Un nouveau début

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Minuit et une minute.

 

Marthe est la première à utiliser la sonnette de sa chambre. Elle garde le doigt appuyé sur le bouton sans interruption pendant cinq bonnes minutes avant que cette vipère de Castel daigne se pointer en râlant.

 

—     Oh ça va pas commencer hein ! J’ai pas l’intention de courir partout cette nuit !

 

Marthe a beau lui expliquer qu’elle a un terrible mal de crâne, des nausées et des crampes intestinales, Castel ne veut rien entendre.

 

—     Ça va passer ! En attendant dormez et foutez-moi la paix, j’ai la saison 9 de Docteur House sur le feu, moi.

 

Les Chanterelles. Son environnement apaisant. Son excellente prise en charge.

 

Cinq minutes plus tard, Marthe, toute habillée sous sa couette, un thermos de café bien chaud entre les bras, entend une autre sonnerie au fond du couloir. Elle étouffe un rire en entendant la mère Castel se diriger d’un pas lourd vers la chambre de Georges.

 

Mêmes symptômes, même réponse.

 

—     Dormez et foutez-moi la paix ! Une intoxication alimentaire ? Certainement pas. Pour la énième fois je vous rappelle qu’on est pas dans un restaurant gastronomique, mais c’est pas non plus les poubelles de Leader Price ! Merde à la fin !

 

Cinq minutes. Nouvelle sonnerie. Amir.

 

Marthe entend les pas furieux de Castel marteler le sol de l’aile ouest.  Au loin résonne un désormais presque familier « Dormez et foutez-moi la paix ! ».

 

Cinq minutes. Nouvelle sonnerie.

Chambre de René et Jacqueline.

 

Castel, hors d’elle, arrache la porte plus qu’elle ne l’ouvre et hurle :

 

—     Vous allez encore me faire chier longtemps avec vos crampes intestinales ?!

 

Puis, remarquant l’absence de Jacqueline dans le lit jumeau, elle demande à René où est passée « l’autre ».

 

—     L’autre ? J’imagine que vous parlez de mon épouse. Et bien, ne vous voyant pas arriver, elle est allée vous chercher, espérant vous trouver dans la pharma…

 

—     Nom de dieu de nom de Dieu de nom de Dieu ça ne va pas se passer comme ça !

 

L’infirmière, échevelée, se précipite vers la pharmacie et tombe nez à nez sur Amir, Georges et Jacqueline. Une paire de bas de contention à la main, celle-ci jubile en vissant la Vipère à son fauteuil.

 

—     Notez que je fais attention à ne pas trop serrer, madame Castel. C’est mauvais pour la circulation.  Vous m’excuserez mais je vais aussi devoir vous appliquer une compresse stérile et un petit morceau de sparadrap sur la bouche. Là, tout doux. Voi-là.

 

Jacqueline recule d’un pas, prend le temps de savourer la vision, tandis qu’Amir attrape les clés de l’armoire à médicaments, retirant en même temps téléphone et bipper à l’infirmière en chef.

Quelques minutes plus tard, retour à la chambre de Marthe, qui vide plusieurs capsules de morphine dans son thermos de café, attrape son petit baluchon et emboîte le pas aux quatre malfrats.

 

Ils se faufilent sans problème jusqu’au rez-de-chaussée et s’arrêtent quelques mètres avant la loge du gardien. Marthe essaie de reprendre son souffle et ses esprits, encouragée par Amir qui lui presse doucement la main sur l’épaule.

 

—     Toc toc toc…

—     Hum ?

 

Une masse immense se hisse péniblement de son fauteuil, détournant à regret les yeux du petit poste de télé. La masse s’approche et prend lentement une apparence humaine. Presque deux mètres au garrot, une bedaine aussi imposante que ses épaules, le gardien entrouvre la porte vitrée et aperçoit la petite pomme ronde et lisse de Marthe.

 

—     Marthe ! Mais qu’est-ce que vous faites ici à cette heure ?

 

—     C’est que je n’arrivais pas à dormir, Honoré. Je crois bien que j’ai bu trop de café. Alors comme je sais que la nuit est longue pour vous aussi, je vous ai ramené le reste. Il est encore bien chaud et corsé comme vous l’aimez.

 

—     Alors ça c’est drôlement gentil à vous. Je prendrais volontiers une petite tasse, il faut juste que…

 

—     Voilà ! le coupe Marthe en lui tendant le mug le plus grand qu’elle a pu trouver, rempli à ras bord de café à la morphine.

 

A quelques mètres de là, les autres zouaves s’impatientent. Jacqueline jette des coups d’œil frénétiques dans toutes les directions, René transpire, Amir se tord les doigts, tandis que Georges, un peu plus loin, fait le guet.

