Un nouveau début

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—     Puisque je te dis qu’on passe pour les pigeons !

—     C’est toi le pigeon René, toi et ton foutu full avec ton foutu neuf de cœur qui n’arrive jamais !

 

Alors que Jacqueline et René continuent de s’écharper, Marthe et Amir observent Georges en silence. Lui qui d’habitude a le regard si vif semble aujourd’hui perdu dans ses pensées, préoccupé. Amir balance un coup de pied à René pour sonner la fin du round et Marthe pose sa main sur celle de Jacqueline. Retour au calme, enfin.

 

—     Georges, dit doucement Marthe. Qu’est-ce qui te tracasse ? Tu as l’air ailleurs.

—     Non non, je suis là, je relance, non je me couche, enfin tapis je, je sais plus où on en était.

 

Tous se taisent, pendus aux lèvres de Georges.

 

—     Mais qu’est-ce que vous avez tous à me regarder comme ça ?

 

 Ses doigts jaunis par le tabac pianotent fébrilement sur la vieille toile cirée.

 Amir se redresse sur sa chaise, croise les bras, plante ses yeux dans ceux de Georges et lui dit d’une voix posée :


—     Je te connais mon vieux. Tu as quelque chose à nous dire. Je ne bougerai pas tant que tu ne l’auras pas dit.


 Le bouquiniste soupire et se lance à contrecœur :


—     Vous allez vous foutre de moi. Mais tant pis, vous voulez savoir, alors je vous explique. Vous vous souvenez des livres que j’ai récupérés la semaine dernière ?

 

Les quatre compères hochent la tête en signe de compréhension. Sa femme avait passé l’arme à gauche quelques mois plus tôt, et leurs trois fils avaient commencé à se déchirer sur la question de l’héritage. Pour limiter les dégâts, Georges avait décidé de renoncer à tous les biens communs amassés à l’échelle d’une vie et légué le tout à ses fils. Charge à eux de s’en débrouiller, lui ne voulait pas être mêlé à ça. Il avait demandé une seule chose : une vingtaine de vieux bouquins qu’il n’avait jamais réussi à vendre, et qui prenaient la poussière depuis des années dans le grenier. Pas la moindre valeur à part celle des souvenirs d’une vie passée le long des quais de Seine.  Aucun de ses fils n’avait pris la peine de traverser la France pour lui remettre ces livres, la Poste s’en était chargée à leur place.

 

—     J’ai mis des semaines à les ouvrir, ces bouquins. C’est con hein, c’est juste du papier, et en sale état en plus. Enfin bref, j’ai fini par mettre le nez dedans. Et je suis tombé sur un drôle de truc.

 

Silence dans l’assemblée. Concentration maximale. Même Jacqueline et René ont oublié de s’engueuler.

 

—     C’est un mauvais roman qui a été publié à compte d’auteur par un pauvre type dont personne n’a jamais connu le nom. Ca s’appelle Les mystères de la Vergnote, le gars a écrit ça en 1912.

 

Les gens du coin connaissent bien la Vergnote, cette petite rivière qui traverse les bois de Lartel quelques kilomètres au nord de Courbiac.

 

—     Un roman sur la Vergnote ? s’étonne Jacqueline. Mais qui a envie d’écrire plus de trois lignes sur ce ruisseau de rien du tout ? Rien d’intéressant là-bas, le pauvre homme devait vraiment…


Coup de coude de René. Jacqueline se tait. Le coude de René se sent tout ragaillardi devant une telle force de persuasion.

 

—     Bon, toujours est-il que ce type a inventé une histoire tirée par les cheveux, où il est question d’une fontaine de jouvence cachée dans les bois de Lartel, tout près de la rivière.

 

—     Une fontaine de jouvence dans les bois de Lartel ? s’esclaffe Jacqueline. Et pourquoi pas une soucoupe volante dans les égouts de Courbiac, tant qu’on y est ?

 

Coup de genou de René. Jacqueline se tait immédiatement. René n’en revient pas, son genou non plus.

 

—     Alors j’allais laisser tomber le livre, vous voyez, mais voilà que le type, à la fin, raconte que c’est une histoire vraie, que personne ne l’a jamais cru, qu’aucun éditeur n’a voulu publier son roman et que…

 

—     Tu crois qu’elle existe, cette fontaine ? le coupe Amir, qui ne l’a pas lâché du regard depuis tout à l’heure. Tu crois qu’on peut rajeunir en y faisant trempette ?

 

—     J’ai l’air d’un fou, hein ?

 

—     Un peu. Mais j’ai envie d’y croire, à ton histoire.

 

—     Moi aussi, avance timidement Marthe.

 

—     Mais enfin mais ça va pas bien vous autres ? explose Jacqueline.  René, dis-leur voyons ! Tu es du coin aussi que je sache, tu sais bien que c’est n’importe quoi !

 

Il se trouve que René hésite. S’il fait fonctionner sa raison, il se rallie à l’avis de Jacqueline. Mais il sent aussi monter en lui une petite folie douce. Et si Georges avait raison ? Et si pour une fois, il n’avait pas envie de se rallier à l’avis de Jacqueline ?

 

C’est finalement Marthe, la douce Marthe, qui prononce tout haut ce que les autres arrivent à peine à penser tout bas :

 

—     Et si on allait la chercher, cette fontaine ?

 

Alors que quatre paires d’yeux se mettent soudain à briller, deux autres paires commencent à balancer des éclairs dans tous les sens. Jacqueline est en train de perdre les pédales, et quand Jacqueline perd les pédales, la notion de risque devient toute relative. L’idée de traverser à pied un champ de mines prend tout à coup des airs de promenade digestive, et sauter d’un avion sans parachute n’est plus rien d’autre qu’une franche partie de rigolade. Une seule solution : la fuite. René l’a bien compris - des années d’expérience -, et s’est déjà carapaté en glissant au passage à Georges qu’ils en reparleraient la semaine suivante, pendant la prochaine soirée poker.


Tout le monde se sépare fissa, laissant la vieille Jacqueline, 50 kg toute mouillée, retourner la table de jeu en criant que non non mais c’est pas possible, qui m’a collé une bande de fous pareils, mais c’est pas possible dites-moi que je rêve.

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