sa capitaine roulée sur le pont. Elle ne sut pas si elle devait être rassurée de voir celle d’un autre marin rouler vers elle.

— Je sais que cette traitresse écume ces mers sur un navire !

— Bon courage, grinça la jeune pirate.

Manchu se retourna vers la limace qui peinait à se redresser un peu. Sans ménagement, il l’a saisie par une cheville et la souleva du sol tout aussi facilement que s’il l’avait prise au cou.

— C’est qu’elle est plus costaude qu’elle en a l’air la larve.

De par sa taille relativement petite – ou pas –, Morann se retrouva presque à hauteur des parties génitales du pignouf. Bien qu’elle ne soit pas une adepte de la sexualité buccale, elle hésita un moment à lui mordre les couilles jusqu’à lui arracher. Cependant, elle ne mit pas son plan à exécution, sa trachée souffrant encore de la rencontre avec la main du frère de Jia.

C’est alors qu’elle aperçut la bouteille avec l’œuf de tortue contre la bordée. Cette chose représentait leur sésame pour la fortune, hors de question de se la laisser piquer ou envoler avec Jia si son frère mettait la main sur elle. Elle réfléchissait à la meilleure option. Ignorer l’artefact en espérant que la bande de troufions ne la remarque pas, ou essayer de la récupérer discrètement au risque d’attirer l’attention dessus.

Le sang commençait à lui monter à la tête. Si elle ne se dégageait pas rapidement de cette position, elle pourrait bien y laisser les quelques parcelles d’intelligences qui lui restaient.

— Rate un plongeon depuis le haut du grand mât, puis on en reparle… se moqua-t-elle.

— Ah, mais je me demande comment tu t’en sortiras si tu refaisais la même chose, mais en sautant en direction du pont ! Qu’on la monte là-haut ! Amusons-nous un peu !

Oups.

Les pillards de Manchu hurlèrent leur joie. Deux outres saisirent la jeune pirate, la remettant à l’endroit, pointant des pistolets sur sa nuque.

— Allez grimpe, ricana l’un d’entre eux.

Morann lança un regard un peu inquiet à Anna Maria, puis un autre vers la bouteille que la capitaine remarqua alors.

Tout le monde suivant du regard le petit groupe qui escaladait les gréements. Morann, à l’aise avec ses cordages, montait sans trop de peine, tandis que ses deux geôliers ne montraient moins habiles. Les jonques ne possédaient pas ce type de matures. Elle vit là un moyen de tirer son épingle du jeu.

En bas, Anna Maria réfléchissait à la manière dont elle pouvait atteindre la bouteille sans se faire remarquer. C’est qu’elle était loin cette garce ! Même si Manchu et ses malandrins ne surveillaient plus leurs prisonniers du même œil, l’entreprise était risquée.

La capitaine remarqua alors la tête de Jia qui apparut discrètement. La titanide avait escaladé la coque pour voir ce qui se passait, désobéissait à la consigne de rester dissimuler par la chaloupe. Anna Maria lui lançait des regards noirs avec discrétion. La situation avec Morann se révélait préoccupante sans que Jia vienne envenimer les choses. Il ne faisait aucun doute que Manchu ne ferait aucun prisonnier et enverrait le navire par le fond. Son attention fut ramenée à Morann qui venait d’arriver en haut du moignon du mât de misaine. Les deux hommes chinois se trouvaient plusieurs mètres en dessous, visiblement légèrement pris de vertige et grimpant avec lenteur. S’il y avait quelque chose à tenter, c’était maintenant. La crevette galloise avait sans aucun doute lu dans ses pensées, car elle venait de se jeter dans le vide, une corde attachée aux pieds. Elle chuta de plusieurs mètres.

C’est la plus grosse connerie que j’ai jamais faite, pensa la jeune fille alors que le filin arrivait à son bout et qu’un violent choc la secoua. Un bruit de bois sec et une violente douleur lui envahissent une cheville. Un cri de douleur lui échappa. Voilà un événement qu’elle n’avait pas prévu et qui n’allait rien arranger à sa situation. Un balancement la ramena dans la mature. Elle dégagea la corde dans la douleur et trancha d’un geste vif le cordage qui permutait aux deux marins chinois de se maintenir. Ils s’écrasèrent en quelques secondes sur le pont.

