chapitre 3

7 minutes de lecture

— Anna Maria ! s’écrit Morann en arrivant à la hauteur d’une jeune femme à la peau foncé.

L’intéressée se retourna et colla un grand coup de poing dans la figure de la petite Galloise. Jia leva un sourcil. Sa nouvelle acolyte attirait les ennuis, ou les embrouilles, comme la merde les mouches.

— Je peux savoir ce que tu as fait à cette dame ? s’enquit la colosse en aidant la jeune pirate à se relever.

— Je n’ai rien fait !

Une nouvelle déferlante lui arriva dans la figure.

— Tu vas voir ce qu’elle m’a fait !

Anna Maria saisit Morann par le col et la ceinture, la traina jusqu’au ponton le plus proche et la balança à la flotte comme un sac de patates.

— C’était toi ou moi ! beugla Morann en émergeant. Tu aurais fait de même si tu en avais eu le temps ! J’ai juste été la plus rapide !

— Oui, et je t’en remercie. Parce que pendant que toi, tu t’épuisais sur un rafiot de seconde zone, moi j’ai obtenu mon propre bâtiment des mains mêmes de Barbe-Noire.

Des étincelles illuminèrent les yeux de la jeune galloise. Un navire… donné par l’une de ces idoles.

— Ça tombe bien que tu en parles, je cherche un navire !

— J’aimerai mieux me faire bouffer les pieds par Davy Jones plutôt que voir tes sales orteils sur mon navire.

Jia saisit par le bras Anna Maria qui s’apprêtait à quitter le ponton.

— C’est moi qui ai besoin d’un bateau en réalité.

La capitaine colérique jeta un œil mauvais, mais curieux à la grande étrangère. Elle n’avait pas l’habitude d’être dépassée de près de deux têtes par une femme, surtout par une asiatique. On racontait que les femmes de l’Orient rapetissaient plus on allait vers l’Est. La main inerte de Jia ne lui échappa pas non plus.

— Pourquoi ? T’as de quoi payer ?

Jia sortit une bourse bien remplie qui alluma des étincelles dans les yeux de la capitaine.

— Pour la raison du voyage, tu n’as pas besoin d’en savoir plus pour le moment. Sache que si je parviens à mon but, tu toucheras bien plus.

— Les risques ?

— En théorie, assez faible. À moins que tu aies peur des tortues ?

— Et pourquoi pas des chaussettes Rackham ?

— Tu devrais pourtant, elles empestent encore plus que celle de Bennet, Thatch et Hornygold réunit, se moqua Morann en remontant sur le ponton.

Jia et Anna Maria se retournèrent face au petit rat crevé.

— Je ne veux pas savoir comment tu sais ça, maugréa la capitaine en tirant sa nouvelle amie vers un quai.

Morann se mit à trottiner derrière les deux femmes pour les rattraper tout en arrachant un crabe amoureux de sa chemise. Elle espérait que l’association des deux autres lui permettrait de reprendre enfin la mer, et de s’en mettre plein les poches au passage. Elle envisageait même de spolier une fois de plus Anna Maria d’un navire…

Le brick Queen Ethiopae, ancien navire marchand reconverti en navire-pirate, sentant bon le bois frais des réparations et le bitume chaud. Quelques hommes repeignaient la coque de couleurs vives.

Morann siffla en apercevant ce superbe deux-mâts que le plus célèbre barbu de Nassau avait confié à la Jamaïcaine. Ses yeux se transformèrent en étoiles devant un tel vaisseau. Elle aussi en voulait un comme ça !

La petite figure de proue représentait, hasard des choses, une tortue. Jia y vit un signe et se satisfaisait largement d’une petite embarcation de ce type.

— Tu as un équipage ? demanda Jia

— Pas complet, même en te comptant, ainsi que la vermine trempée qui nous suit.

Elles ignoraient la petite Galloise qui crapahutait déjà sur le bateau, folle de joie. Jia crut que Morann allait copuler avec le grand mât tant elle l’enlaçait.

— Mais ne t’inquiète pas, il ne faudra pas plus de quelques jours pour embaucher la demi-douzaine de marins nécessaires à ton expédition.

Comme promis, des loups de mer expérimentés et compétents – et surtout avides de richesse rejoignirent l’équipage en quelques jours. Les derniers tonneaux d’eau potable furent chargés à bord avant le grand départ. Les marins entonnèrent des chants pour se donner du baume au cœur. Il est idiot de croire que ses hommes quittaient la terre sans aucune appréhension… pourront-ils un jour reprendre une cuite au rhum en compagnie d’autres buveurs joyeux.

Weigh-hay and up she rises
Weigh-hay and up she rises
Weigh-hay and up she rises
Early in the morning!

What will we do with a drunken sailor,
What will we do with a drunken sailor,
What will we do with a drunken sailor,
Early in the morning?

