chapitre 2

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Morann fut éveillée par les rayons du soleil qui dardaient allègrement sur son visage. Les cheveux lui tiraient. Et pour cause, sa compagne de beuverie, vautrée par terre sous son hamac, dormait sur les plus longues de ses tresses. Oui, les cheveux lui tiraient dans tous les sens du terme. Grognant, elle saisit à pleine main ses nattes prisonnières et tira. Sans qu’elle ne comprenne comment, elle se retrouva le nez sur les lattes de bois de sa cahute, puis dans la terre de son jardinet.

— Bin alors, on a pas le pied marin, se moqua un passant encore saoul de sa nuit.

La jeune femme maugréa tout son répertoire d’insulte, qui n’atteignit que les oreilles des insectes qui besognaient dans l’herbe. C’était la seconde fois en deux jours qu’elle se vautrait misérablement. Cette seconde chute fut plus douloureuse. Si elle ne mourait pas d’une dégringolade demain – soit le troisième jour —, elle pourrait surmonter toutes les descentes fracassantes. En espérant que ce ne soit pas une corde anglaise ou espagnole… française ? Elle se mit à rire comme une idiote à sa propre bêtise.

— Hé demi-portion, tu sais pas marcher droit ! ricana Jia.

Une violente boule roulait dans sa tête et Morann renonça à débuter une énième altercation futile. Avec peine, elle remonta chez elle. Son hamac lui tendait grand les bras comme un amant et la jeune pirate s’y laissa tomber comme un poids mort. Le bruit que font les gens qui farfouillent lui fit relever la tête pour voir sa partenaire de beuverie fureter dans ses affaires.

— Hé ! couina-t-elle.

C’est pas parce qu’on était dans la république des pirates qu’on pouvait impunément voler ses affaires sous son nez.

— Tu as une marmite et de l’eau ? questionna Jia, insatisfaite.

— Ouais, doit y’en avoir une dans le capharnaüm derrière là.

Le pic dans sa tête la frappa de plus belle. Et les cliquetis des ustensiles de cuisine n’arrangèrent rien. Rapidement, un doux fumet envahit le petit cabanon. Jia lui mit une infusion sous le nez.

— Boit ça, tu te sentiras mieux après.

— Merci. Au fait, qu’est ce que quelqu’un comme toi fait à Nassau. T’es assez loin de chez toi.

— T’es pas vraiment du coin non plus. Je cherche un navire avec un équipage.

— Ça tombe bien ! J’en ai un ? Et tu voudrais quoi comme poste ? Coq ? Mousse ? Second ?

Jia leva un lourd sourcil suspicieux.

— Bon, OK. J’en ai pas encore. Mais il va venir… bientôt !

Ou pas. Elle espérait en secret qu’un grand nom de la piraterie de Nassau — Barbe-Noire, Hornigold — rapporte au port une belle prise de guerre. Qu’elle se ferait un plaisir d’emprunter sans permission pour une durée indéterminée !

Sa gueule de bois s’estompa très vite grâce à la boisson de Jia. Bien qu’elle fût encore dans l’incapacité de réfléchir correctement, Morann se convainquit que cette grande étrangère serait un jour membre de son équipage. Peut-être comme coq puisqu’elle sait bien soigner le mal des cheveux. Fort utile sur un navire. Son estomac réclama son dû. Malgré le tam-tam entre ses oreilles, la pirate se motiva pour quitter son lit de fortune. À la taverne !

À cette heure de la journée, les tables et les chaises gisaient encore au sol, résultat des bastons de la veille. Chez le Cheval Blanc, ce sont les femmes qui tiennent la boutique. Il faut dire que dans la famille, les hommes passaient plus de temps à décuver les tournées qu’ils offraient à leur client. La matriarche, une grosse écossaise qui cassait les poignets au bras de fer, s’affairait à mettre des poulardes à rôtir. Tandis que les plus petites de ses filles, deux jumelles métisses, rangeaient ce qui pouvait être sauvé. Morann adorait cet endroit où d’un claquement de doigts, les aînées foutaient les poivrots libidineux dans la mare aux cochons. D’ailleurs, un poteau indiquait l’emplacement de l’ivrogne jeté le plus loin. Certaines soirées, c’était sport local : à défaut de tronc, on balance les pochetrons. Pour les lendemains difficiles, la mère Scothearth proposait des plats aussi fins que les vomissures de boissons. Odeurs nauséabondes, aspect répugnant, mais ô combien plaisant pour les estomacs un peu contrarié par le trop-plein d’alcool !

Jia, plus fraiche que sa consœur, opta pour des fruits. Il faut dire qu’il fallait une confiance démesurée dans la cuisinière pour accepter de gober l’immonde ragout anti-gueule de bois.

Un groupe d’homme, encore aviné de la veille, pénétra dans la taverne. Non qu’ils se battaient, mais ils se chamaillaient pour une bouteille… vide.

— Oh, les gars, c’est bon, je vais vous en chercher une autre, soupira une des aînées.

