Dans les yeux

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« Et c'est avec les honneurs que, tout entier, l'équipage d'Ubestoos salue ses frères et ses sœurs perdus au combat… »

Färrem observait avec intensité les flammes du crématorium dévoraient les corps de ses soldats, écoutant distraitement l'éloge funèbre du thanatopracteur. A quelques mètres de lui, Korvi pleurait bruyamment l'absence de son frère, elle portait une tenue sobre en toile blanche sur sa peau verte. Färrem ne pouvait s'empêcher de se maudire pour son chagrin, chacun de ses sanglots étaient comme une lame qu'on lui enfonçait dans la panse. Il n'avait pas été à la hauteur et ne se le pardonnerait jamais. Une violente tape sur son omoplate le fit vaciller et il émit une plainte douloureuse sous le tiraillement soudain de sa blessure. Quelques têtes se retournèrent, l'air offensé. Ikârvaîn les jaugea d'un regard sévère et les visages s'adoucirent instantanément pour retourner à leur contemplation de la mort.

« Combien ? » grogna le colonel.

Färrem se dégagea de sa main, encore posée sur son omoplate, avec contrariété et se décala pour lui faire une place. Ikârvaîn s’avança près de lui et croisa ses bras sur sa poitrine, prenant un air solennel.

« Douze. »

Le général émit un sifflement surpris, Färrem crispa sa mâchoire, bouillonnant.

« Il me faut ton rapport, maintenant. Décréta Ikârvaîn en se détournant.

- Non.

- Pardon ? »

Ikârvaîn se retourna pour lui adresser un regard autoritaire mais le jeune sergent le défia, l'air déterminé.

« Je resterai jusqu'à la fin. L'informa-t-il.

- Tu dois apprendre à faire passer les vivants avant les morts. Grogna le général avec mépris. »

Le jeune Körs se retourna pour dissimuler son trouble, la remarque se valait mais il souhaitait respecter ses hommes en assistant à leur funérailles. Ikârvaîn grogna une injure en s'éloignant, agacé par l'insolence de son sergent. Le service dura presque une heure de plus, une fois les corps brûlés, le thanatopracteur collecta les cendres dans une capsule et la vissa dans la trappe d'évacuation. Il élabora un dernier monologue pour louer la bravoure de ces soldats avant d'appuyer sur la manette pour évacuer les cendres, le nuage de poussière s'échappa hors du vaisseau et se dispersa dans l'espace. Les soldats commencèrent à quitter la pièce en bavardant, presque insensible aux funérailles qu’ils venaient de vivre. Idöm adressa un sourire discret à son sergent en passant près de lui, ses yeux verts étaient moins éclatants qu’à l’accoutumé et son teint avait pali, on pouvait apercevoir ses veines sous sa peau orangée. Färrem se rappelait tristement l’avoir vu trainé le corps déchiqueté de son caporal, l’image lui tira une grimace et il se frotta le visage pour la chasser. Korvi se posta devant lui en essuyant ses quatre yeux rougis, vainement.

"Mes condoléances. Murmura Färrem sincèrement touché par sa peine.

- Merci, Sergent. Répondit-elle la voix brisée. Comment vas-tu ?"

Il sourit, attendri par sa considération. Korvi n’avait pas pour habitude d’être bienveillante. Elle avait croisé ses quatre bras dans son dos et se tenait presque au garde à vous. Färrem avait souvent songé qu’elle ne savait être rien d’autre qu’un soldat, contrairement à Soraa, le clown de leur escadron.

« Ma blessure est presque guéris, je dois juste attendre quelques jours que mes muscles se régénèrent. Et toi ? »

Elle rougit doucement en passant une main sur ses côtes bandées.

« Je vais bien… grâce à toi. Murmura-t-elle. Je voulais te remercier. Tu ne t'en rends peut-être par compte mais tu es une inspiration pour les soldats. Ici, les sergents et généraux sont las de nous voir mourir, ils n'y prêtent plus attention. Le colonel Ikârvaîn en a fait une belle démonstration. Je respecte vraiment ton côté humain et j'espère que tu ne le perdras pas en chemin. »

Färrem en resta sans voix et comme il ne répondait pas, Korvi le salua respectueusement et s'éloigna. Le sergent observa la grande salle à présent vide et prit une inspiration de bravoure avant de la quitter à son tour. Il se rendit immédiatement au bureau de son colonel. Ce-dernier avait le nez penché sur une console et son front était plissé de frustration. Färrem tapa à sa porte avec retenu pour attirer son attention.