Jia et Anna-Maria, dans la cabine de cette dernière, observaient des cartes afin de trouver un chemin sûr. La colosse souhaitait éviter que le brick croise les navires militaires des grandes puissances des Caraïbes. Morann entra, un baluchon sur l’épaule. Elle sautait d’un pied à l’autre comme une gamine impatiente.

— Et moi, je fais quoi ?

Sa camarade Jia n’étant pas une navigatrice, elle espérait qu’Anna-Maria lui confit la place de second.

— Comme je l’ai dit l’autre jour, je refuse de voir tes sales pattes sur mon pont. Tu files en haut du grand mât et tu n’en bouges pas jusqu’à ce qu’on ait besoin de toi en bas !

Morann protesta, tentant de faire valoir ses qualités de commandante, mais un tir de pistolet la força à quitter la cabine au pas de course.

— Et t’as pas intérêt à être sur mon pont quand je sors, hurla Anna Maria.

Jia dissipa la fumée d’un geste de main avant de se repencher sur la carte.

— Tu dis donc qu’il y a deux îles de la Tortue dans les Caraïbes ?

— Oui. La première se trouve ici, au large d’Haïti. C’est le point de ralliement de très nombreux pirates. Si un trésor est caché là-bas, croisons les doigts que personne ne soit encore tombé dessus. La seconde se trouve juste au-dessus du Venezuela (elle pointa une crotte de mouche sur la carte). Je sais qu’Henri Morgan préparait des expéditions depuis cet endroit. Mais l’île est abandonnée depuis qu’un gouverneur — ou je ne sais quoi — a foutu tout le monde dehors.

Jia se retrouvait bien embêté. Deux îles, deux destinations possibles. Aucune certitude de trouver ce qu’elle convoitait. Des inquiétudes qu’elle se garda bien de communiquer avec la capitaine. De toute façon, Anna Maria est une pirate, elle pourra toujours arraisonner de petits navires marchands si l’envie lui en prend. D’ailleurs, Jia n’avait rien dit à ce sujet pour le voyage. Après une rapide consultation elles décidèrent de se rendre sur les côtes haïtiennes. Si la quête se relevait vaine, Anna-Maria attaquerait une ou deux plantations pour se dédommager. Et dans sa grande bonté d’âme, délester quelques riches propriétaires blancs de leurs esclaves.

Les deux femmes gagnèrent le pont. La Jamaïcaine grimaça en remarquant le nid de pie vide. Morann, accrochée la tête en bas à des cordages discutait avec quelques marins.

— Je t’avais ordonné de monter là-haut, rugit-elle.

— Tu m’as dit que je ne devais pas être sur le pont. Je n’y suis pas à ce que je sache !

Les subtilités de langage de la jeune femme horripilaient beaucoup de monde, tandis qu’elles en amusaient d’autres. Cependant, Morann consentit à gagner sa place. Après tout, c’est toujours mieux d’être vigie que de récurer le pont. Avec l’agilité d’un écureuil, elle escalada les cordages, virevolta sur les gréements avant de s’installer gentiment sur sa plateforme. Là-haut, elle pouvait rêvasser à son futur bâtiment et à la richesse qu’elle pourrait accumuler grâce à lui. Qui sait, elle pourrait même se payer une belle villa dans une petite île pénarde où faire son jardin, élever des agneaux et bouffer des poulets.

— En avant tas de ruffians ! Cap sur Haïti !

Le navire mit de longues minutes à sortir du port et prendre le large. Le temps ensoleillé rendait ces premières heures de navigation agréable même si la force du vent laissait à désirer. Les vagues se brisaient sur la proue du vaisseau. Jia regardait l’écume longer la coque tout en pensant à ce qu’elle devait accomplir. Elle posa sa main valide sur son bras atrophié. Que de souffrance pour une si petite chose qu’un œuf dans une bouteille. Las de ce trop court moment de nostalgie – ou de chagrin ? —, la colosse rejoignit Anna-Maria qui tenait la barre. La Jamaïcaine, son épaisse masse de cheveux courts retenus par un bandana, observait fièrement l’horizon. De temps en temps, elle ordonnait à ses hommes de faire telle ou telle tâche, de carguer une voile ou de tout lâcher. La jeune femme possédait ça dans le sang. Tout paraissait naturel avec elle. Jia remarqua que ses yeux se levaient trop souvent vers le nid de pie.

— Comment vous l’avez rencontré la petite brune ?

— Quoi ? ce moineau écervelé ? (Anna Maria cracha sur le pont avant d’ordonner au mousse de venir nettoyer).

— De toute évidence, elle ne fait pas partie de vos amies…

— C’est surtout que c’est une tornade ! Elle n’a ni foi ni loi. Elle t’abandonnera sur une île déserte à la première occasion ! Puis elle porte la guigne !

— La quoi ?

Jia comprenait le langage des Occidentaux et des Américains, mais pas toutes les subtilités.

— La poisse ! Le mauvais œil !