Les marins désœuvrés crièrent leur joie, mais ne se délestèrent pas de leur trouvaille. Même Mary Scothearth resta à converser avec eux, curieuse, après leur avoir apporté des cruchons de mauvais vins. Intriguées par l’attroupement inhabituel, Jia et Morann se joignirent à lui. Si la bouteille se révéla être des plus classiques malgré les incrustations de coquillages – elle avait dû passer beaucoup de temps dans l’eau —, c’est son contenu qui intriguait l’assistance. Une boule ronde, bien plus grosse que le goulot, se baladait à l’intérieur.

— Bordel, comment ce truc est rentré là-dedans ?

Un œuf de tortue. Pas besoin d’être un expert en zoologie pour reconnaitre ce type de nourriture fort utile lors de naufrages sur des îles perdues. Par ailleurs, il fallait avoir une triste vue pour ne pas savoir différencier un œuf de chélonien de celui d’un quelconque oiseau. Aussi incroyable que cela puisse paraitre, aucun des ivrognes dessaoulés ne se posait la question que Morann venait d’énoncer tout haut. En effet, ces derniers cherchaient un moyen de faire sortir ledit œuf de la bouteille. Ils se battaient pour taper sur le cul en verre dans l’espoir d’extraire son contenu. D’autres ventousaient le goulot. En vain.

— S’il est rentré, s’énerva un marin, c’est qu’il peut sortir !

Un loup de mer voulut le sortir à l’aide d’une tige de fer, mais son ustensile lui fut arraché. Pas question de prendre le risque de crever l’œuf.

— Vous n’avez rien de mieux à faire, bande d’ivrognes ? grogna la mère Scothearth. Comme vous faire embaucher par un capitaine ?

Personne ne lui répondit, trop occupé à élaborer les stratagèmes les plus alambiqués pour parvenir à leur fin. Morann et Jia les observaient avec curiosité. Si la première se questionnait sur la possibilité d’extraire cet œuf sans le percer ou sans briser la bouteille, la grande étrangère affichait une mine plus sérieuse. Ce qui n’échappa pas à sa comparse. Elle se souvint alors de l’étrange palme que la grande étrangère utilisait pour se battre. Peut-être que dans son pays d’origine, on vénérait les tortues ? Certains marins arpenteurs du pacifique racontaient que les sauvages des îles vouaient un culte à ces animaux. D’autres racontaient même que le monde était soutenu par un de ces bestiaux.

— Ho et puis zut ! On a qu’a pété cette foutue bouteille !

Le marin leva son bras au-dessus de sa tête pour prendre l’élan nécessaire pour biser le verre. Alors qu’il allait finir son geste, Jia lui saisit le poignet. Surpris, l’ivrogne lui lança un regard torve. Mais les yeux noirs de l’étrangère le glacèrent.

— C’est qu’une veille bouteille ma p’ti dame…. Heu grande dame, rectifia-t-il en la lorgnant de bas en haut.

— Donne, répondit-elle d’une voix ferme et inquisitrice.

Il s’exécuta sans broncher et aucun des poivrots n’osa moufter. Certains d’entre eux avaient assisté à ces exploits de la veille. Bien qu’abrutis par la boisson, ils savaient se tenir tranquilles face au danger. Ils filèrent sans demander leurs restes… pour l’instant.

Jia et Morann retournèrent s’assoir à leur table afin de terminer le petit-déjeuner de midi. La jeune pirate lorgna sa grande compagne à plusieurs reprises. À n’en pas douter, cette étrangère, malgré son bras gauche atrophié, serait un atout dans son équipage !

— Y’a quoi dans cette bouteille ?

— Un œuf, répondit laconiquement Jia.

— Hooooooooooo c’est vrai ? J’m’en serai jamais douté.

— Garde tes sarcasmes. C’est un œuf de Gembu.

— Un œuf de koua ?

La géante leva les yeux au ciel. Ces Occidentaux n’avaient aucune culture ! Sans compter que les pirates du coin étaient d’épouvantables mécréants. Pourtant leurs croyances dans les monstres marins restaient encore plus ancrées en eux qu’une bernique sur son rocher.

— Gembu, c’est la grande Tortue du Nord.

— Qu’est-ce qu’elle fout à l’Ouest ta bestiole !

Jia hésita à attraper la tête de sa camarade pour lui écraser le nez sur la table, mais elle se ravisa. Amocher sa camarade de fortune – ou possible futur capitaine – n’était pas très diplomatique.

— Quoi qu’il en soit, personne ne fera de mal à cette relique que les Dieux nous ont apportée.

— Holà, tu me donnes mal à la tête. Scothearth, une choppe de rhum avec des fruits, elle me fait surchauffer la cervelle avec ses histoires de bestiaux divins.

— Je croyais que tes cheveux tiraient ? se moqua la matriarche de la maison.

— Soignons-le mal par le mal !

Alors que Morann sirotait son alcool de façon sporadique et le regard perdu dans le vague, Jia dévisageait la bouteille. Elle la tournait délicatement dans tous les sens, comme si elle cherchait quelque chose sur le verre transparent recouvert de mollusques. Elle sortit une petite lame de sa poche et gratta les patelles.

— Je peux avoir une petite bassine d’eau pour la nettoyer s’il vous plait ? demanda-t-elle à la tenancière.

