Un nouveau début

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—     Je mets dix.

—     Je suis.

—     Moi aussi.

—     Je relance de vingt.

—     Vingt ? Mais ça va pas non ? Et comment on fait si tu perds ?

—     Puisque je te dis qu’il faut miser gros pour faire semblant d’acheter le pot !

—     Et moi je te dis qu’il vaut mieux miser léger pour appâter !

—     Et voilà, grâce à toi maintenant tout le monde est au courant de la stratégie, merci bien !

 

Les deux qui s’engueulent, là, c’est René et Jacqueline. Jamais d’accord sur rien. Bientôt cinquante ans que ça dure. Les trois dernières semaines, ils ont passé des heures entières à regarder les films de Scorsese, à apprendre le vocabulaire des joueurs de poker dans les tripots enfumés de la pègre new-yorkaise. Tout ça pour qu’au final, les trois autres assis autour de la table se paient une fois de plus leur tête.


Les trois autres, c’est, dans l’ordre du jeu autour du plateau : Marthe, 78 ans, ancienne femme d’agriculteur. A sa gauche, Amir, 83 ans, ex-ouvrier dans le bâtiment. Et pour fermer le cercle, Georges, 79 ans, bouquiniste sur les quais de Seine pendant quatre décennies, autoproclamé intello du groupe.


Le couple de gangsters, René et Jacqueline, 157 ans au compteur à eux deux, font partie du Milieu : ils ont tenu un bar-tabac dans le centre pendant plus de trente ans. Certes ils connaissent assez mal la mafia new-yorkaise, mais n’allez pas croire qu’ici à Courbiac on plaisante avec eux : ils en savent tellement sur tout le monde qu’il vaut mieux les avoir dans la poche.

 

Courbiac.

Son église, sa mairie, sa salle des fêtes, ses 122 âmes perdues au fin fond du Lot-et-Garonne. Et surtout, surtout, sa maison de retraite Les Chanterelles, surnommée la Taule par les petits vieux qui y échouent. Jolie brochure d’accueil en papier glacé, jolie façade, joli parc et jolies chambres. En bref, un bien joli mouroir pour un si petit village, un mouroir de renom qui attire les clients de par sa situation géographique : la verdure, le calme, l’éloignement - très important pour les familles, ça, l’éloignement - et sa réputation en matière de prestations et de prise en charge - très important pour les familles, ça, la prise en charge.

 

Amir était arrivé aux Chanterelles le premier et avait vite entrepris de visiter tous les coins et recoins de la Taule. C’est que le bâtiment, lui, ça le connaissait. Au départ, il cherchait juste un endroit pour fumer ses Gitane tranquille et boire une un petit coup de gnôle de temps en temps. Un peu d’intimité, c’était tout ce qu’il demandait. Il avait fait la connaissance de Georges au détour d’un couloir, et de fil en aiguille ils s’étaient liés d’amitié. C’est ensemble qu’ils avaient  déniché la planque idéale : une pièce sombre et sans fenêtre  entre les locaux techniques et la buanderie, un coin oublié où personne ne mettait jamais les pieds. Le no man’s land des Chanterelles, le Tripot des Aînés.


Ils prirent l’habitude de se retrouver là un soir par semaine pour jouer au poker, aménageant les lieux à leur sauce. L’alambic de fortune pour la gnôle, c’était une idée de Georges. Plutôt que d’aller jusqu’au bistrot du village s’acheter une bouteille en cachette, autant la fabriquer eux-mêmes. L’ancien ouvrier du bâtiment avait fourni le matériel - soixante ans de métier, à défaut d’une fortune, ça vous laisse un peu d’outillage -, et l’ex bouquiniste les idées - quarante ans de métier, à défaut d’une retraite, ça vous laisse quelques connaissances, et Dieu sait si on trouve de tout dans les livres. Une casserole à pression, trois seaux en plastique et un serpentin en cuivre plus tard, l’alambic tournait à plein régime. Un soir par semaine donc, Amir et Georges battaient les cartes au milieu des vapeurs d’alcool et de la fumée de cigarette.

 

Plus tard était arrivée Marthe, petite femme toute ronde au visage lisse comme une pomme. Une vie entière à la ferme lui avait laissé un teint de jeune fille et des pommettes bien roses, qui viraient facilement au rouge quand Amir lui chuchotait des mots doux. C’est qu’ils s’aimaient bien, ces deux là, comme seuls savent s’aimer deux petits vieux qui ont eu la vie dure et les caresses trop rares. Marthe était pudique sans pour autant être prude, loin de là. C’est donc tout naturellement qu’elle s’était jointe à la clandestinité hebdomadaire des deux copains de gnôle.

 

Quelques semaines plus tard les deux gangsters de Courbiac atterrirent aux Chanterelles. Ils avaient débarqué au réfectoire comme on entre au saloon, et la salle s’était tue dans un silence de western. Deux cents paires d’yeux s’étaient baissées, plan fixe sur les chaussons Isotoner de Jacqueline, long travelling vers le tricot Damart de René. La messe était dite : on ne plaisantait pas avec les anciens buralistes qui avaient vu naître la moitié des habitants du village. Ces deux là pouvaient vous décimer en un quart de ragot.

 

C’est ainsi que se forma le club du Tripot des Aînés. Jacqueline, René, Marthe, Amir, Georges, épiés par les uns, enviés par les autres, assurément différents et désespérément irréprochables.


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