Chapitre 2 - Caresses de prunelle

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  La traversée de la ville fut une épreuve pénible.

 Dans les allées opprimées par le soleil, assaillies de poussière et sable erratiques, Lass avait senti les regards effrayés, intrigués, répugnés, lécher son corps entier. Rebuté par ces sensations inquisitrices, il avait préféré emprunter des ruelles orphelines de passants, mais le chemin n'en avait été que plus long, et l'humidité des passages étroits aux parois rongées de sel de pierre l'avait à nouveau mis en nage.

 Il atteignit son but et se précipita sur le perron. Le bâtiment était chétif et cerné par d'imposantes maisons de briques à l'allure noble. Il n'enviait cependant rien à ses voisines grâce aux étendards flamboyants qui dansaient avec le vent et couvraient presque l'entièreté de la façade.

 Lass franchit l'épaisse porte à double battant, qui pivota sans le moindre bruit. L'intérieur était sombre, et ses yeux se firent aveugles. Le regard d'un autre chatouilla sa peau.

 Il s'avança de quelques pas.

  • Je cherche du travail.

 Aucune réaction ne lui parvint, hormis qu'on l'observait. En détail.

 De petites caresses curieuses parcouraient son corps, son torse, ses cuisses, s'arrêtèrent sur le fourreau-lamé de son avant-bras, suivirent les courbures de ses épaules, effleurèrent les deux cicatrices horizontales sur son visage pour revenir ficher ses yeux dans les siens.

 Puis une voix annonça présence, à quelques mètres devant lui. Féminine et agréable.

  • Et comment vous appelle-t-on, le balafré ?
  • Lass Asshain.
  • Vraiment ? C'est regrettable, mais il n'y a nul besoin d'un assassin. La contrée est tranquille, il n'y a pas de prime sur tête en ce moment.
  • Je ne prends que les contrats contre nature.

 Le bruit d'une allumette raclant une surface rugueuse déchira le silence, et une bougie s'embrasa de l'autre côté de la pièce. Un visage au teint rose pâle et des cheveux blancs en cascades apparurent, derrière lesquels se profilait le bout d'oreilles pointues.

  • Un assassin qui ne prend que des monstres pour proie ? C'est original. Vous êtes en pleine reconversion ? s'amusa-t-elle d'un sourire en coin.

 Lass profita de l'apport de lumière pour observer la salle.

 La jeune femme siégeait derrière un comptoir sur lequel reposaient de nombreux livres, assise sur un tabouret presque aussi haut, penchée en avant, sa tête entre ses mains gantées et ses coudes en appui. Les ombres dansaient sur son visage fin et sa position offrait une vue plongeante sur son décolleté où pointait une poitrine timide.

 Le reste de la pièce, tout en longueur, dépourvu du moindre meuble, ne dévoilait qu'un accès à l'étage supérieur et un panneau de bois où patientaient une dizaine de contrats en papier. Aucun d'entre eux ne présentait de prime élevée. Bien au contraire.

 Il reporta son attention sur l'étrange demoiselle.

  • Je ne pense pas être le plus original de nous deux, elfe. Le ciel de ce côté du monde ne vous paraît-il pas trop éblouissant ? répliqua-t-il en lui rendant son sourire.

 Elle pinça son nez et se redressa.

  • Détrompez-vous, je suis née ici. Je ne me suis jamais rendue aux terres du Nadir. C'est ma mère, une humaine, qui m'a élevée suite à une aventure avec un elfe du voyage.
  • Une bâtarde alors ? Intéressant. J'en ai déjà croisé, des comme vous, mais ils étaient moins enclins à la discussion. Vous êtes nyctalope, mais frappée d'albinisme.

 Le poids du regard de la femme s'alourdit, acéré et agressif. Son visage se durcit, et sa voix s'aiguisa.

  • Que voulez-vous, exactement ?
  • Pardon, aurais-je dû dire hybride ? Ou métis ? Je ne voulais pas être grossier.

 Elle dénuda sa main droite, porta son pouce et son index à sa bouche, puis les écrasa contre la flamme à ses côtés. L'obscurité revint.

  • Demi-elfe aurait été approprié. Le panneau est sur votre droite. Choisissez un contrat et allez-vous-en.
  • On m'a recommandé cet endroit, il y en aurait un qui sortirait de l'ordinaire. Une idée ?
  • Soit on vous a menti, soit vous êtes très en retard. Il n'y a rien de tel ici, c'est un coin tranquille, je vous l'ai dit.

