Partie 5

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Comme il avait soigneusement évité d'y mettre les pieds depuis un ou deux siècles, ce fut la gargouille, qui connaissait bien les us et coutumes des citadins, qui établit quelques plans d'attaque pour lui. Fort des connaissances de son amie, il avait répété ses transformations une heure ou deux ; puis il avait déposé un baiser sur son front granitique. La gargouille l'avait laissé faire, avec un air grognon qui lui faisait une tête de crapaud. Ils savaient tous les deux qu'il ressentait plus que de l'amitié pour elle, et ce depuis bien longtemps. Le tac ne pipa mot ; il se changea en tourterelle et quitta le toit dans une gerbe de plumes diamantées.

Tout au long de la journée, tandis qu'il empruntait les rues de la vieille ville et découvrait tout ce qu'il avait évité jusqu'à présent, des cadavres fleurissaient sur son passage, maculant le bitume, attirant les mouches.

Tu as porté le tac !

Un petit garçon qui avait trouvé un chaton minuscule sur un banc.

Tu as porté le tac !

Un adolescent qui avait voulu apprivoiser un faucon et l'avait posé sur son épaule.

Tu as porté le tac !

Une grand-mère qui avait découvert un chiot au milieu de la route.

Tu as porté le tac !

Un père de famille, qui avait tenté de retrouver les parents d'une petite fille blonde abandonnée – elle avait adoré se percher sur ses épaules.

Tu as porté le tac !

Un homme dans la force de l'âge, qui avait cru aider une jeune fille à la cheville tordue.

Tu as porté le tac !

Et d'autres, d'autres encore, si nombreux que le tac avait cessé de les compter. Sa petite phrase rituelle n'avait plus aucun sens à ses oreilles tant il la répétait. Les citadins étaient crédules et pleins de bonté, c'était une véritable manne divine qui le faisait tournoyer et danser dans les rues, danser sous le soleil du crépuscule qui incendiait les façades et faisait scintiller les vitres comme autant de diamants.

Les sirènes de police résonnaient dans la ville, lancinantes, dramatiques, des cris s'élevaient des quatre coins des avenues ; le tac se sentait redevenir plus fort à chaque instant, recouvrer toute sa puissance disparue depuis si longtemps. Il avait l'impression d'être la mort en personne, un simulacre de prophète qui apportait désolation sur ces terres impies ; un châtiment pour ceux qui avaient osé tuer Bigorne et oublier le Carcolh.

Perchée au dessus de toute cette agitation pleine de soleil et de sang, la gargouille observait de ses yeux vifs et perçants, fière et soulagée, fière mais dévastée d'avoir ramené à la vie cet ancien monstre que tous pensaient disparu.

Le soir venu, elle tenta de le convaincre de changer de ville, d'aller plus loin le long de la côte, mais il ne se laissa pas influencer ; fou de pouvoir, avide d'énergie, le prophète mortel était bien décidé à terminer son œuvre.

Les jours de la semaine s'égrenèrent lentement. Chaque instant paraissait porter son lot de morts et de douleurs ; le tac devenait invincible, il se gonflait de vies arrachées, rendu ivre par l'abondance des êtres qui vivaient et marchaient autour de lui, qui arpentaient les rues comme autant de fourmis stupides, sans se douter qu'un chaton, un pigeon, un bébé ou une vieille femme fatiguée leur promettrait une mort atroce au prochain tournant.

Aucun loup-garou, aucun elfe, aucun vampire n'était de taille contre lui. Combien en avait-il tué, d'ailleurs, de ces mi-monstres perdus dans la marée humaine ?

Il allait gagner ce combat, et après celui-ci, d'autres viendraient, et il renverrait tous ces pucerons là d'où ils étaient venus.

– Il ne faut pas que tu sois trop sûr de toi, répétait la gargouille depuis le début de la semaine.

– Mais c'est ainsi, ils n'ont aucune chance, se vantait-il avec la démesure d'un enfant.

– C'est facile de dire ça quand tu écrases de simples humains. Mais lorsque tu auras une meute de loups-garous déchaînés face à toi, il faudra te battre, pas te transformer en chaton. Sais-tu te battre ?

– Ce n'est pas bien compliqué. En quoi me changerai-je ? En loup, pour les battre sur leur propre terrain ? En aigle royal ? En cerf, en sanglier, en taureau ?

– Le taureau peut être une bonne idée. Mais joue aussi sur la belette ou l'hermine, de temps en temps. Un taureau a la force, mais il manque d'agilité et sera facile à blesser pour un loup.