Manchu vociféra dans une langue que seuls ses hommes comprirent. Tandis que certains continuaient de tenir en joue les membres d’équipages, d’autres jetèrent les corps de leurs camarades à la mer avant de grimper vers les gréements où Morann batifolait comme une lutine.

Anna Maria tenta sa chance. Elle hurla un avertissement à la jeune acrobate. Par réflexe, les pirates de l’extrême Orient levèrent la tête. Ni une ni deux, l’équipage prisonnier se rebellèrent contre leur geôlier. À coup de poings, de pieds ou de boules, les hommes d’Anna Maria et leur capitaine ne se laissèrent pas faire, tandis que Manchu continuait de cracher des ordres à tout va, mais n’agissant pas. Pas encore. Enfin, ne pas agir est un bien grand mot on le vit démonter un assaillant d’un simple revers de main.

Durant la panique à bord, Jia se glissa à bord.

Annotations

Recommandations

GEO


Ce matin du seize juin 1906, je compulsais de la paperasse, je devais rendre un rapport sur les affaires de la nuit. Le patron se montrait intraitable sur ce point.
Il devait être sept heures du matin quand Plantieu rentra dans mon bureau.
— Inspecteur, il faut que vous veniez.
Je pris un temps avant de lever les yeux de mon document. Sa lecture ne me passionnait pas, mais je souhaitais faire cogiter le nouvel arrivant sur son incorrection. Lorsque je remarquai le teint livide de sa grosse figure, un frisson me parcourut. Je me demandais ce qui pouvait mettre ce vieux briscard dans un état pareil. Il en avait vu depuis qu’il patrouillait dans la capitale, des suicides, des crimes conjugaux, des enlèvements d’enfants et bien pire encore. Qu’il ait été aussi choqué me déroutait. Je me levai et enfilai ma veste avant de prononcer le moindre mot.
Il me devança à la porte et commença à dévaler l’escalier du commissariat avant que je ne le rattrape.
— Que se passe-t-il, Plantieu ?
J’espérais adopter un ton rassurant, mais je discernai des trilles d’angoisse dans ma propre voix.
— Je préfère que vous vous fassiez votre propre idée, inspecteur.
Même si je le sentais content de me refiler la responsabilité de ses problèmes, je percevais à quel point il était perturbé. Son corps tremblait. Il manqua de tomber en enfourchant sa bicyclette et je me demandais s’il tiendrait le coup. Je pris mon propre vélo et le suivi.
Il me conduisit près de Montmartre, à l’entrée d’une impasse où deux hirondelles attendaient. Le plus jeune, Gilbert, avait taché sa capeline à force de rendre le contenu de son estomac. L’autre, Carmin, ne faisait pas non plus le fier et tirait frénétiquement sur un bout de cigarette éteinte.
Plantieu mit pied à terre et m’invita à le suivre. Je le voyais qui se tendait à l’idée de retourner sur place. Je dévisageais un instant Gilbert qui baissa les yeux et essaya de me cacher les traces de vomis de son uniforme.
Un poing implacable me serra les tripes. Une odeur empestait le fond du passage. La tête des trois hirondelles en disait trop long pour soulager ma soudaine angoisse.
Nous entrâmes dans la ruelle. Elle devait servir de dépôt au troquet du coin, à en juger aux emballages de Suze qui traînaient là. Des relents de chair morte s’insinuaient dans mes narines. Je les reconnaissais bien, ils peuplaient mes souvenirs les plus sombres.
Plantieu me guida jusqu’à un tas de caisses et s’immobilisa, en m’indiquant de la main que je devrais continuer seul.
J’entrai et me figeai, le cœur à l’arrêt. Mon regard ne pouvait se détacher de son visage. Je ne sais pas combien de temps j’étais resté paralysé. Des bourrades et des paroles indistinctes parvinrent à briser ma coquille.
— Qu’est-ce qu’on fait inspecteur ?
Au ton de sa voix, je comprenais qu’il avait dû se répéter avant que je réagisse.
— Empêchez les curieux de s’approcher, bredouillai-je.
Devant sa passivité, je pris sur moi de compléter mes instructions.
— Plantieu, éloignez les curieux et envoyez Gilbert au poste ! Dites-lui de convoquer Prévost. Qu’il vienne avec son carton à dessin et cinq hommes. Qu’il prévienne la médico-légale pour qu’ils expédient un fourgon. Plus vite que ça !
Heureux de quitter les lieux, le gros policier claqua des talons en saluant et partit d’un pas chancelant.