 Son ton ne s'était pas attendri. Lass protesta presque, certain des informations en sa possession, mais se ravisa. Il se dirigea vers le panneau, et effleura de ses doigts le pan de bois piqué de petits trous jusqu'à rencontrer les manuscrits. Il devait briser la distance qu'elle avait instaurée.

 Il hésitait lorsqu'il sentit le regard de l'inconnue glisser dans son dos. Ses épaules larges à nouveau, ses omoplates, ses reins. Puis son fessier, où ils s'immobilisèrent.

 Une larme de sueur perla le long du front de Lass. La sensation qui s'éternisait sur le bas de son anatomie le mettait mal à l'aise, mais c'était le signe qu'il attendait.

  • Jouons à un jeu, voulez-vous ? Si je gagne, vous vous renseignerez sur le contrat dont je vous ai parlé. Si vous gagnez, je ferai ce que vous voulez, commença-t-il.
  • Quel jeu ?
  • C'est très simple. En trois manches, vous fixez une partie de mon corps, et je dois deviner laquelle. D'accord ?

 Quelques secondes s'écoulèrent sans réponse, et le mercenaire craignait qu'elle n'ait flairé le piège.

  • Alors ? Avouez que si vous perdez, un petit renseignement n'est pas cher payé, insista-t-il.
  • Cochon qui s'en dédit. Mais vous fermerez les yeux en plus de rester dans le noir.
  • Entendu.

 Il se plaça au centre de la pièce, s'orienta vers elle, puis ferma les yeux. Le regard de la demi-elfe se mut, son torse, son épaule droite...

  • Allez-y, annonça-t-elle, détendue.
  • Vous fixez mon bras droit, répondit-il sûr de lui. Mon coude.

 Elle tiqua de la langue.

  • Bravo, vous avez deviné.

 Il sourit. Ce n'était pas le terme qu'il emploierait.

  • Mais je suis sûre de remporter la prochaine manche, allons-y, continua-t-elle.

 Lass était convaincu qu'elle bluffait, les effleurements virevoltants à différents endroits de son être. Il ne pouvait pas perdre.

 Tout à coup, son ressenti devint flou. Le poids du regard s'allégea, presque imperceptible, et s'étendit à son être entier. Il douta, réfléchit à toute allure. Comment était-ce possible ? Il avait l'impression qu'elle enserrait son corps, les caresses devenues une étreinte.

 Une pensée absurde lui vint. Était-elle là ? Avait-elle profité de sa concentration pour se blottir contre lui et fausser son jugement ?

 Un souffle d'air sur son visage brisa sa reflexion. Elle se trouvait là, contre lui, il en était sûr. Instinctivement, il ouvrit les yeux.

  • Faute, perdu ! annonça la demi-elfe, triomphante, à quelques mètres devant lui.
  • Comment avez-vous... débuta l'homme aux bandages en fronçant les sourcils.

 Le bruit d'une allumette le coupa, et la lumière jaillit à nouveau. Assise sur le comptoir, un livre ouvert à la main, la jeune femme lui souriait d'un air fier.

  • C'est enfantin. Après la première manche, j'ai bien compris que vous aviez, je ne sais comment, le don de ressentir si l'on vous observe. Je m'en suis même doutée dès que vous êtes entré. Vous avez annoncé sans sourciller que vous cherchiez du travail, plongé dans le noir et sans aucun moyen de savoir que j'étais là. Et pourtant, vous n'avez pas bougé jusqu'à ce que je vous réponde. Personne n'a jamais agi comme ça. Et c'est ce qui vous a fait perdre. Je n'étais pas persuadée que ça marche, mais si je brouille ma vision en dilatant mes pupilles, votre capacité perd en efficacité. Au final, je vous regardais sans vraiment le faire.
  • Et le courant d'air ?

 Elle tendit le bras, et agita le bouquin.

  • Une petite stimulation, pour vous réveiller. J'ai eu peur que vous vous soyez endormi. Quoi qu'il en soit, maintenant que j'ai compris comment vous battre, vous n'avez aucune chance. Mais j'ai envie de continuer à jouer. Je vous propose une nouvelle épreuve.

 Lass, dépité d'avoir perdu à son propre jeu, ne pouvait se permettre de refuser. Sa fierté le lui interdisait. Il acquiesça.

 Une nouvelle fois, elle porta ses doigts à sa bouche. Plus lentement. Plus sensuellement. Un geste hypnotisant.

