Lundi 24 août, 17h.

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J'ouvre les yeux et je ne comprends pas tout de suite où je suis. Il me faut un certain temps avant de prendre conscience que je suis dans une immense salle de bain, et que c'est celle de la maison dans laquelle je vivrai à partir d'aujourd'hui. ça me mine le moral. Je commence à avoir faim.

Je me lève, mes genoux sont ankylosés d'avoir dormi dans une position inappropriée, mes os craquent, j'ai un mal de crâne insupportable.

J'ouvre la porte doucement, sans faire de bruit. J'avoue que j'ai un peu honte d'avoir passé la journée à dormir par terre dans une salle de bain... Je me forge un air en colère, histoire d'être cohérent, même si je suis surtout lassé.

Il n'y a personne dans la chambre, alors j'en profite pour mettre des habits plus légers et je descends à la rencontre de mon père, dans la cuisine. Il me salue, plein d'une bonne humeur qui me donne la nausée, et je l'ignore. Je sors par la baie vitrée qui mène directement sur la plage en face de l'océan. Je marche, pieds nus, et ça me fait du bien. J'oscille entre les zones d'ombres et de soleil, histoire de ne pas me griller les pieds. J'ai dû faire un bon kilomètre quand je décide enfin de m'asseoir et de me poser pour réfléchir. Je parle à voix haute pour donner plus de crédit à mes pensées.

  • On m'a forcé à quitter mes amis, on m'a forcé à déménager. J'ai dû partir loin de la meilleure nana du monde pour venir sur une île paumée, et maintenant je dois partager une chambre avec un con pendant au moins trois mois. Je sais même pas de quoi mon avenir sera fait. Au secours.

Ça fait du bien de vider mon sac en regardant le ciel se refléter sur les vagues. C'est apaisant.

  • Besoin d'aide ?

Je sursaute, surpris et me retourne. C'est un jeune qui doit avoir mon âge qui vient vers moi et qui a probablement rien raté de mon discours. Il doit me prendre pour un fou.

  • Non, c'est bon....

J'ai un peu honte. Je cache mes yeux du soleil qui inonde ce garçon alors qu'il s'approche et vient s'asseoir à côté de moi. Je peux enfin mieux le définir. Il est un peu plus petit, il a les cheveux blonds, décolorés par le soleil et l'eau de mer, et la peau un peu hâlée. Le look surfer typique.

  • T'es nouveau ici, non ? T'es en vacances ? On a pas l'habitude de voir des touristes, ils viennent plutôt sur l'île principale.

Il a l'air sympa, il me regarde avec un sourire franc. La première personne avec qui je ne me sens pas sur la défensive. J'ai enfin l'impression de pouvoir me détendre et un énorme poids s'envole.

  • Ouais je suis nouveau, si on veut... Je viens d'emménager dans une maison un peu plus loin. Je suis là pour les affaires de mon père...

Je joue avec une brindille sur le sable tout en lui parlant.

  • T'as pas l'air réjoui. Je comprends, ça doit pas être évident de tout quitter pour venir ici. Mais tu verras, à force tu sauras apprécier la vie sur l'île. Y a pleins de belles surprises...

Il me regarde presque avec un air gourmand, et je crois comprendre que je suis son genre de "surprise".

  • Ok ok, bon ben je vais y aller hein, continuer mon tour, tout ça... Je dis en me levant, époussetant par la même occasion le sable sur mon short.
  • Attends, je te fais visiter ! T'inquiète, je mords pas ! (Et il rit, d'un rire aussi cristallin que l'eau qui arrive à nos pieds). Au fait, moi c'est Matthew, mais tu peux m'appeler Matt.

Il me tend la main. Je la prends, toujours avec méfiance, mais sa poigne ferme me donne confiance.

  • Jason, mais tu peux m'appeler Jay, je réponds en laissant échapper un léger sourire.

J'ai l'impression que mes muscles se sont atrophiés, que je n'ai pas souri depuis une éternité. C'est un peu le cas, finalement. Ça me fait du bien de me laisser aller un peu.

  • -Allez, viens que je te montre les merveilles de notre paradis !

Et il se barre en courant et en riant. Je le suis tant bien que mal. Putain, courir comme ça, ça fait un bien fou ! Ma tête se vide et je pense qu'à le suivre, j'en oublie tout le reste.

Deux heures plus tard, Matt m'a fait visiter une partie de l'île sur laquelle on vit. Il m'a aussi montré où il habite, à quelques minutes à peine de chez moi. En discutant avec lui, il a appris que je venais de finir le lycée et que j'étais paumé quant à la suite. Il m'a expliqué qu'ici ils ont l'habitude des transferts et donc des retards de dossiers et qu'il n'est pas trop tard pour m'inscrire à la fac. On décide d'aller faire un tour du côté des universités, et il me montre qu'une île entière y est dédiée. Il faut prendre le bateau - je vais finir par m'y habituer, hein ? - mais une fois sur place, c'est pratique. Il y a de petits restaurants, des snacks, une grande cafétéria, et pleins de bâtiments avec diverses spécialités un peu partout. C'est bien fichu finalement, c'est un énorme campus.