« Excusez-moi, colonel. Je ne souhaitais pas vous manquez de respect.

- Oh ferme la, tu me manque de respect continuellement, Färrem. Bougonna-t-il. Entre. »

Le sergent s’avança en grimaçant, l’autre n’avait pas levé le visage et il paraissait évident que son insolence était le dernier de ses problèmes dans l’immédiat.

« Iushodi, hein ? »

Ikârvaîn coinça une pipe entre ses dents et l’alluma distraitement en refermant la console. Il prit une grande inspiration de fumée avant d’enfin plonger ses yeux bleus dans ceux de son sergent. Färrem frémit malgré lui, il lui semblait presque que le général le regardait avec respect.

« Pourquoi penses-tu qu’ils vont à Iushodi ? Interrogea-t-il comme s’il connaissait déjà la réponse.

- L’ancienne cité Yvoarens… réfléchit Färrem en se pinçant le menton. J’ai retourné le problème dans ma tête, le seul intérêt qu’à cette ville aujourd’hui est son architecture atypique mais si je me souviens bien de mes cours d’histoire, les Yvoarens ont inventés la technologie qui nous permet de détecter les trous de verre.

- Tu n’es pas complétement débile, finalement. Se moqua Ikârvaîn. »

Le jeune Körs dut faire un gros effort pour ne pas perdre son sang-froid.

« Donc les Cervöru veulent s’emparer de cette technologie ? hasarda-t-il.

- C’est ce que je pense. Ce qui m'inquiète, c’est qu’ils n’en ont pas donné l’air jusqu’à présent. Nous n’avons aucune idée de ce qu’ils ont découvert jusqu’à présent. Sans oublier qu’ils avaient une Yvoaren entre les mains.

- Dans quel but ?

- Ah ! Il faudra au moins que tu sois Major pour savoir ce genre de chose ! »

Färrem eut un rictus agacé, il ne serait jamais assez gradé pour disposer des informations dont il avait besoin.

« Ne fais pas cette tête, tu en as le potentiel. Grommela le colonel à contre-cœur. Va juste falloir changer ton attitude.

- J’y travaillerai. Mentit Färrem.

- Bon, assez bavassé. Fais-moi ton rapport. »

Le sergent prit un instant pour se remémorer les évènements et en entama le récit. Ikârvaîn l’interrompit régulièrement pour approfondir plusieurs points mais il lui semblait qu’il ne désapprouvait pas les décisions qu’il avait prises. Lorsqu’il avait résumé les évènements à son retour, son sergent-chef avait eu l’air complétement affolé par la situation et surpris de le voir en un seul morceau. Il en vint à raconter l’embuscade dont ils avaient été victime, se rappelant douloureusement son impuissance en voyant ses soldats mourir sous ses yeux.

« Je t'en prie, aide-moi ! »

Färrem se releva dans un bond sous le regard hébété du colonel. La voix avait émané dans sa tête et sa détresse le rendait fébrile.

« Je dois partir.

- Tu te fiche de moi ! »

Le sergent avait déjà rejoint la porte et s'apprêtait à l'ouvrir.

« Sergent Färrem, je vous ordonne de vous asseoir !

- Je vous prie de m'excuser mon général mais je respecte vos recommandations en faisant passer les vivants avant les morts. »

Et sur ces mots, il quitta la pièce hâtivement. Un fracas bruyant retentit depuis le bureau derrière lui, Ikârvaîn le lui ferait payer. Il traversa les couloirs, courant presque. Les soldats qu'il croisait le dévisageaient avec surprise face à son expression de profonde inquiétude mais il ne leur laissait pas le temps de poser des questions à son allure. En quelques minutes, il atteint les couloirs de la section médicale. Un cri de terreur retentit, il accéléra un peu plus le pas et au détour d'un couloir, Loov se heurta à lui et tomba à terre. Elle était à moitié nue, larmoyante et le regard terrorisé. Ses pupilles blanches s'illuminèrent lorsqu'elle leva les yeux sur lui.

« Tu es venu ! Pleura-t-elle. »

Färrem lui tendit la main et l'aida à se relever.

« Que se passe-t-il ? Interrogea-t-il. »

Deux médecins en blouse blanche apparurent à l'autre bout du couloir, à bout de souffle, Loov se tendit instantanément et se cacha derrière lui.

« Oh ! La voilà ! S'écria l'un d'eux. »

Ils s'arrêtèrent devant le sergent et reprirent leurs respirations difficilement. Färrem ôta sa veste et la plaça sur les épaules de la jeune femelle.

