Un nouveau début

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Au même moment Castel, enfin libérée de ses bas de contention, compresses et morceaux de sparadrap, pousse un hurlement qui réveille tous les patients des Chanterelles. Inquiète de ne pas parvenir à la joindre ni sur son bipper ni par téléphone, Monique, sa collègue de l’aile est, a trouvé la Vipère toute saucissonnée, écarlate et hirsute en train de se débattre dans la pharmacie.

 

   —  Les salauds, les salauds, ils vont me le payer ! Mais reste pas plantée là comme une gourde,  préviens le directeur, qu’il appelle les flics ! Ils doivent pas être bien loin !


Pendant ce temps, pleine balle dans les chemins de campagne, l’ambulance fonce au son de Highway to Hell.

 

—     Éteignez-moi cette horreur ! braille Jacqueline du fond de son siège.

 

—     Non ! répondent en cœur Georges, Amir et René, qui se déchaînent sur les riffs du guitariste d'ACDC.

 

—     Cherchez Fréquence Nostalgie ! René ! René tu m’écoutes ? René je te préviens !

 

A défaut d’entendre les sirènes, une lumière dans le rétroviseur les calme tout net juste avant d’arriver à Lartel. Gyrophare. Flics. Castel a appelé les flics.

 

—     On est fait comme des rats, René !

 

—     Oh boucle-là un peu Jacqueline, et fais-moi confiance, pour une fois !

 

Mais René a beau écraser la pédale d’accélérateur, les gyrophares se rapprochent dangereusement. Au moment où les pare-chocs sont sur le point de se toucher, René tente le tout pour le tout et braque à droite toute, bien avant le chemin de la Vergnotte. Il slalome un moment entre les arbres, regarde les gyrophares s’éloigner peu à peu, mais ne voit pas l’arbre qui leur fonce droit dessus…

L’ambulance s’encastre et s’affaisse contre l’arbre dans un bruit de tôle froissée.

Sous le capot la fumée, sous la ferraille les petits vieux.

 

Silence.

Puis un grincement.

Une portière enfoncée qui s’ouvre en peinant.

Des gémissements.

Le hululement d’une chouette.

Et le hurlement de Jacqueline :

 

—     Bordel de dieu de mammouth en bois mais t’as failli nous tuer !!

 

Amir, Georges, René, Marthe et Jacqueline s’extirpent lentement de ce qui reste de l’ambulance. Secoués mais intacts, les prothèses toujours en place.

 

—     Bon, au moins on les a semés, dit Amir, philosophe.

—     Et puis d’après mes calculs, estime Georges, on doit pas être bien loin de la Vergnote. Je dirais un ou deux kilomètres. A la louche. Trois, peut-être.

 

Marthe inspecte les horizons.

 

—     On n’a qu’à faire un feu, se reposer quelques heures et reprendre la route à pied après.

 

Un feu. Sa dernière veillée au coin du feu dans la forêt remonte à une bonne cinquantaine d’années, quand elle était chez les Jeannettes et partait en camp d’été. Un flot de souvenirs lui remonte droit dans le ventre, entre la caresse et l’uppercut. Premières amours, baisers volés, un corps tout jeune qu’elle avait à peine commencé à découvrir.  Qu’elle peut encore redécouvrir.

 

Une demi-heure plus tard, les cinq compères sont installés devant une grande flambée et observent, songeurs, les flammes lécher le bois. Ca cogne fort dans les cœurs, les mémoires se rallument et les langues se délient.

Sans trop y croire, mais suffisamment pour en parler, tous évoquent la fontaine et ce qu’ils aimeraient retrouver dans ses eaux mystérieuses.

 

—     J’aimerais bien retrouver mon corps, dit Jacqueline. Celui que j’ai laissé en route, au fil des années. Des seins bien fermes et des fesses rebondies.

 

Une lumière s’allume dans les yeux de René, qui se garde - de justesse - de tout commentaire. Sa femme s’est à peine remise de ses émotions, pas le moment de balancer une petite blague graveleuse. C’est qu’il tient encore à la vie, le bonhomme.

 

—     Moi je voudrais retrouver ma mémoire, poursuit Georges. La vivacité de mes vingt ans, les idées qui fusaient sans que j’aie à les chercher.

 

—     Et moi, le plaisir d’être touché, murmure Amir. Plus tu vieillis, moins on te touche, à croire que tu deviens contagieux. Et aujourd’hui, les seules caresses que je reçois, c’est celles des aides-soignantes qui me frottent le dos au gant de crin comme si j’avais du cuir à la place de la peau. Je voudrais juste un peu de douceur. Rien qu’un peu.

 

Les paupières se font lourdes, les dernières vingt-quatre heures ont été plus intenses que les quelques mois ou années passés aux Chanterelles.

Amir s’endort sans s’apercevoir que Marthe lui a pris la main et la caresse tendrement. Elle se blottit contre lui en silence, tout doucement, pour ne pas le réveiller.

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Alice "Chocolat" Renel

Si Claude avait délaissé la philosophie pour l'ethnologie, ce n'était pas pour rien. Le délitement, l’abstraction trop
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Mais une chose me manquait.

Un camarade.

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J'observais Claude à distance, je ne le connaissais que de vue mais savais sa réputation d'élève brillant. Né d'une famille juive, d'un père artiste-peintre, j'appris qu'il était le descendant du chef d'Orchestre de Louis-Philippe et de Napoléon III, et en était quelque peu amusée. Cela expliquait peut-être ses grands airs lorsqu'il passait dans les couloirs.

Admise à la Sorbonne quelques années plus tard au département de Philosophie, quelle ne fut pas ma joie en apprenant que Claude, le brillant Claude, était admis également. Il préparerait l'agrégation de philosophie à mes côtés et serait mon concurrent indirect dans cette course aux honneurs de la république savante. La Sorbonne avait explosé le compteurs d'étudiants inscrits au cours de ces dernières années et, en 1930, nous étions désormais 14 500 élèves avec près de quarante pour cent de femmes.

Le moment où je rencontrais Claude, même si celui-ci me connaissait déjà probablement de vue, ne fut pas mémorable.

Ce fut à la buvette de la Sorbonne, alors qu'il discutait avec des camarades de classe sur l'absurdité des jeunes hégéliens.

Le professeur de philosophie de l'histoire, à qui je posais de nombreuses questions après le cours, s'agaçait. Faisant mine de l'apercevoir au loin, il s'avança vers Claude et me dit ; "venez, je vais vous présenter un de vos camarades de promotions", comme pour se débarrasser définitivement de moi.

Claude était avenant, artiste, un esprit libéré et rebelle des contraintes étriquées de la recherche classique de la Sorbonne. Le personnage qu'il incarnait m'étonnait, m'intriguait, et que je voulais savoir ce qu'une personne si excentrique faisait dans ce département, quels étaient ses plans, sa vision, son avenir.

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Un an plus tard, au printemps 1931, celui qui faisait le bonheur des amateurs de rumeurs de sa promotion fut reçu troisième à l'agrégation de philosophie.

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