 Et l'obscurité reprit ses droits.

  • Choisissez un des contrats, celui que vous voulez, et accomplissez-le. Mêmes enjeux, si vous gagnez, je me plierai à votre demande, si vous perdez, vous satisferez les miennes.
  • Entendu.

 Il s'exécuta, se saisit du premier parchemin qui lui tomba sous la main, puis quitta le bâtiment.

 Le soleil l'éblouit, et il dut attendre que ses yeux s'accoutument pour consulter le contrat.

  • Et merde, lâcha-t-il, irrité.

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 Plus tard, j'apprendrais qu'un rêve ne dure qu'une à deux secondes. Tout comme j'apprendrais que les morts se relèveront et marcheront sur le monde à la fin des temps. J'apprendrais également que les raies possèdent deux organes reproducteurs, que les cyborgs sont en voie de développement et que se pincer reste un bon moyen de savoir si l'on rêve ou non. Et pourtant, pour l'heure, je ne connais rien à la vie et ce songe semble être des plus réels. À tel point d'ailleurs, qu’il semble encore se poursuivre et afficher ses menaces, alors que je suis levé depuis plus de cinq minutes.
 Au fur et à mesure que je reprends mes esprits, je réalise qu'en dépit de ces quelques heures de sommeil, c'est en vérité cinq jours de survies qui se sont déroulés en mon esprit. Cinq jours à chaparder maigres subsistances dans les négoces d'une ville abandonnée, désertée ou... Assassinée peut-être !
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 Je suis conscient que s’ils m’attrapent, ils me feront disparaître, tout comme ils semblent déjà l'avoir fait pour tous les habitants de cet endroit que j’arpente. Une ville qu'ils sillonnent sans doute depuis des heures. Un bon gros village plus précisément, où ils ont su trouver astuce pour surprendre quiconque. Dissimulés dans les moindres zones sombres ou confinés derrière chaque porte, étroit passage, dessous de véhicules et même saut-de-loup, envieux de me prendre au dépourvu. Navré pour ces êtres sans le moindre fondement, je suis empli de malice et bien plus rapide qu'ils ne le seront jamais ! Et ainsi j'avance à découvert. Marchant et courant à travers rues et ruelles. Me tenant loin de ces bras qui ne cessent de se tendre en ma direction, ou de ces crânes qui claquettent des dents afin de donner alerte.
 J'avance, épiant par deux fois chaque recoin qui me paraît suspect. Et en y regardant à deux fois, mon sang se fige dans mes veines, tandis que je longe la rue centrale de mon bourg laissé à l'abandon.
 Derrière les nombreuses vitrines de grandes surfaces ou de petites boutiques, les divers mannequins exposent clairement les divers vêtements au goût du jour. Ces monceaux de plastique de taille et d'apparence humaine sans moindre expression et qui d'ordinaire restent inertes. Et pourtant, en ce jour de disgrâce, tous leurs regards opaques semblent se détourner sur moi. Des regards qui m'obligent à m'immobiliser un instant, afin de me rendre compte que ce n'est que mon imagination qui me joue des tours. Et aussi improbable que cela puisse paraître, une tête se tourne doucement en ma direction, laissant apparaître un sourire qui ne me rassure en rien. Une tête aussitôt suivie d'une seconde, puis une tierce qui finit par laisser ces trentaines de statues creuses se retourner sur mon passage. Effigies de plastique qui se détachent de leurs supports, afin d'envahir la ville à leur tour. Brisant devantures de verre, ou ouvrant portes et portiques pour me prendre en chasse à leur tour, afin de me plastifier, alors que je me dois encore et toujours de veiller à ce que ces autres créatures ne m’attrapent pas pour me déchiqueter.
 Cela fait deux jours que je déambule dans les diverses ruelles, cherchant en vain de trouver repos. Autant dire qu’à cette occasion, mon problème d'insomnie se trouve être mon meilleur allié. Surtout que chacun de mes poursuivants reste capable de ressentir ma présence. La présence d'une vie ! Incontestablement la seule en ces lieux qui m'apparaissent étrangement petits. Plus encore qu’à l’accoutumé.