« Pouvez-vous m'expliquer ce qu'il se passe ? S'enquit-il sur un ton autoritaire. »

Le premier médecin, un Hërd à la peau jaune, se redressa en soupirant.

« La patiente refuse les soins.

- Vous n'avez pas l'habitude de traiter des patients atteint de stress post traumatique ?

- Si mais la patiente…

- Comment s'appelle la patiente ?"

Le Hërd rougit honteusement, le second médecin, un Oddlveïss qui semblait sur le point de s'évanouir, leva la main pour prendre la parole en respirant bruyamment.

« Loov. »

L'Yvoaren sursauta en entendant son prénom dans sa bouche. Färrem pouvait la sentir trembler derrière lui, son sang bouillonnait et il peinait à maintenir son calme.

« Qui est responsable de ses soins ?

- Moi avec quelques centaines d'autres patients. Grommela le Hërd, piqué. »

Le Körs soupira, bien sûre qu'ils étaient débordés.

« Loov, peux-tu m'expliquer pourquoi tu as fui ton médecin ? »

Elle hoqueta de surprise malgré le ton doux qu’il avait employé.

« Je… Il… bégaya-t-elle, la voix tremblante. Mon médecin…. Je… je suis désolé…

- Je l'ai déshabillé pour pouvoir l'ausculter. S'impatienta le Hërd. »

Les sourcils du sergent se froissèrent et ses poings se contractèrent.

« La patiente… enfin... Loov refusait de coopérer. Expliqua l'Oddlveïss, voulant dissiper tout malentendu. Nous avons décidé de la sédater pour pouvoir la soigner sans qu'elle n'en vive l'angoisse mais apparemment nos sédatifs sont beaucoup moins efficaces sur son espèce. Elle s'est réveillée au milieu des soins, on avait à peine eu le temps de lui enlever ses vêtements et de la mettre en position. »

Loov émit une plainte ténue à ses mots.

« Vous êtes conscient que légalement vous n'avez pas le consentement de la patiente pour lui imposer des soins ? Soupira Färrem en se frottant le front. »

Les médecins devinrent livides et tournèrent enfin leur regard vers la femelle qui n’osait lever les yeux.

« Vous ne traitez pas un soldat qui a fourni son consentement au début de son service, il s'agit d'une civile. Et à vous entendre, il parait évident que vous avez outrepassé plusieurs de ses droits. Maintenant, je vais vous demander de retourner à vos autres patients, je repasserai plus tard avec Loov pour convenir des formalités liées à ses soins.

- Bien sergent. » Répondit le Hërd entre ses dents.

Puis les deux médecins firent volteface et s'éloignèrent avec empressement. Färrem attendit qu’ils aient disparu pour se relâcher, il se tourna vers Loov qui fixait le sol en reniflant.

« Je suis désolé, les médecins d’Ubestoos voient défilés des cas extrêmes et rarement des civiles. Ils ne pensent pas un mal, ils essaient juste de faire leur travail au plus vite pour pouvoir réparer tout le monde.

- Je ne voulais pas leur causer du tort… Souffla-t-elle à peine audible.

- Mais ils ont eu tort. Rectifia-t-il. »

Elle releva ses yeux brillants vers lui, ce devait être agréable de l’entendre dire. Il lui sourit malgré lui, son charme l’accaparant.

« Je suis obligé d’y retourner ? Demanda-t-elle en glissant son regard vers le fond du couloir.

- Pas dans l’immédiat, il faudra tout de même que tu sois ausculté, pour ton bien. Mais tu peux décider quand et par qui.

- Vraiment ? »

Son intonation surprise provoqua un rictus inquiet au Körs. Qu’avait-elle pu vivre ? Il secoua la tête pour chasser ses questions, il aurait tort de les poser, et lui tendit la main avec un sourire.

« Si tu le souhaite, je peux t’expliquer quels sont tes droits ici. Que dis-tu d’une promenade ? »

Elle glissa sa main dans la sienne sans hésiter et lui rendit un sourire radieux. Färrem fut surpris par la sensation douce et rigide de la peau nacre. Comme un galet que la mer a formé, la main de Loov caressait son épiderme mou avec douceur.

