Chapitre 1

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La terre, enfin ! Après plusieurs mois de mer et de rapines, le Blizzard Chaud battait pavillon noir en vue de Nassau, la république corsaire. Ou pirate, c’était selon. Il était temps ! La coque de noix, ravagé par de trop nombreux combats n’auraient pas tenu face à une nouvelle tempête, ni supporté la disparition d’un nouveau membre d’équipage. Quoique… cela aurait fait une part de butin à se partager en plus.

Morann releva le tricorne anglais qui ornait sa tête. Cet horrible couvre-chef fut bien utile depuis que son précédent chapeau eut pris la décision de reprendre sa liberté lors du dernier abordage. Maintenant que le plancher des vaches s’étendait à perte de vue, plus besoin de se protéger du soleil. Sans grand cérémoniel, le très british oripeau fut envoyé par le fond depuis le nid de pie où Morann larvait depuis des jours, épuisée par une saison en mer trop courte, intensive, mais mal gérée. Bon, les bénéfices étaient substantiels, mais qui ne résultaient que de la disparition prématurée de compagnons à cause des biscuits pourris et de l’eau croupie.

— Hé moucheron ! tonna une voix depuis le pont.

La tête brune jeta un œil en bas, ses longues et fines tresses tombant comme des lianes dans le vide.

— Tu vas bouger ta grosse poupe et carguer les voiles avec les autres !

Morann regretta d’avoir envoyé son tricorne aux abîmes. Il aurait bien échu sur la tête de ce balourd de second qui se prenait pour le capitaine depuis la disparition de ce dernier – Neptune ait son âme —… surtout si le couvre-chef avait été lesté de plomb.

Mettant ses mains en porte à faux :

— Tu boufferas les pissenlits par la racine le jour où j’irai carguer les torchons de ta barque !

Il était temps que le rat quitte le navire. Morann jeta le baluchon qui contenait son butin sur son épaule. Puis, avec sa démarche de fée, s’engagea sur le gréement. Ah, il n’y avait pas de plus grand plaisir que faire un saut de l’ange depuis les hauteurs d’un navire. Surtout pour fuir un tas de planches vouées à s’échouer sur les bas-fonds.

Sur le pont, quelques gars connaissant bien la vermine qui s’apprêtait à les lâcher de manière si cavalière regardaient la scène d’un air dépité. Il n’y avait que leur autoproclamé capitaine arrogant pour tenter d’empêcher son départ en hurlant des insanités à faire pâlir un moine.

Morann, farfadet des voiles, se tenait droite comme le Christ en croix, prête à plonger avec sa grâce légendaire.

Pied-coupé, un vieux de la vielle ayant roulé sa bosse sur les navires des plus grands forbans, se gaussait de la situation.

— Je vous parie que je fais se ramasser l’ange.

Un comparse parieur ricana, mais accepta le jeu. Après tout, le coup bas, c’était la grande spécialité des pirates. Ils avaient une réputation à tenir, même au sein de leur communauté. Il arma sa fronde.

Morann s’élança dans le vide, un sourire amusé aux lèvres. Mais sa tête n’avait pas encore piqué vers la mer transparente que quelque chose lui percuta le front. Déséquilibrée, la gamine se transforma en boulet de six livres et s’écrasa dans l’eau comme une carcasse de vache morte sous les rires gras des autres marins.

— Un homme à la mer !

— Un homme ? On parle de Morann là ! ricana Pied-coupé.

Le marin regarda son compère et gloussa de rire.

— Allez bande de branles pagnots ! Assez rigolés ! Retournez à vos corvées ! Et plus vite que ça ! brailla le capitaine.

Il jeta un coup d’œil à l’ange déchu qui couinait comme un petit goret des dizaines d’insanités à l’encontre de ces anciens camarades.

Après que celle-ci eut vidé son sac d’insultes et récupéré son butin coulé, elle gagna la rive à la nage. Heureusement qu’elle savait nager, ELLE. Pas la moitié de ces ruffians ne savaient tenir la tête hors de l’eau plus de quelques minutes. Passer sa vie en mer et ne même pas savoir survivre si on passe par-dessus bord… Enfin, à la vue de l’état du navire, ils n’allaient peut-être même pas avoir besoin de passer par-dessus bord pour se retrouver le cul dans l’eau. Vraiment des abrutis de première.

Une fois au sec sur la berge, elle tâta sa tête là où la pierre l’avait heurtée. Un filet de sang dégoulinait au milieu des gouttes.

— C’est pas le pied qu’on aurait dû te couper ! Mais la main ! Tocard ! hurla-t-elle à l’encontre du navire qui accostait.

Elle balança son sac sur le dos et se dirigea vers la taverne la plus proche. Il était grand temps de commencer à dilapider son trésor. La douce odeur de porcelet grillant sur la broche fit dégouliner de la bave à la commissure de ses lèvres. Après des mois de gâteaux secs et d’eau vaseuse, une belle pièce de viande et une bonne bouteille de rhum lui apparaissaient comme plus précieuses que des centaines de pièces d’or. Ah, la taverne ! Ce haut lieu de calme et de sérénité, où tout homme pouvait y passer un moment paisible après des mois de mer…

Elle poussa la porte avec bonne humeur en hurlant :

— Tavernier ! Du porc et du rhum !

Mais son cri se perdit dans la cacophonie de la bataille. Au milieu des tables et des tabourets qui volaient de droites à gauche dans la pièce infernale, elle remarqua quelqu’un à l’allure singulière. Plus grande que la plupart des hommes présents, les cheveux coupés au carré avec un bandana cramoisi sur la tête, elle collait de grandes torgnoles de son bras gauche enfermé dans un fin coffrage de bois. L’étrange appareillage lui donnait l’impression qu’elle possédait une palme de tortue en guise de membre. Une nouvelle venue probablement, car Morann voyait pour la première fois cette étrange figure parmi la horde de ruffians de Nassau. Faisant fi des projectiles, la jeune déserteuse se faufila comme un serpent entre les belligérants.

