Tunnel

de Image de profil de GEOGEO

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Ce matin du seize juin 1906, je compulsais de la paperasse, je devais rendre un rapport sur les affaires de la nuit. Le patron se montrait intraitable sur ce point.

Il devait être sept heures du matin quand Plantieu rentra dans mon bureau.

— Inspecteur, il faut que vous veniez.

Je pris un temps avant de lever les yeux de mon document. Sa lecture ne me passionnait pas, mais je souhaitais faire cogiter le nouvel arrivant sur son incorrection. Lorsque je remarquai le teint livide de sa grosse figure, un frisson me parcourut. Je me demandais ce qui pouvait mettre ce vieux briscard dans un état pareil. Il en avait vu depuis qu’il patrouillait dans la capitale, des suicides, des crimes conjugaux, des enlèvements d’enfants et bien pire encore. Qu’il ait été aussi choqué me déroutait. Je me levai et enfilai ma veste avant de prononcer le moindre mot.

Il me devança à la porte et commença à dévaler l’escalier du commissariat avant que je ne le rattrape.

— Que se passe-t-il, Plantieu ?

J’espérais adopter un ton rassurant, mais je discernai des trilles d’angoisse dans ma propre voix.

— Je préfère que vous vous fassiez votre propre idée, inspecteur.

Même si je le sentais content de me refiler la responsabilité de ses problèmes, je percevais à quel point il était perturbé. Son corps tremblait. Il manqua de tomber en enfourchant sa bicyclette et je me demandais s’il tiendrait le coup. Je pris mon propre vélo et le suivi.

Il me conduisit près de Montmartre, à l’entrée d’une impasse où deux hirondelles attendaient. Le plus jeune, Gilbert, avait taché sa capeline à force de rendre le contenu de son estomac. L’autre, Carmin, ne faisait pas non plus le fier et tirait frénétiquement sur un bout de cigarette éteinte.

Plantieu mit pied à terre et m’invita à le suivre. Je le voyais qui se tendait à l’idée de retourner sur place. Je dévisageais un instant Gilbert qui baissa les yeux et essaya de me cacher les traces de vomis de son uniforme.

Un poing implacable me serra les tripes. Une odeur empestait le fond du passage. La tête des trois hirondelles en disait trop long pour soulager ma soudaine angoisse.

Nous entrâmes dans la ruelle. Elle devait servir de dépôt au troquet du coin, à en juger aux emballages de Suze qui traînaient là. Des relents de chair morte s’insinuaient dans mes narines. Je les reconnaissais bien, ils peuplaient mes souvenirs les plus sombres.

Plantieu me guida jusqu’à un tas de caisses et s’immobilisa, en m’indiquant de la main que je devrais continuer seul.

J’entrai et me figeai, le cœur à l’arrêt. Mon regard ne pouvait se détacher de son visage. Je ne sais pas combien de temps j’étais resté paralysé. Des bourrades et des paroles indistinctes parvinrent à briser ma coquille.

— Qu’est-ce qu’on fait inspecteur ?

Au ton de sa voix, je comprenais qu’il avait dû se répéter avant que je réagisse.

— Empêchez les curieux de s’approcher, bredouillai-je.

Devant sa passivité, je pris sur moi de compléter mes instructions.

— Plantieu, éloignez les curieux et envoyez Gilbert au poste ! Dites-lui de convoquer Prévost. Qu’il vienne avec son carton à dessin et cinq hommes. Qu’il prévienne la médico-légale pour qu’ils expédient un fourgon. Plus vite que ça !

Heureux de quitter les lieux, le gros policier claqua des talons en saluant et partit d’un pas chancelant.

Laissé seul, je me tournai vers le fond de l’impasse et contemplai à nouveau la tragédie. Le corps mutilé gisait entre deux caisses, à demi enveloppé dans des vêtements déchirés. Le torse et l’abdomen béaient sur les entrailles. Une robe et un chemisier, imbibés de sang, se confondaient avec les blessures. Une des jambes, arrachée à hauteur du genou, se couvrait d’un jupon de coton désormais rouge.