Laissé seul, je me tournai vers le fond de l’impasse et contemplai à nouveau la tragédie. Le corps mutilé gisait entre deux caisses, à demi enveloppé dans des vêtements déchirés. Le torse et l’abdomen béaient sur les entrailles. Une robe et un chemisier, imbibés de sang, se confondaient avec les blessures. Une des jambes, arrachée à hauteur du genou, se couvrait d’un jupon de coton désormais rouge.
Sans que je leur demande, mes yeux explorèrent la scène et tombèrent sur un pied sagement chaussé d’un petit soulier. La facture des vêtements témoignait d’une condition modeste. La victime n’appartenait probablement pas à ces filles des rues poussées par trains entiers sur les boulevards de la capitale. Mais elle n’en restait pas moins morte. Je retardai le moment d’affronter sa vision. J’allumai une cigarette. Je regardais du sol vers les murs borgnes, puis vers le ciel qui se découpait entre les toits. J’abandonnai ma contemplation pour descendre à nouveau sur le visage.
Elle devait être brune, n’avait pas plus de vingt ans et affichait une grande sérénité. Elle avait raison, plus rien ne pouvait désormais la toucher. On croit en général que la face d’un supplicié porte les souffrances subies avant de mourir. J’ai souvent constaté que leur expression ressemble généralement à celle d’une personne endormie et paisible.
Je sortis mon carnet de ma poche et commençai à écrire : 12 juin 1906, impasse du Bolivet, sept heures quinze du matin. Sont présents sur les lieux : Gilbert, Plantieu et Carmin. Victime : jeune femme 20 ans ou moins, condition modeste. Corps mutilé, pas de trace de lutte, violence extrême.
Les odeurs de déjection de moisi et d’ordures se mêlaient à celles du sang. Ensemble, elles me retournaient l’estomac. Je passai entre deux caisses et rejoignis les autres à l’entrée de l’impasse.
Je retrouvai Carmin et Plantieu. Ils me tournaient le dos et fumaient, muets. Devant eux, des badauds les dévisageaient, mais ne faisaient pas mine de s’approcher.
Nous attendions depuis une demi-heure quand le reste de la brigade arriva. Cinq agents commandés par Prévost, un jeune inspecteur au regard tendre et aux belles moustaches. Il n’avait pas encore eu l’occasion de faire ses preuves sur le terrain. Par contre, il avait démontré ses talents de dessinateur et son souci du détail. Dans l’immédiat, je souhaitais trois portraits de la victime et je l’accompagnai auprès d’elle.
Après quelques vomissements, ses tremblements cessèrent. Dix minutes plus tard, il me tendit les croquis. Il lui avait donné un beau sourire et des yeux pétillants. La voir si vivante, tracée de quelques traits de crayon sur une feuille blanche me laissa la sensation d’un coup de poignard glacé.
De son côté, Prévost s’était remis à l’ouvrage et cartographiait la ruelle avec précision et méthode. Son regard d’artiste lui permettait de se détacher, de se tenir à distance de l’horreur. Je l’enviais.
Quand le fourgon de la morgue arriva, tiré par un cheval bien nourri, je sortis de l’impasse pour accueillir les nouveaux venus.
— Bonjour, Lilien. De Lavigne ne se déplace pas ?
— Non, à cette heure, il prend le thé avec le préfet. Qu’est-ce que t’as ?
— Une jeune dame, pas belle à voir.
Lilien et deux infirmiers me suivirent. Prévost continuait de porter des détails sur son carnet. Il s’écarta, livide.
Lilien s’accroupit près du corps et commença son examen. Il regarda, huma l’air, trempa un doigt dans une flaque de sang sur le sol.
— Je dirais qu’elle est morte, dit-il en tournant la tête vers moi.
Je ne souhaitais pas répondre. Mon visage devait être effrayant et il changea tout de suite de registre.
— D’après la coagulation, le décès date d’hier soir. Sa cause semble évidente, mais je ne pourrai te dire quel type d’arme a été utilisé qu’après examen.
— Je passerai vers six heures.
— Viens plutôt à sept. Le patron dîne chez le maire et je ne crois pas qu’il t’aime beaucoup.
Je retournai auprès des autres. À l’entrée de la rue, de petits attroupements se formaient de temps à autre et nos concitoyens tentaient de se renseigner. Je pris deux agents à l’écart.
— Faites le tour du voisinage, boutiques, marchands de vin, habitants. Demandez s’ils ont entendu ou vu quelque chose vers neuf heures hier soir. S’ils reconnaissent la fille du dessin, notez les noms et adresses, je m’occupe des pensions et des hôtels.
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Défi
Ziasuelli