 Une eau claire, fraîche et potable s'écoule encore des diverses fontaines que compte la ville. Une aubaine qui me permet de me désaltérer, après des heures et des heures de marche ou de courses effrénées. Seule la nourriture pose problème et m'oblige, à de trop nombreuses reprises, à prendre des risques plus accrus. Car pour ce faire, je suis nécessairement obligé de m'engouffrer dans l'un ou l'autre de ces fameux négoces, tout en prenant le risque de m'y laisser piéger. Par chance, cela n'arrive pas. Ou... Presque pas. Je ne chaparde que le strict minimum et détale aussitôt. M'abaissant et contournant ces abominations qui tentent encore et encore de me saisir au passage. Que cela soit au détour des rayons du commerce ou à l’instant d'en sortir.
 En plein cœur de cette ville qui m'a vu naître, s'écoule une paisible rivière qui laisse remonter une forte odeur de vase, lorsqu'arrive la saison estivale. Une odeur à la limite nauséeuse. Et pourtant, c'est sur ses berges que je finis par retrouver une certaine quiétude, une fois en retrait du centre. Et tandis que cadavres ambulants et effigies de cire sillonnent les alentours des habitations à ma recherche, je me retrouve à nouveau proche de là où tout a débuté. Une école ! Ou... Plus exactement un ancien hôpital reconverti en école lugubre et morose. Là où je suis né à peine quelques années plus tôt, dans le courant d’un été ou une puissante tempête faisait rage. Une bâtisse qui semble m'en vouloir personnellement, étant donné que par la suite, chacun de mes cauchemars débutera dans son arrière-cour, modelée en une aire de jeu.
 Il va de soi que je ne m'en rendrais compte que bien plus tard dans ma vie. Car pour l'heure, mon songe se poursuit alors que je me délecte de ma maigre miche de pain dérobée à la hâte. Misérable bout de pain quelque peu durci par le temps. Mais cela ne m'importe guère. L'essentiel reste le bienfait que cela procure de pouvoir remplir mon estomac qui commence à réclamer pitance.
 Bien entendu, je reste aux aguets de tout ce qui se passe à l'horizon. Une flagrante accalmie semble s'être rependue sur toute la ville et j'entrevois, quelque deux-cents mètres plus loin, un couple d'une vingtaine d'années qui longe la petite rivière. Ce couple ne semble pas venir de cette ville. En tout cas, je ne le connais pas ! Et pourtant, je pensais connaître tout le monde dans ce paisible bourg de moins de huit-mille habitants.
 Néanmoins, un fait autre attire inévitablement mon regard. Non pas le couple, je vous rassure. En vérité, c’est la rivière en elle-même qui me met en alerte ! Une rivière qui s'est étrangement retrouver peuplé de mystérieuses raies d'eau douce. Je me souviens qu'ils l'avaient annoncé aux infos et que tout le monde en parlait, quelques jours plus tôt. D'ailleurs, j'en avais déjà entrevu une ou deux auparavant. Mais là, ce n'était pas loin d'une quinzaine de ces prétendues raies qui laissaient battre leurs majestueuses nageoires semblables à des ailes. Allant et venant, ou tournant simplement en rond sur la dizaine de mètres que ladite rivière possède de largeur.
 Arrivé à ma hauteur, de l’autre côté de la berge, le couple s'immobilise, bras dessus dessous, puis s’embrasse après un long regard. Je ne prête réelle attention à leur ébat et continue de scruter la rivière. Je veux comprendre pourquoi elle aiguise tant mes sens aujourd’hui. Le pont le plus proche, lui, ne se situe qu'à une centaine de pas de l’endroit où je me trouve. Et pourtant, au lieu de me rendre près du couple, je me relève simplement de ce tapis d'herbe sur lequel je m'étais assis, avec la ferme intention de mettre ces gens en garde, face au potentiel danger que représente désormais la ville. Mais contre toute attente, une fois debout, mon instinct me ligature la langue et ma gorge se noue, sitôt confronté à leurs inquiétants regards luminescents qui se détachent l’un de l’autre, se détournent sans geste brusque, puis se fixent sur moi. Des regards si intenses, qu’ils semblent pénétrer mon âme. Le regard d’un homme et d’une femme qui entament la descente qui les mène dans le berceau même de la rivière, alors qu'ils se dévêtent tout deux. Laissant clairement entrevoir deux organes génitaux propres à chacun, à l'instant où ils pénètrent dans cette eau devenue périlleuse, faute à ces dards envenimés que ces multiples raies portent à la base de leur dos. Et aussi inimaginable soit-il, les deux individus se métamorphosent en ces inquiétantes créatures aquatiques et en deux battements de nageoires, traversent la rivière.