– Un taureau, donc, décréta-t-il. Nous verrons qui est le plus fort !

La gargouille soupira en levant les yeux au ciel.

– Et toi, ma belle, sais-tu te battre ? dit-il en la serrant contre lui, ce qu'il ne s'autorisait jamais d'habitude.

– Lâche-moi, grogna-t-elle.

Il ne réagit pas. Elle se retourna contre lui, plus vive qu'une anguille, le saisit à la taille et le propulsa derrière elle comme s'il ne pesait rien. Il fit une culbute au point culminant, s'écrasa sur le toit dans un cri surpris.

– Mais où caches-tu toute cette force ? grogna-t-il après s'être relevé en se massant le crâne.

Sans attendre de réponse, il se changea en renard et se hérissa face à son amie.

Celle-ci fit mine de retrousser des manches inexistantes, puis se mit à quatre pattes face à lui, comme une statue en attente de bagarre.

Ce qu'elle était.

– Ne sous-estime pas la force d'une gargouille, rugit-elle avant de se jeter sur lui.

Ils luttèrent pendant approximativement vingt secondes, jusqu'à ce qu'elle le plaque au sol, ses griffes de pierre scellées autour de son cou fragile.

– Regarde-moi ça, jeta-t-elle, toute douceur envolée. A quoi sert de se vanter quand on est aussi faible qu'un nouveau-né ?

Il poussa un glapissement et se débattit comme un beau diable. Les bras de la gargouille ne tremblèrent même pas. Elle finit par le relâcher et il s'éloigna, ulcéré, allant ruminer sa honte dans un coin.

– Voilà ce que c'est, d'être fort, asséna-t-elle, et c'est autre chose que de massacrer des humains sans défense.

Ils ne se parlèrent pas pendant les deux jours qui suivirent, ceux qui précédaient la pleine lune et la bataille fatidique ; et ce silence sonnait comme un glas pour eux deux, qui depuis des siècles ne passaient pas un jour sans chahuter ensemble. La gargouille se rongeait les sangs, persuadée d'avoir sacrifié des dizaines d'humains pour envoyer son ami à la mort ; elle ne lui pardonnait plus ses attitudes d'enfants, ses vantardises stupides et sa cruauté toute naturelle. Folie ne justifie pas tout. Quant au tac, il n'aimait guère qu'on lui démontre sa faiblesse.

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     « Cette femme fut victime de plusieurs tentatives d'empoisonnements, qui finirent par tuer son favori que l'on pense aussi son amant. Elle avait une robe blanche ensanglantée et j'ai comme l'impression que cela se répète encore : l'Infante est dans le vêtement semblable. Elle se tient tout aussi droite, les cheveux dénouées et emmêlés, sans rien pour les couvrir. [...] On dit que le sang d'assassins coule dans ses veines, qu'elle est incapable d'aimer et qu'elle se moque de tout le monde. »
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     « Et puis d'ailleurs, puisque nous y venons, je vais vous faire un récit préliminaire à l'événement qui nous poussa à partir : nous avons dans notre société deux camps qui se croisent et se tuent : les Modérés et les Radicaux. Et cette garce de Reine… ! — Marguerite ! C'est votre mère ! » Je ne reprends pas le choc de tout le monde ni le mien ; la Princesse reprit de plus bel : « — Salope ! C'est tout ce qu'elle est ! »
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 Son nom en latin est Margarita Palatina Valesia Engolisma Seria (Marguerite du Palatinat-Valois-Angoulême la Sérieuse). Plus tard, elle sera surnommée Margarita Sanguinea (Marguerite la Sanglante) après l'Affaire de la tour de Nesle, en avril DLXXI. Nous pouvons dire avec sureté qu'elle est amorale, plus qu'immorale, elle ne prend pas de gants quand elle parle à Catherine de Médicis, qui se lamentait de leur sort :
     « En fait, vous n'êtes plus qu'une aristocrate comme dises les révolutionnaires [en Italie]. Dauphine de Celtie parce que vous êtes (ou plutôt étiez) fiancée à mon frère. Celui-là étant mort, vous avez de la chance d'être argentée pour que quelqu'un d'autre vous épouse. Votre situation est bien compromise et vos atouts peu nombreux donc utilisez-les avec soin. »
 Toc, dans les dents... Et elle l'audace de signer « Affectueusement » !

--- Notes ---
(a) Chez moi, Amérique a toujours un sens continental ; jamais il n'est utilisé pour désigner les État-Unis d'Amérique.
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