Il l’entraina vers la baie profonde du vaisseau, d’où l’on pouvait contempler l’étendu de l’univers. Loov l’observa rapidement mais ne s’y attarda pas, comme si elle contemplait cette vue chaque jour. Elle se déplaçait avec élégance et grâce sous les yeux envoutés de Färrem, qui essayait désespérément de se souvenir de ce qu’il connaissait des Yvoarens. Malheureusement pour lui, ces créatures angéliques s’étaient évanouies avec leur secret, ne laissant aux autres espèces qu’un vague souvenir de leur physique et de leur capacité.

« Quels sont tédroaïci ? »

La faute le fit sursauter et il la fixa avec une intensité qui la fit rougir.

« Je l’ai mal dit… Comprit-elle, baissant les yeux.

- Loov, tu parles une autre langue ?

- Non… je les ai oubliés… un peu… »

Il ne comprit pas ce qu’elle voulait dire mais comme elle semblait réellement embarrassé par la situation, il décida de ne pas poursuivre.

« Les Yvoarens sont une espèce reconnue par l’union intergalactique, classée comme allié potentiel, donc tu disposes des droits civils de l’union intergalactique. Tes droits te permettent d’agir comme tu le souhaite et de jouir de certains avantages avec pour limite les droits des autres. Par exemple, tu ne peux pas tuer quelqu’un à qui l’on reconnait le droit de vivre.

- Et tu as dit que les médecins n’avaient pas le droit de m’imposer leur soin ?

- Oui mais il y a des limites à cela. Si plusieurs médecins estiment que tu représentes un danger pour toi-même, ils peuvent légalement outrepasser tes droits. On va essayer de ne pas en arriver là.

- Je ne veux pas qu’ils me touchent. »

Son regard s’était assombri et elle s’était tournée vers la baie, tortillant la veste du sergent entre ses doigts.

« Les médecins sont là pour t’aider, si tu es blessé ou malade, ils te remettront sur pied.

- Je n’en ai pas besoin.

- Loov… ton corps est couvert de blessure. Si tu ne les laisses pas te traiter, elles pourraient s’infecter et empirer. »

Elle enroula ses bras autour d’elle.

« Je sais. Admit-elle dans un soupir. Peux-tu rester avec moi ?

- Si c’est ce que tu souhaites, oui. Mais je ne serais peut-être pas toujours là et tu ne dois pas tomber dans un schéma de dépendance. »

Elle fit volteface et le contempla, stupéfaite.

« C’est pour ça que tu me parles de mes droits ?

- Tu pourras te défendre par toi-même si tu as des ennuis en sachant cela. Personne ne te fera de mal physiquement sur ce vaisseau, mais ils risquent d’essayer de t’imposer des choses qui ne te conviendront pas. Tu peux demander à être traité par un autre médecin, à avoir un second avis médical, à voir leur supérieur ou à te faire représenter par un avocat. Et si tout cela échoue, tu peux toujours m’appeler.

- Parce que tu as du pouvoir ?

- Un peu seulement. Mais personne ne t’embêtera si tu fais valoir tes droits.

- Des limites… » répéta-t-elle en le fixant.

Ses pupilles blanches semblaient lire en lui comme un livre ouvert, il se perdit dans leur éclat et un cri du passé explosa dans son crâne, assourdissant de désespoir.

« C’EST MON DROIT ! »

Färrem sentit son corps basculé dans le vide et ses pensées se noyer dans ce souvenir. La voix d’Ikârvaîn résonna à ses oreilles, presque chaleureuse.

« Calme-toi, gamin. Il n’y a pas de droit qui tienne pour cela, tu as atteint la limite. »

Il rouvrit les yeux, ne se souvenant pas les avoir fermés, et inspira avidement comme s’il sortait d’une apnée. La main douce de Loov reposait sur son front. Il réalisa soudain qu’il était allongé à terre, sa tête appuyée sur les genoux de la femelle.

« Je suis désolé. Murmura-t-elle. Je n’ai pas fait exprès. »

Une goutte d’eau percuta son front, il releva les yeux pour la découvrir en sanglot et se rendit compte que ses propres yeux coulaient à flot également. Il se dégagea dans un bond et se releva pour marcher vers la baie. Färrem s’appuya sur la rambarde pour inspirer et expirer lentement, essuya son visage et se retourna vers l’Yvoaren. Elle se redressa, l’air grave, le regard habituellement si doux du Körs était affolé par l’angoisse.

« Je ne sais pas ce que tu m’as fait mais quoique tu es en retiré, garde le pour toi s’il te plait. »

Elle frotta ses joues pour en chasser les larmes et acquiesça.

« N’aies pas peur, Färrem, je ne dirais rien. »

Il se calma presqu’aussitôt, ne décelant que sincérité dans sa voix.

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