 Je suis tétanisé. Abasourdi par ce phénomène qui s'offre à mon regard inexpérimenté. Et forcément, je me pince l'avant-bras, conscient qu'il ne peut y avoir autant de tragédies capables de toucher une seule et même ville en même temps. Mais contre toute attente, la douleur et bien présente. Tout comme l’est la seconde d’ailleurs.
 Figé, je regarde le jeune couple sortir de l'eau. Un homme et une femme qui aussitôt retrouvent apparence en tout point comparable aux humains ordinaires, si ce ne sont ces doubles sexes qu'ils ne prennent soin de dissimuler. Et tandis qu'ils s’avancent en ma direction, je soulève le regard et entrevois une dizaine d'inconnus qui se baladent de-ci de-là. En vérité, dix individus qui me braquent de leurs méprisables regards. Me laissant ainsi comprendre qu'ils sont tous raies. Des raies venues de je ne sais où, afin de dévorer vif, chaque personne qui se laisse berner par leur duperie. Et aussitôt, alors que le couple semble vouloir se vêtir, je me volte, bien décidé à prendre la fuite, avant que tous ne s'élancent sur moi.
 Par chance, quelques enjambées plus loin, je tombe sur un véhicule de police qui effectue sa patrouille quotidienne. D’une gestuelle expressive, je sollicite son arrêt, puis expose brièvement les faits aux deux agents. Du moins, les actes peu clairs de ces raies venues d'un probable autre monde. Comme il fallait s’y attendre, aucun d’eux ne s’abaisse à croire en de telles sornettes. Et ainsi, pour me prouver mon tort, ils s'avancent en direction du couple. Ces deux curieuses créatures qui semblent soudain bien amical. Presque humaine, malgré ces brefs regards froids et fluorescents qu'ils me lancent par-dessus les épaules des agents de sûreté.
 De moins en moins rassuré, pour mon compte, je continue d’inspecter les alentours. La dizaine de raies reconverties en sinistres personnages, bien que provenant de tout côté, s'approchent de plus en plus, alors que j'entrevois quelques phalanges ou bras osseux passer au travers d'une rangée de thuyas. Des bras au bout desquels se trouvent ces corps sans vie, tous plus désireux les uns que les autres de venir à mon encontre. Par chance, des corps pour l’instant retenus par un grillage oxydé et vissé contre des barres serties dans l’asphalte. Je me retourne donc à nouveau en direction du couple, afin d’écouter leurs pitoyables excuses. Deux êtres qui sur mon inattention, on finit par me faire faux bond. Deux raies à l’image de l’homme qui pour l’heure déballent la petite pente menant à la rivière, afin de s'engouffrer dans cette eau devenue mortelle. Emportant les deux agents avec eux. Du moins, ce qu’il en reste, alors qu’après avoir gagné leur confiance, ces ignobles métamorphes leur ont sauté à la gorge et déjà partiellement dévorés. Deux agents, les seuls humains croisés depuis des jours, de qui il ne restera rien, près de sept secondes plus tard, une fois à la merci de toutes ces créatures voraces et sanguinaires. Des hominidés qui n'ont fait que se mettre en appétit et qui, une à une, finissent par sortir de l'eau et prendre apparence d’hommes et de femmes et m’obligeant ainsi à reprendre ma folle course. Celle-là même qui se terminera trois jours plus tard, lorsqu'à bout de souffle, je finirais par me réveiller. Laissant, après coup, se poursuivre se rêve durant près d'une vingtaine de minutes. Bénéfique cauchemar qui m'a fait me sentir en vie, tout comme l'ont fait les quelques suivants qui sont venus embellir mes courts sommeils.
 Rêve prémonitoire, avis prophétisé, ou simple et banal rêve sans le moindre intérêt ? Seul l'avenir me le dira. Un avenir que j'entrevois terne et sanglant. Mais que cela ne tienne ! J'ai été initié à l'art de la survie et j'ai appris à me démener seul dans un monde aux mille dangers. Et quoi qu'il advienne je suis en vie, et cette vie m'appartient. J'y ferais face, quoi qu'elle me réserve. Je suis tout à fait en jambe, rusé, observateur et prévenant. Et dans un bon mois et demi j'entamerais ma septième année, alors que je ne verrais mon premier film d’horreur que dans six ans. Ces films ! Pitoyables mises en scène surfaites, en comparaison à ces songes que l’on nomine vulgairement "cauchemar". État d'inconscience dans lequel notre subconscient nous laisse nous sentir… En vie !
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