  • J'ai pris psycho, au moins c'est tranquille, tu peux dormir en cours, il me chuchote, toujours en riant, alors qu'on marche dans une cour qui mène au bâtiment administratif.
  • Ouais... C'est pas trop mon truc. Je sais pas quoi faire ici... J'ai jamais pensé à mon avenir en fait...
  • Et c'est vrai. Je suis complètement perdu.
  • Ben, tu voulais faire quoi avant ? Avant de venir ici t'avais bien des plans nan ?
  • Plus ou moins... Je pensais m'inscrire en santé, un truc comme ça.
  • Va en médecine ! Leur bâtiment est énorme, ils ont pleins de privilèges ! Il s'enthousiaste très vite.
  • Ouais, on sait pourquoi. Médecine c'est impossible pour moi, je suis pas assez passionné pour ça. Je suis un gros glandeur en cours. Enfin je veux dire, j'aime étudier mais la physique et les maths, franchement...
  • Tu peux toujours faire infirmier ou kiné alors... Ce sont de bonnes écoles ici.

Infirmier ? Pourquoi pas... J'ai toujours vu ce métier comme un truc de filles. Mais j'ai peu de choix ici, le campus a beau être grand, les filières sont assez limitées. Je vais à la réception et remplis le formulaire pour m'inscrire. La secrétaire me tend une liste de choses à donner pour valider l'inscription qui sera effective dès qu'elle aura tout reçu.

  • Y a pas de concours ou un truc comme ça ? Je m'étonne. À Paris, c'est plus compliqué.
  • Pas vraiment non, ils vont pas faire les difficiles. Sans compter que les examens suffisent assez bien à connaître les motivations et, du coup, à faire le tri... Et il recommence à rire.

Je le trouve sympa. Il est drôle et attachant, presque solaire. Il a le rire facile. J'ai appris en parlant avec lui qu'il a toujours vécu sur l'île et qu'il adore y être. Il connaît presque par coeur tous les coins et recoins de l'archipel. Je me sens vraiment en confiance, et j'ai plus l'impression d'être un bout de viande dans ses yeux depuis que je lui ai parlé de Marie.

***

En rentrant, je ne suis pas surpris de voir que tout le monde est en train de manger. Mon ventre hurle lui aussi, et je laisse ma fierté de côté pour m'asseoir à la place devant laquelle se situe mon assiette, à côté de mon père, en face d'Aiden. Je commence à manger en silence, mes pensées se mélangeant aux rires des autres. Je remercie quand même pour le repas - oui, j'ai quand même un minimum de politesse caché très profondément en moi- et je monte l'escalier pour rejoindre la chambre. Je vois que les deux lits sont faits, et je décide de prendre celui qui se situe au fond, pour essayer d'avoir un côté un peu plus "confiné", ce qui me rassure.

Quelques minutes plus tard, alors que je suis sur mon téléphone en train d'envoyer un whatsapp à Marie pour lui dire que je suis bien arrivé et que c'est aussi nul qu'attendu - tout en évitant de lui des paysages de carte postale et de mon sentiment de bien-être quand je regarde l'océan - j'entends dans le noir des pas qui montent puis qui s'approchent de moi.

  • Là, tu rêves.

C'est Aiden, qui a l'air carrément en colère.

  • De quoi tu parles ? Je ne comprends pas cet agacement, je ne lui ai rien fait.
  • C'est mon lit, t'y touches pas merci, va rejoindre le tien, tu prends assez de place comme ça.

Moi qui me pensais désagréable...Peut-être que ce type essaie d'entrer en compétition avec moi.

  • Y a d'autres façons de parler aux gens, t'es au courant ? Je lui grogne en sortant du lit et me dirigeant vers l'autre avec regret.

Alors qu'il allume la lampe de chevet, il me répond :

  • Arrête de geindre, tu seras sympa, je dois réviser.

Quel culot.

  • Eteins la lumière bordel, je suis crevé ! Je dois dormir !

Et c'est vrai, je suis complètement raide. En vrai, je crois que la lumière me poserait pas franchement de problème, mais ma fierté n'est pas du même avis.

  • Ben t'as qu'à dormir avec, Princesse. J'vais pas me coucher à vingt heures, tu rêves. Je dois bosser.
  • Mais va lire ton truc ailleurs alors, un peu de respect, merde!

Il me met hors de moi, il se fout complètement de ma gueule. La cohabitation promet !

Je l'entends qui se lève et je le vois se diriger vers moi comme une furie. Je me relève d'un coup dans mon lit, prêt à me défendre, surpris. Il approche son visage à quelques centimètres du mien, ce qui me pétrifie sur place.

  • Tu me parles de respect ? (Sa voix est glaciale). Tu m'as respecté ? J'ai sacrifié mon espace personnel, la seule chose qui était encore à moi et uniquement à moi ici. Mon père t'accueille chez nous, t'as pas eu le moindre respect pour lui, tu tires la gueule depuis que t'es là. (Je m'enfonce, toujours assis contre la tête de lit, alors que lui s'approche toujours plus. J'étouffe). Tu vas te promener à peine arrivé, tu rentres que pour bouffer, tu monopolises ma salle de bain, tu m'as même pas salué. (J'ai envie de lui dire que lui non plus, mais après sa tirade, je crois que j'suis mal placé...) La prochaine fois que tu me parles de respect je t'en colle une, c'est clair ?

Et il repart tranquillement comme si de rien était.

Ce type, qui fait au moins dix centimètres de moins que moi, qui porte des lunettes pour la lecture, qui a l'air si indifférent à tout, m'a filé des frissons. Je crois que c'est la première fois que j'ai pas trouvé la moindre répartie. Je me sens con. Je l'entends qui tourne tranquillement les pages de son énorme livre, comme si rien ne s'était passé. Moi, je suis complètement retourné, et je ne trouve, une fois encore, pas le sommeil de la nuit.

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