Les deux jumelles métisses s’approchèrent avec un baquet. Elles furent d’une aide précieuse, car le bras gauche atrophié de Jia ne lui permettait pas de maintenir l’objet tout en le grattant avec soin. Puis elle l’examina de nouveau. Un sourire se dessina sur son visage.

— Morann, ce fut un plaisir de te rencontrer. Que la paix accompagne ton chemin.

La chinoise se leva et quitta la taverne sans regard pour la jeune pirate. Morann recracha sa boisson, surprise de cette désertion soudaine. Elle bondit de sa chaise pour la rattraper. Mais l’épais bras de Scothearth la faucha dans sa course. Son dos n’apprécia pas sa rencontre inopinée avec le sol en terre battue.

— Holà la donzelle ! La maison ne fait pas crédit !

Si cet établissement de débit de boisson prospérait le mieux à Nassau, ce n’était pas pour rien. Avec une patronne capable de mettre des fessées déculottées à Barbe-Noire – enfin, c’était ce qu’on se racontait —, rien d’étonnant.

Morann sortit quelques piécettes de sa bourse pour payer sa consommation.

— Et ta copine, elle a pas payé. Je suppose que c’est toi qui régales ?

Grippe-sou !

À contrecœur, elle paya pour éviter que ces côtes ne fassent connaissance avec les talons de la matriarche. Remise sur pieds, Morann se carapata à l’extérieur pour retrouver sa comparse. Déjà, elle lui devait de l’argent, mais en plus elle ne pouvait pas la planter au milieu de ce bouge après avoir été fascinée par un œuf de Jambon dans une bouteille.

Jia se soustrait à son regard au coin d’une rue. La jeune femme se précipita à sa poursuite. Les rues du village regorgeait de monde œuvrant à droite à gauche pour vendre, troquer, voler, échanger tout et n’importe quoi. En effet, deux navires d’Hornigold avaient accosté juste avant le lever du soleil et les matelots déchargeaient les kilos de vivres, de rhum et de denrées indispensables à la survie de la petite république. Fort heureusement, Jia dépassait de plus de deux têtes de la foule compacte. Elle se dirigea vers le port. La Galloise se remémora que la grande étrangère avait vaguement parlé de trouver un navire et un équipage la veille.

Poussant sans retenue les gens qui gênaient son avancée, la jeune pirate grommelait. Fatiguée de perdre du temps à filer des coups d’épaule à tour de bras, elle porta sa main à son pistolet dans l’espoir de dissoudre la foule. Hélas, seule sa ceinture ornait sa hanche. Elle jura contre sa bêtise et contre tout ce qui lui passa par la tête durant quelques secondes. Contrariée, Morann attrapa une arme sur le baudrier d’un ivrogne. Dès que le coup de feu retentit, la foule se dispersa comme des nuées de mouches, laissant le champ libre à la pirate.

Jia questionnait des marins sur les quais quand Morann posa sa main sur sa haute épaule.

— Parce que tu crois que je vais te payer des coups à boire comme ça peut-être ?

— Je t’ai laissé partager le cochonnet et je t’ai fait de la tisane, ça mérite bien un verre. Laisse-moi maintenant, j’ai des choses à faire.

Morann eut l’impression d’être une gamine rabrouée par un parent trop occupé. Cela l’irrita. À la vitesse d’un serpent qui se saisit de sa proie, elle arracha la bouteille des mains de la grande étrangère avant de prendre la fuite, Jia sur ses talons. Agile, elle slaloma entre les marins, les barriques et caisses qui jonchaient les quais. À plusieurs reprises, Morann sentit la grosse main de sa poursuivante lui frôler le corps sans succès.

Sur le débarcadère, elle gravit un amoncellement de tonneaux comme un singe. Jia, essoufflée d’avoir poursuivi cette vipère, resta plantée en bas.

Brandissant la bouteille comme le drapeau de la victoire :

— Alors, on renonce ? Tu me le rembourses ce verre ?

Jia sortie de sa poche une pièce d’or et la balança à la jeune pirate.

— Tu me rends ma bouteille maintenant ? grogna l’étrangère.

— Si tu me dis ce que c’est. Se donner tant de mal pour un œuf, c’est qu’il y a anguille sous roche…

— Ça n’a aucune valeur pour une Occidentale comme toi. Mais ça en a beaucoup pour moi. Alors, rends-la-moi.

— Il se passe quoi si je la lâche et qu’elle se casse ?

Morann mima sa menace, faisant sursauter son ancienne comparse à chaque mouvement. Jia s’agaça.

— Rends-moi la bouteille, ordonna-t-elle tout en sortant une bourse bien fournie de sa poche. Je te file ça en échange. Tu seras tranquille pour un bon moment.

La jeune pirate réfléchis, ou plutôt fit semblant… Elle redescendit de ces caisses et planta devant la colosse.

— OK, mais je viens avec toi.

— Quoi ?

— Je sais pas ce que c’est, mais ça doit valoir bien plus que ta bourse… Et ça promet une bonne aventure. De quoi tu as besoin ?

— Je te l’ai déjà dit : d’un navire et d’un équipage.

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