 

Honoré est un brave type, mais il est surtout connu de sa hiérarchie pour son incroyable lenteur. Chacun de ses gestes paraît toujours en suspension, et ce soir Marthe n’a qu’une envie : appuyer sur la touche avance rapide.

 

Une gorgée.

René sue à grosses gouttes.

Une autre.

Les globes oculaires de Jacqueline menacent de jaillir de leurs orbites, montés sur ressort comme dans les dessins animés.

Une troisième gorgée.

Amir n’a plus aucune phalange à faire craquer.

Une quatrième.

Georges tend l’oreille à s’en dévisser le cou.

 

Marthe affiche toujours le même sourire doux et serein, guettant avec espoir les premiers effets de la morphine. Le problème avec Honoré, c’est qu’il semble déjà tellement embué au naturel qu’il est difficile de distinguer ce qui, de la drogue ou de son tempérament, est la cause de sa neurasthénie. Peut-être même que sans morphine, voler les clés de l’ambulance aurait été un jeu d’enfant.


Mais soudain, la grande masse semble prise de convulsions. Paniquée, Marthe regarde les épaules du gardien se soulever de plus en plus rapidement, sa bedaine se contracter, ses genoux se plier tandis que sa grosse paluche s’accroche au rebord de la porte. Et si elle avait trop forcé sur la morphine ? Et si au lieu de le droguer, elle était tout bonnement en train de le tuer ? Un son étrange lui parvient aux oreilles, de plus en plus fort, de plus en plus rapide, quelque chose de suraigu qui semble sortir du corps du molosse. Honoré n’est pas en train de mourir, pris d’atroces convulsions. Non. Honoré se fend la poire. Il est secoué par un rire immense et ridiculement haut perché qui agite toute sa carcasse.

 

—     Marthe ma jolie, Marthe je t’aime depuis toujours !  C’est Docteur House qui avait raison, c’est lui qui avait le bon diagnostic, comme toujours ! Il fallait bien remuer la pate pour éviter les grumeaux, tu vois ? Et le temps de cuisson, pense au temps de cuisson ma petite Marthe, faut toujours préchauffer !

 

Soudain, Georges s’agite sous l’escalier, se relève péniblement et remue les bras comme un naufragé. Quelqu’un arrive. Il rejoint les autres aussi vite que ses articulations d’octogénaire l’y autorisent.

 

—     Faut y aller là, on est cuit sinon ! Il en est où l’autre ?

 

Ils foncent vers la loge du gardien, où ils trouvent Marthe tout sourire, les clés de l’ambulance à la main et Honoré à ses pieds, cette fois littéralement écroulé de rire.

 

—     Fais attention aux cabines orange ma petite Marthe ! Elles t’attaquent sans prévenir !

 

—     Il est mûr. On fonce !

 

Lancés à pleine vitesse, les cinq lascars se dirigent en trottinant vers le sous-sol, direction le box de l’ambulance. René aux commandes, Georges en copilote, un quart de tour de clé et le moteur vrombit - comme peut vrombir le diesel d’une vieille ambulance, c’est-à-dire toutes proportions gardées -. René se sent pousser des ailes, il écrase la pédale d’accélérateur, se cramponne au volant, accélère encore quand soudain il entend hurler les autres :

 

—     Le portail René, le portail !!

 

Ils avaient pensé à tout. Pas aux clés du portail.

Trop tard pour faire marche arrière.

René appuie et appuie encore sur l’accélérateur, il y met toutes ses forces, tout son cœur et toute son envie de fuir ce foutu mouroir…

Et l’ambulance défonce le portail en plastique imitation bois de la Taule.

 

Dérapage contrôlé, crissement de pneus, René redresse la barre, ils ont réussi, ils y sont, dehors, libres, vieux et fous de joie. Direction la D656, plein nord, Lartel.

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Alice "Chocolat" Renel

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Petite, je voulais devenir philosophe. Ma mère me mis dans un lycée catholique de Lille et, arrivée à la faculté de Droit de Paris, une des quatre facultés de l'ancienne Université de Paris, je rencontrais Claude renforcée d'un bagage bien arrondi sur les principes et les grandes lois de notre temps. La faculté de droit était à l'époque la voie royale vers la Sorbonne. Je voulais étudier la philosophie et, plus que ça, l'étudier dans la meilleure faculté de France en la matière. Je me préparais pour être admise sur dossier, et préparer l'agrégation de philosophie.

Mais une chose me manquait.

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Admise à la Sorbonne quelques années plus tard au département de Philosophie, quelle ne fut pas ma joie en apprenant que Claude, le brillant Claude, était admis également. Il préparerait l'agrégation de philosophie à mes côtés et serait mon concurrent indirect dans cette course aux honneurs de la république savante. La Sorbonne avait explosé le compteurs d'étudiants inscrits au cours de ces dernières années et, en 1930, nous étions désormais 14 500 élèves avec près de quarante pour cent de femmes.

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