Un nouveau début

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Les flammes se sont éteintes, cédant la place aux premières lueurs du jour. La nuit a été courte, les jambes sont lourdes et les corps usés, mais il est temps de se remettre en marche.


Marthe a grandi dehors, elle est chez elle dans cette forêt, elle connaît les arbres et la course du soleil, elle sait d’après les plans qu’ils sont dans la bonne direction.

Ce qui n’empêche pas Jacqueline de pester, c’est encore loin, y en a marre, tout ça c’est de ta faute -René, qui d’autre ? -, j’ai mal à la hanche, c’était pas une bonne idée, cette fontaine de jouvence c’est rien d’autre que les élucubrations d’un illuminé en mal de reconnaissance.

 

Les autres avancent en silence, de plus en plus sceptiques quant à l’existence de cette fontaine. Ils pensent à hier, ils pensent à demain, aux causes, aux actes, à leurs conséquences. L’euphorie de la veille s’est transformée en angoisse sourde. La peur de devoir retourner aux Chanterelles se mêle à la peur de ne pas pouvoir y retourner.


L’ambiance est pesante, aussi lourde que les corps usés, au bord de la rupture. Ils avaient oublié le temps d’une journée qu’ils n’avaient plus vingt ans, et la réalité leur revient aujourd’hui comme un boomerang. Honoré doit probablement être dans le même état qu’eux : en pleine descente après le shoot de sa vie.

 

Soudain, Georges se fige. Les quatre autres manquent de l’emboutir, et tentent de voir ce qu’il semble fixer si intensément.

 

—     L.. là, bredouille-t-il. La Vergnote, derrière nous. Les arbres, plus grands, plus verts, plus feuillus devant nous. Vous les voyez ?

 

Les cœurs accélèrent, les pas aussi, dans un dernier effort dont ils ne se savaient pas capables.

Devant eux, un petit bassin de rien du tout, envahi par le lierre et le lichen. Une eau tout ce qu’il y a de plus banale, sur laquelle flottent quelques feuilles tombées là par hasard.

 

Jacqueline ouvre la bouche, se ravise devant le regard de René qui lui crie en silence : « Pas maintenant Jacqueline, pas maintenant ».

 

Ils se regardent sans un mot, sans oser, sans bouger.


C’est Marthe qui ouvre la danse. Elle se déshabille en silence et entre nue comme un ver dans l’eau tiède. Un peu gênés, les autres détournent le regard, puis chacun finit par la suivre, mettant de côté la pudeur et les doutes.


Plusieurs minutes passent.

Rien.

Pas un bruit, juste celui dans vent dans les arbres.

Aucun d’entre eux ne se résigne à sortir, à s’avouer vaincu.

 

Et puis.

Encore une fois, Marthe est la première à réagir.

 

—     Amir, tes cheveux…

 

—     Quoi, mes cheveux ?

 

—     Ils… ils redeviennent bruns. Tes tempes, là, elles ne sont plus grises. La couleur revient Amir, elle revient.

 

C’est discret, c’est fragile, mais c’est là.

 

Jacqueline ouvre la bouche. La referme - déjà un petit miracle en soi -, touche sa poitrine.

René ouvre la bouche, la referme, regarde les seins de sa femme. Doucement, lentement, ils se redressent, se gonflent, s’affirment.

 

Sur les mains de Georges, les taches de vieillesse s’estompent peu à peu.

Sur le ventre de Marthe, les vergetures, souvenirs de ses quatre grossesses, se font plus rares.

 

Planqués derrière les arbres, deux gamins d’une dizaine d’années pouffent de rire. La petite fille porte des vêtements trois fois trop grands pour elle, elle a fait un ourlet de fortune sur sa jupe en velours. Le petit garçon porte à ses pieds des baskets grandes comme des barques. On aperçoit à peine ses yeux sous la casquette géante qui lui recouvre la tête.

 

Ni Amir, ni Marthe, ni Georges, ni René, ni Jacqueline ne les ont repérés.

 

N’y tenant plus, la petite fille s’avance doucement vers le bassin, gonfle ses poumons et s’égosille soudain :

 

—     Alors les vieux, la patate ?

 

Les cinq évadés sursautent comme un seul homme et observent les deux mômes, les yeux comme des soucoupes.

 

—     Ge.. Ge.. Geneviève ? bredouille Amir. Jean ? C’est… vous ?

 

—     Un peu que c’est nous, vous avez quand même pas cru qu’on allait finir notre vie dans ce mouroir !

 

—     Mais c’est pas, c’est, c’est pas…

 

—     Si c’est possible. Allez les vieux, rhabillez-vous et suivez-nous. Vous pouvez refaire trempette plus tard. On a pas mal de choses à se raconter.

