Chapitre 8

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Jia luttait pour garder les doigts serrés sur le goulot de la bouteille. Plus de jonque à l’horizon depuis des heures. À bout de force, la grande Asiatique bataillait pour conserver une position de planche, sa précieuse à la main. Le sel lui brulait les lèvres alors que le soleil la cuisait. Quelle idée stupide de sauter à la mer ! À quoi avait-elle donc pensé en espérant fuir ainsi ? Peut-être qu’une mort rapide entre les pinces de son frère aurait été une solution plus douce. Non. Il aurait eu l’œuf.

Quelque chose frôla ses fesses. Une vive douleur lui dévora l’arrière-train. Elle tressaillit et jeta des regards angoissés alentour. Aucune trace d’un animal aquatique autour d’elle. L’eau, cristalline à la surface, s’enténébrait quelques mètres. Malgré sa bouche desséchée, une grosse boule de glaire lui dévala la gorge. La jeune femme fut soudain prise d’un malaise. L’océan calme jusqu’à présent lui sembla se déchainer comme lors des tempêtes. Ballotée, elle avait du mal à garder la tête hors de la flotte. Dans un mouvement pour se maintenir à flot, elle lâcha la bouteille. Paniquée, elle se débattit pour la retrouver avant qu’elle ne coule à pic. Dans ce moment d’agitation et de vertige, elle distingua un long filin brillant. Une partie flottait et l’autre s’enfonça dans les profondeurs. La pointe du tentacule tenait la flasque de l’œuf.

Jia plongea pour essayer de récupérer son précieux trésor. Une violente crampe lui paralysa les jambes quand elle s’approcha de son but. Elle hurla de douleur sous l’eau. Elle sentait ces membres s’alourdir et la tirer vers le bas. À la seule force de son bras valide, elle nagea lamentablement vers la surface. Ses poumons brûlaient lorsqu’elle émergea enfin. Encore déstabilisée par la piqure venimeuse, la jeune pirate peina à se maintenir à flot. L’océan était aussi plat qu’un lac alors que son organisme tanguait. Complètement désorientée, transporter par un roulis artificiel, elle dut se résoudre à abandonner l’œuf et donner la priorité à sa survie. Dans le chaos environnant, elle distingua une boule bleue translucide flottante. Egarée au milieu de nulle part, meurtrie et empoisonnée, et sans aucune terre en vue, Jia accepta sa perdition après des minutes de lutte vaine. Épuisée, elle se laissa couler. Adieu les chagrins, les douleurs, les trahisons, la délivrance arrivaient enfin après des années de calvaires, de traques et d’errances dans tout l’hémisphère sud. Pour se rassurer sur le dernier passage qui l’attendait, Jia se mit à réciter intérieurement un mantra.

Son dos toucha quelque chose. Dans son esprit, elle reposait déjà au fond de l’abîme. Mais ce sol marin était loin d’être un vaste champ plat, mais une chaine rocailleuse où de longues lignes de crête lui labouraient les omoplates. Un plancher océanique mobile qui la ballotait.

Puis soudain, l’air libre ! Ses poumons s’ouvrirent en grand et pompèrent. Un souffle de vie envahit le corps de la mourante. Jia bascula sur le côté pour vomir ce qui inondait sa gorge et sa cage thoracique. Elle se retrouva le bec dans l’eau. Durant un court instant, elle paniqua. Ses bras attrapèrent quelque chose, son sauf-conduit, et elle se hissa dessus, haletante. Sa planche de salut s’enfonça un peu sous les flots. La pirate bondit pour tenir sa tête à la surface. Elle la remarqua alors. Elle ne se trouvait pas sur un quelconque débris flottant. Non, une bête la portait sur sa massive carapace et celle-ci voguait avec une nonchalance incroyable.

Jia se frotta les yeux, puis ses lèvres ensanglantées. Elle peina à grimper sur le dos de l’immense tortue luth, épuisée.

— Que Gembu soit remercié ! Merci à toi, douce messagère.

Le chélonien ne broncha pas. Un frisson parcourut l’échine de la naufragée. Et si sa sauveuse n’était rien d’autre qu’un être psychopompe venu la conduire dans le monde des morts ? Elle se ravisa. Si vraiment elle était en train de passer de vie à trépas, son bras fracturé ne lui ferait pas un mal de chien. Elle soupira de soulagement. Hélas, le désarroi l’envahit. La bouteille lui avait échappé. Son bien le plus précieux, l’objet tant convoité et espéré reposait dans les tentacules d’une créature hideuse de cet océan étranger.

Elle fixa l’horizon pendant de longues heures dans l’espoir d’apercevoir une île, une voile ou même un oiseau. En vain. Exténuée, elle finit par s’endormir sur le dos de l’animal salvateur. À son réveil, les étoiles brillaient dans le ciel. Malgré ses yeux irrités, elle détermina approximativement sa position. Elle se trouvait à des milliers de miles des terres connues. Sans eau ni nourriture, elle se savait perdue. Le clapotis des vagues sur la carapace rythmait la progression des deux compagnes d’infortune. Jia se demandait combien de temps le chélonien la supporterait, bien que pour l’instant il nage de façon imperturbable.

— Que la grande Tortue soit louée, murmura la Chinoise du bout de ses lèvres craquelées par le sel. Elle fit une caresse amicale à sa monture. Une soudaine douleur la lança. Son poignet fracturé n’appréciait pas du tout de macérer dans l’océan. Complètement bleu et encore plus déformé qu’avant, il la dégoutait. Et dire que le second aura dû subir le même sort si elle ne s’était pas enfuie du temple ! Gembu, aussi cruel que salvateur. Ces serviteurs étaient vicieux. La jeune femme doutait que le Dieu Tortu puisse faire le moindre mal. Malgré les violences des prêtres envers elle et d’autres, sa dévotion pour le chélonien sacré perdura. Si elle ne faisait pas le poids face à ses frères, aucun autre humain ne lui opposait de vraie résistance.

Ses doigts touchèrent quelque chose de chaud et de râpeux. La tortue râla. Il se trainait, comme si la mer était devenue une masse compacte. Jia tourna la tête. Une plage ! Elle sursauta et versa dans le sable fin. Sa main valide repoussa les cheveux qui lui bouchaient la vue.

— Oh !

Pendant ce temps-là, la bouteille traçait sa route aux prises dans le tentacule d’une étrange créature.

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