La première chose que les mots m'ont appris, c'est le mensonge qu'ils renferment en eux. Parce que le langage s'interpose entre les êtres, il travestit la réalité.
Il y a longtemps maintenant, j'ai donc décidé de me taire. Ne plus entendre, jamais, le son de ma propre voix. J'espérais ainsi ne plus pouvoir me mentir, j'espérais la liberté, j'espérais me rassembler.
J'ai cessé de parler un matin d'avril, parce que le printemps était là et que je déteste les fleurs. Je déteste les nommer : tulipes, narcisses, magnolias, forsythias. Je déteste leurs parfums, je déteste leurs couleurs, et par-dessus tout, je déteste leur insolence. Je hais l'espérance du printemps, les "avec le beau temps", "il fait bon cette semaine". Les phrases passe-partout, qui n'engagent à rien, vides de sens, les dialogues bric-à-brac, le verbiage prêt-à-porter qu'on construit pour les autres.
L'idée ne m'est pas venue brutalement, elle s'est insinuée en moi et a fini par s'imposer comme une évidence. J'ai commencé par faire le tri : choisir mes mots et leurs destinataires. Une sorte d'écologie du langage, ne rien gaspiller, conserver l'indispensable et se défaire du superflu. Parler peu, à peu de gens, chercher l'essentiel dans les phrases, la justesse dans l'intonation.
Puis, petit à petit, je n'ai plus posé de questions, plus relancé les conversations. Et au fur à mesure que je perdais le fil, les mots ont fini par me paraître incongrus, étranges, factices. Peu m'importait la gêne de mes interlocuteurs et leurs tentatives désespérées pour sortir du monologue que je leur imposais.
Je glissais doucement vers le silence. Je glissais avec une sorte de délectation : ne plus me faire violence, ne plus avoir à expliquer, ne plus avoir à justifier, à exister au travers du verbe. Les mots étaient toujours là, bien sûr, sur mes écrans, à la radio ; tandis que ceux des autres continuaient d'entrer en moi.
Au départ simple révolte, parfois ce silence que j'opposais au monde devenait une jubilation : je me fiche de ce que vous avez à me dire, je ne suis pas dupe de vos faux-semblants, de vos discours huilés, construits, policés. Le seul langage de vérité est celui du silence.
Plus personne ne pouvait me percer à jour. Je voyais la panique s'emparer de ceux-là mêmes qui avaient autrefois tant de questions à me poser ; non, je n'ai rien à vous dire, rien, rien, rien!

Ne m'avais-tu pas dit que tu m'aimais ? Tant de fois ces mots susurrés, affirmés, proclamés, brandis comme un étendard, une justification de nous. Futilité. Blasphème. Fiction.
Ne m'avais-tu pas confié tes désirs, tes projets ? Je mes les étais appropriés, ils étaient devenus les nôtres. Ne me parlais-tu pas d'avenir ?
Ce soir de novembre-là, je t'ai retrouvée étendue sur le lit, lèvres blêmes, veines ouvertes. A ce moment précis, j'ai compris que l'avenir n'était qu'un mot. Un mot comme les autres. Tout un univers de paroles, habilement agencées, mais artificielles. Tous ces mots qui sonnaient si vrai faisaient en fait écran à la réalité.
En partant, tu t'es emparé des miens, tu les as pris un par un, jour après jour jusqu'à ce matin d'avril où il ne m'en restait plus aucun.
En me taisant pour toujours, j'espérais ne plus mentir, j'espérais la liberté, je croyais pouvoir rassembler le peu qu'il restait de moi.
Mais le dialogue n'est jamais rompu ; il s'immisce à l'intérieur, les mots s'écrasent dans ma tête et ma voix est toujours là, à côté de la tienne, dans mon cerveau vide de tout, sauf de toi. Tu m'as emprisonné. Je suis à jeun de ton langage, comme piégé dans notre histoire et enchaîné à ton cercueil.
Je déteste le printemps, l'été et l'automne.
Je déteste les mots.
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