Fatiguée, elle n’aspirait qu’à se siffler une bonne bouteille. Elle sauta par-dessus le comptoir pour atteindre le tavernier planqué dessous. Elle réclama à boire comme si de rien n’était. L’homme lui tendit un cruchon sans même solliciter de piécette. De toute façon, il n’était plus à ça près. Morann savoura chacune de ses gorgées, pariant de temps en temps avec les pochetrons du comptoir pour savoir qui serait le dernier bagarreur de debout. Et pour le moment, la côte de la grande étrangère était de 1 contre 10. Il faut dire qu’elle dépassait Titan, le noir-marron, d’une bonne tête alors que ce dernier dépassait déjà tout le monde d’une bonne tête. Quand enfin le calme reprit possession des lieux, il ne restait que la grande femme combattante debout.

— Tu me dois dix pots, mon ami, se moqua Morann, bien heureuse.

L’autre grommela dans sa vieille barbe malodorante, tandis que le tavernier réapprovisionnait son cruchon vide.

— Hep, l’étrangère !

La bagarreuse se retourna. La pirate lui lança une bouteille.

Hormis quelques ivrognes au comptoir, tous les autres individus gisaient au sol, gémissant ou comatant. Face à la tristesse de la situation, dont elle n’était pas responsable pour une fois, Morann se saisit du porcelet qui rôtissait à l’aide d’un torchon crasseux. Puis elle quitta les lieux, le cochon frit dans une main, un cruchon dans l’autre. Parfois, manger chez soi à du bon.

À Nassau, hormis le vieux fort anglais qui servait à beaucoup de choses sauf à tenir son rôle, toutes les bâtisses se constituaient de bric et de broc, parfois entassées comme un gros agglomérat de patelles, parfois isolées comme un îlet au milieu du corail. Morann, elle, avait bricolé une cabane dans un gros arbre. Vautrée dans son hamac, elle dévorait un cuissot un peu trop grillé, rotant et engloutissant son rhum comme du petit lait.

— Hé toi ! La crevette !

Morann releva la tête et eut juste le temps d’éviter le projectile qui s’éclata sur le mur derrière elle.

— Mais ça va pas non ! Putain gâcher ainsi du rhum !

— Je ne demande la pitié à personne ! grogna la grande étrangère en tournant les talons.

— Hé ho ça va ! Je voulais être juste sympa ! T’avais bien le droit à une récompense après avoir dérouillé tous ces peignes cul ! Hé ho ! J’te parle la grande perche ! Tu m’écoutes quand je te cause !

Morann faisait peut-être deux têtes de moins que son interlocutrice, mais elle avait le sang chaud. Elle ne se laisserait pas faire. L’étrangère s’approchait d’un coin du dédale du bidonville lorsque la petite nerveuse lui envoya un projectile dans le dos. Les petits yeux bridés de la colosse lui lancèrent un regard noir. Elle non plus n’avait pas l’habitude d’être ainsi traitée, et encore moins par une demi-portion.

— Oups, déglutit la jeune galloise lorsqu’elle se rendit compte de son erreur.

Elle se dépêcha de monter plus haut dans son arbre afin d’attendre des branches trop fines qui empêcheraient son assaillante de la poursuivre. Alors que son adversaire gagnait sa cahute, Morann constata que le bras gauche de cette dernière était atrophié. L’étrangère se stoppa sans son ascension quand elle fut dans la capacité de se hisser plus avant.

— Ha ha ! Tu fais moins la maline maintenant la grande, ricana l’oiseau perché.

Morann fut satisfaite de la voir redescendre, contrite de ne pas avoir atteint sa cible. Cependant, son adversaire ne quitta pas la cahute, bien au contraire.

— Hé, mais ça va pas non ! C’est mon hamac !

— Je suis une pirate, petit canari. Je m’approprie les affaires des autres. Et je suis curieuse de voir combien de temps tu vas pouvoir rester niché dans tes cimes.

Elle se saisit du petit cochon grillé et le boulota.

— Mais c’est ma bouffe !

— Plus maintenant, Crevette.

Du haut de son perchoir, Morann se sentait bien idiote. Elle ne pouvait pas rester là. Si elle descendait, elle se prendrait une peignée, sûre ! Une petite baston ne lui déplaisait pas, mais pour le moment, elle aspirait plus à un peu de repos, le ventre repu et le rhum bu. Dans ce genre de situation :

— Pourparler ?

La grande intruse lui lança un regard de triomphe tout en mastiquant.

— T’es pas vraiment en position de négocier, Vermisseau.

Morann fut tentée de lui répondre qu’elle en fera référence à son père, mais ce n’était pas digne d’elle. Cela l’était plus d’être accrochée à une branche pour éviter une branlée.

— On partage le cochonnet, un tonnelet et on est quitte ?

L’intéressée fit mine de réfléchir, comme une actrice qui hésite. Cette petite lui plaisait, elle avait du cran, et assez d’intelligence pour savoir quand se retirer. Marché conclu.

Une fois de retour sur le plancher – pas des vaches —, Morann sortit de sa réserve personnelle du rhum vieux, ainsi que des coupes en bois. Les femmes se rabibochèrent et burent jusqu’à ce que leur gosier ne soit plus en mesure d’accueillir quoi que ce soit.

— Au fait, c’est quoi ton nom ?

— Jia, et toi demi-portion.

— Morann, enchantée.

Les verres s’entrechoquèrent et la paix revint... du moins pour l’instant.

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