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Alice "Chocolat" Renel

Si Claude avait délaissé la philosophie pour l'ethnologie, ce n'était pas pour rien. Le délitement, l’abstraction trop
forte et les errements de cette matière formaient des outils proprement étriqués pour son esprit bien plus libre.

Grand bien cela lui fut. Il devint le plus grand penseur des ethnies et des sciences humaines et sociales de la seconde moitié du XXème siècle.

Petite, je voulais devenir philosophe. Ma mère me mis dans un lycée catholique de Lille et, arrivée à la faculté de Droit de Paris, une des quatre facultés de l'ancienne Université de Paris, je rencontrais Claude renforcée d'un bagage bien arrondi sur les principes et les grandes lois de notre temps. La faculté de droit était à l'époque la voie royale vers la Sorbonne. Je voulais étudier la philosophie et, plus que ça, l'étudier dans la meilleure faculté de France en la matière. Je me préparais pour être admise sur dossier, et préparer l'agrégation de philosophie.

Mais une chose me manquait.

Un camarade.

Un camarade dans la pensée, un visionnaire, un prophète du devenir humain et non-humain, bref, quelqu'un à qui confier mes pensées les plus folles et les plus raisonnables. La faculté laissait peu de place aux femmes et il fallait s'armer de relations pour être acceptée, se battre doublement.

J'observais Claude à distance, je ne le connaissais que de vue mais savais sa réputation d'élève brillant. Né d'une famille juive, d'un père artiste-peintre, j'appris qu'il était le descendant du chef d'Orchestre de Louis-Philippe et de Napoléon III, et en était quelque peu amusée. Cela expliquait peut-être ses grands airs lorsqu'il passait dans les couloirs.

Admise à la Sorbonne quelques années plus tard au département de Philosophie, quelle ne fut pas ma joie en apprenant que Claude, le brillant Claude, était admis également. Il préparerait l'agrégation de philosophie à mes côtés et serait mon concurrent indirect dans cette course aux honneurs de la république savante. La Sorbonne avait explosé le compteurs d'étudiants inscrits au cours de ces dernières années et, en 1930, nous étions désormais 14 500 élèves avec près de quarante pour cent de femmes.

Le moment où je rencontrais Claude, même si celui-ci me connaissait déjà probablement de vue, ne fut pas mémorable.

Ce fut à la buvette de la Sorbonne, alors qu'il discutait avec des camarades de classe sur l'absurdité des jeunes hégéliens.

Le professeur de philosophie de l'histoire, à qui je posais de nombreuses questions après le cours, s'agaçait. Faisant mine de l'apercevoir au loin, il s'avança vers Claude et me dit ; "venez, je vais vous présenter un de vos camarades de promotions", comme pour se débarrasser définitivement de moi.

Claude était avenant, artiste, un esprit libéré et rebelle des contraintes étriquées de la recherche classique de la Sorbonne. Le personnage qu'il incarnait m'étonnait, m'intriguait, et que je voulais savoir ce qu'une personne si excentrique faisait dans ce département, quels étaient ses plans, sa vision, son avenir.

Claude et moi devinrent bons amis. Il me fallut peu de temps avant de tomber amoureuse de lui. Entre autres étudiantes des départements d'histoire, de langue, de littérature et de sciences de la vie, je n'avais que le rôle de l'amie généreuse en notes de cours et en anecdotes à la pause déjeuner, rien de plus.

Je ne fus jamais rien de plus, mais je m'en contentais. Les discussions passionnées sur la temporalité de l'histoire et de la philosophie occidentale confrontée à l'homme et à sa physionomie, au territoire, à la géographie spatiale, les critiques de l'abstraction hégélienne et les pamphlets sur Marx autant que sur Kaustky, un des plus fidèles gardiens du Marxisme originel, me suffisaient. Je n'en demandais pas plus et l'écoutait répondre à mes opinions que je voulais enlevées sur tous ces sujets. Surtout, ne pas le décevoir.

Un an plus tard, au printemps 1931, celui qui faisait le bonheur des amateurs de rumeurs de sa promotion fut reçu troisième à l'agrégation de philosophie.

J'étais fière de lui, et, malgré notre éloignement progressif, toujours aussi amoureuse. Je ne quittais jamais cette admiration mêlée de désir que j'avais pour lui mais qui, je le savais, n'avait aucun avenir : il était connu que Claude aimait les belles femmes et il avait probablement senti que je m'intéressais un peu trop à lui, que je devenais trop présente.

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Poussée par mon chagrin et dans une sorte de désir morbide de savoir, je me renseignais davantage sur cette femme auprès de camarades de la Sobronne.

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Finalement, ce n'est pas parce que je n'étais pas assez jolie qu'il ne me choisit pas, mais parce que je ne faisais que de la philosophie.

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