Sans que je leur demande, mes yeux explorèrent la scène et tombèrent sur un pied sagement chaussé d’un petit soulier. La facture des vêtements témoignait d’une condition modeste. La victime n’appartenait probablement pas à ces filles des rues poussées par trains entiers sur les boulevards de la capitale. Mais elle n’en restait pas moins morte. Je retardai le moment d’affronter sa vision. J’allumai une cigarette. Je regardais du sol vers les murs borgnes, puis vers le ciel qui se découpait entre les toits. J’abandonnai ma contemplation pour descendre à nouveau sur le visage.

Elle devait être brune, n’avait pas plus de vingt ans et affichait une grande sérénité. Elle avait raison, plus rien ne pouvait désormais la toucher. On croit en général que la face d’un supplicié porte les souffrances subies avant de mourir. J’ai souvent constaté que leur expression ressemble généralement à celle d’une personne endormie et paisible.

Je sortis mon carnet de ma poche et commençai à écrire : 12 juin 1906, impasse du Bolivet, sept heures quinze du matin. Sont présents sur les lieux : Gilbert, Plantieu et Carmin. Victime : jeune femme 20 ans ou moins, condition modeste. Corps mutilé, pas de trace de lutte, violence extrême.

Les odeurs de déjection de moisi et d’ordures se mêlaient à celles du sang. Ensemble, elles me retournaient l’estomac. Je passai entre deux caisses et rejoignis les autres à l’entrée de l’impasse.

Je retrouvai Carmin et Plantieu. Ils me tournaient le dos et fumaient, muets. Devant eux, des badauds les dévisageaient, mais ne faisaient pas mine de s’approcher.

Nous attendions depuis une demi-heure quand le reste de la brigade arriva. Cinq agents commandés par Prévost, un jeune inspecteur au regard tendre et aux belles moustaches. Il n’avait pas encore eu l’occasion de faire ses preuves sur le terrain. Par contre, il avait démontré ses talents de dessinateur et son souci du détail. Dans l’immédiat, je souhaitais trois portraits de la victime et je l’accompagnai auprès d’elle.

Après quelques vomissements, ses tremblements cessèrent. Dix minutes plus tard, il me tendit les croquis. Il lui avait donné un beau sourire et des yeux pétillants. La voir si vivante, tracée de quelques traits de crayon sur une feuille blanche me laissa la sensation d’un coup de poignard glacé.

De son côté, Prévost s’était remis à l’ouvrage et cartographiait la ruelle avec précision et méthode. Son regard d’artiste lui permettait de se détacher, de se tenir à distance de l’horreur. Je l’enviais.

Quand le fourgon de la morgue arriva, tiré par un cheval bien nourri, je sortis de l’impasse pour accueillir les nouveaux venus.

— Bonjour, Lilien. De Lavigne ne se déplace pas ?

— Non, à cette heure, il prend le thé avec le préfet. Qu’est-ce que t’as ?

— Une jeune dame, pas belle à voir.

Lilien et deux infirmiers me suivirent. Prévost continuait de porter des détails sur son carnet. Il s’écarta, livide.

Lilien s’accroupit près du corps et commença son examen. Il regarda, huma l’air, trempa un doigt dans une flaque de sang sur le sol.

— Je dirais qu’elle est morte, dit-il en tournant la tête vers moi.

Je ne souhaitais pas répondre. Mon visage devait être effrayant et il changea tout de suite de registre.

— D’après la coagulation, le décès date d’hier soir. Sa cause semble évidente, mais je ne pourrai te dire quel type d’arme a été utilisé qu’après examen.

— Je passerai vers six heures.

— Viens plutôt à sept. Le patron dîne chez le maire et je ne crois pas qu’il t’aime beaucoup.

Je retournai auprès des autres. À l’entrée de la rue, de petits attroupements se formaient de temps à autre et nos concitoyens tentaient de se renseigner. Je pris deux agents à l’écart.

— Faites le tour du voisinage, boutiques, marchands de vin, habitants. Demandez s’ils ont entendu ou vu quelque chose vers neuf heures hier soir. S’ils reconnaissent la fille du dessin, notez les noms et adresses, je m’occupe des pensions et des hôtels.

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Scène 2Chapitre5 messages | 1 mois
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