Jia regarda en l’air et ne vit que les deux pieds de Morann pendouiller dans le vide, visiblement en train de se la couler douce.

— Comment une si petite chose peut avoir le mauvais sort ? Elle a l’air si joyeuse et… dynamique…

— Ce n’est pas vraiment sa faute à elle… Elle est née du mauvais côté du lit.

Anna Maria dut expliquer la signification de cette étrange formulation pour dire que Morann était une enfant illégitime et adultérine par-dessus le marché.

Annotations

Recommandations

Défi
KimBean

Des frissons, c'est d'abord ce qui vient. Je n'ai pas encore mal, mais je tremble déjà. Je sais ce qui arrive, je sais que je vais me noyer, même si la voix de Tyler est là, même si le rythme de Josh me tient encore debout.
Le piano semble aussi desespéré que moi, je pleure souvent déjà à ce stade; je prie pour que la version habituelle change, je n'ai pas la force, pas encore, alors que c'est moi qui l'ai mise cette chanson... Elle me fait du bien, elle permet à mon corps de hurler et aux larmes de couler.
Quand la batterie ronronne en fond, je sens les larmes redoubler, mais Tyler l'efface pour enchainer sur le couplet suivant. Je l'en remercie souvent, même si je sais que ce n'est que retarder l'inévitable.
Je me hais souvent quand j'écoute cette chanson, elle me donne une perspective violente de tout le bordel dans ma tête, et elle donne de la puissance à tout ce qui n'a pas de voix dans ma tête, tout ce qui est gris et noir rampe alors et ne noie sur mes joues. Putain, ça doit être niais à voir je me dis souvent: une pauvre adolescente qui fond en larme en chanson, et pourtant, elle met fait un effet boeuf moi, cette musique.
Je hais ceux qui ne comprennent pas, ceux qui ne cherchent pas à savoir ce qu'elle veut dire: c'est un homme qui supplie qu'on l'aide avant qu'il ne s'efface et qu'il perde contre ses démons. Il se sait condamné, et c'est dans cette chanson qu'il perd espoir. C'est ce dont j'ai besoin. J'ai besoin d'entendre sa voix, pas souvent, mais ça arrive.
Mes mains deviennent moites et mes lèvres se serrent quand la batterie s'intensifie. Je fronce les sourcils et je pense ô combien ça va être dur de se relever une nouvelle fois après la tempête.
Tyler devient plus émotif, et je pleure encore, Josh se fait entendre un peu plus.
Puis la musique se calme d'un coup, et la voix de Tyler s'assombrit. Le piano reste, et un bruit apparait dans le fond sonore; si le doute avait un son, ce serait celui-là. Un son de rouille, désagréable, déstructeur et irrégulier. Incertain.

Tyler chuchote presque désormais, et moi j'ose à peine respirer.
Don't let me be gone.
J'entend sa voix un peu éraillée trembler à la fin de sa phrase.
Il répète cette phrase quatre fois. Et à chaques nouvelles fois, sa voix est un peu plus cassée et faible. Il va bientôt lacher. C'est ce que je pense, il va sombrer, il faut l'aider, il a besoin d'aide, j'ai besoin d'aide.

Puis tout implose.

Il se met à hurler, et toute la noirceur sursaute et devient violente. Elle s'acharne sur lui, et Tyler se débat, moi aussi. Je cours pour attraper sa voix et m'y accrocher, il frappe, hurle, pleure et s'enrage pour vivre: il me réveille.
Je fais de même, je m'énerve et frappe pour faire reculer toutes mes pensées; Josh martèle sa batterie, il voit bien que le chanteur à besoin d'aide, mais il ne voit pas qu'il m'aide aussi. Sa batterie effraie le noir qui recule, comme révulsé.
Tyler se met à chanter, et sa voix ne fait plus que faire reculer la noirceur, elle illumine aussi ma tête, et il y fait moins froid: je suis serrée auprès de ce feu quand il fait trop froid dand ma tête.
Je m'y accroche de toutes mes forces, et je me retrouve debout de nouveau, le corps ruiné et l'esprit en vraque, mais avec une nouvelle force de vie, puis quand il s'aperçoit qu'il est de nouveau debout, Tyler se calme instantanément et sur une dernière note de piano, je dis au revoir à mes Lumières et tiens bon jusqu'à la prochaine fois.
3
4
0
3
Défi
RêveurSolitaire
Bonsoir
4
14
0
1
Sétan Maud
Catherine et Gabriel se connaissent depuis qu'ils sont petits, mais ils ne se sont jamais vraiment fréquentés. Et aujourd'hui, alors qu'ils ont renoué le contact et décidé de faire une randonnée en forêt, leur vie va prendre un virage à 180°C et c'est côté à côte qu'ils vont découvrir que la vie humaine ne se limite pas seulement aux bords de l'univers qu'ils connaissent.
0
0
0
80

Vous aimez lire The_Terrible_Twins ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0