46.4

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– Mais il a peut-être… Il a peut-être tué sa grand-mère à l’époque, ou n’importe quelle Dame, il a… Comment peut-elle…

– Je ne sais pas, trancha Maya en remuant les braises du brasero. Il n’a jamais voulu en parler. Peut-être qu’il n’a rien fait à l’époque, qu’il a eu peur et s’est caché dans un coin, comme un adolescent normal ? Lilas le sait sans doute. J’imagine qu’il le lui a dit, et qu’elle a fait son choix en connaissance de cause. Tu traites ma fille d’idiote, Picta ? Ou de traîtresse ?

Les yeux de Maya se fichèrent dans les miens, acérés.

– Non... Je sais que Lilas est une fille intelligente, dis-je à voix basse.

Sa colère retomba aussitôt. Elle secoua tristement la tête.

– Ils ont la vie très dure à cause de cette union. Ma fille est méprisée et détestée des nôtres, ici, au quartier Sud. Elle a déjà été caillassée par des enfants. Des petites filles de neuf ans lui jettent des pierres quand elles la voient passer, tu te rends compte ? Elles ne se rendent pas compte de ce qu’elles font… Ce sont leurs mères qui leur transmettent leur haine. Et les choses ne sont pas belles non plus du côté de son compagnon…

Je baissai les yeux en tentant de comprendre la portée du choix de Lilas dans un monde tel que le sien. Mais pourquoi avait-elle choisi l’un de ces Ours-là ?

– Je n'arrive simplement pas à comprendre.

– Moi aussi, je te rassure, j’ai eu du mal ! s’exclama Maya. Par la Maison, je ne sais même pas comment elle l’a rencontré. Je lui avais interdit d’aller vers le quartier Est, c’est bien trop dangereux pour les filles de son âge… Mais elle a dû outrepasser l’interdiction, bien sûr, cette petite inconsciente ! Peut-être qu’il a pris sa défense face aux autres. Ça ne m’étonnerait pas de sa part, il a ce côté chevaleresque qui m’énerve un peu, comme Auroq quand il était jeune…

Elle stoppa son babillage et désigna son Ours :

– Et Dagnor ! Ouh là, il aurait fallu que tu sois là pour voir sa tête quand elle le lui a avoué. Il a dit quelque chose comme…

– « S’il touche à ma fille, je lui arrache les couilles et j’en fais un collier », grogna l’intéressé.

Je ne pus m’empêcher de hausser les sourcils.

– C’est une très bonne menace, fit Auroq. Tu as le sens de la formule.

Mon amie leva les yeux au ciel dans un demi-sourire.

– Mais c’est moi la maîtresse de famille, pas Dagnor. Et mes filles le savent bien. Lilas a bien dressé son galant. Pendant des mois, il m’a davantage fait la cour à moi qu’à elle ! Il nous amenait des cadeaux, de la nourriture, il a nettoyé la tanière de fond en comble. Qu’est-ce que j’en ai profité !

Elle se mit à rire. Sa légèreté me révulsait un peu.

– Elio, il s’appelle. Je ne pense pas qu’il ait fait grand-chose il y a quinze ans. C’est un gentil garçon. Il aurait pu prendre ma fille de force, l’emmener avec lui. Et même la « partager » avec ses amis – la Maison nous en préserve ! C’est ce qu’ils font, ces barbares. Qu’en avait-il à faire, de mon avis ? La plupart s’en moquent, je te le dis tout de suite. Mais lui, non.

Maya sourit doucement et contempla les deux enfants.

– Ils se sont installés dans une tanière, pas très loin d’ici. Et regarde les merveilles qu’ils nous ont pondus il y a deux ans ! Je suis toujours ravie quand je dois les garder. (Elle grimaça.) Sauf quand ils font leurs dents, comme en ce moment. Bon sang, ça ne m’avait pas manqué… Et encore ! Thonia en a eu cinq de son côté, tu imagines ? Deux grands Oursons qui ont eu neuf ans cette année, et trois petites Dames de trois ans. Elle voulait deux portées, cette inconsciente ! Moi, une seule m’a bien suffi.

Maya baissa la voix.

– Tu sais, je n’étais pas pour mélanger ainsi les mâles et les femelles, je ne voulais pas les élever ensemble. J’avais peur que leurs garçons me mordent, qu’ils se montrent brutaux et mal élevés ! C’est ce que l’on racontait quand on était jeunes, tu te souviens ?

Je hochai la tête. Une idée reçue parmi les centaines qui couraient dans la Maison.

– Je craignais qu’ils influencent leurs sœurs dans le mauvais sens. Mais mes filles n’ont rien voulu entendre. Et au final, elles avaient raison ! Ces oursons sont aussi doux que des agneaux.

Elle plissa les yeux et prit un air de grand-mère rapace.

– Par contre, deux des fillettes m’ont déjà mordue. Je n’étais pas contente du tout !

– Thonia… est-elle installée avec un rebelle, elle aussi ?

– Pas du tout ! Elle les déteste… Elle déteste son beau-frère. Pour tout te dire, la dernière fois qu’ils se sont tous retrouvés ici, elle lui a flanqué un plat dans la figure. (Maya mima le geste.) Plaf ! Bon sang ! Quel chaos. Il s’est levé d’un bond et ils se seraient battus comme des garnements si nous n’étions pas intervenus. C’est qu’ils ont le sang chaud, ces rebelles, pas comme nos domestiques.

Dagnor et Auroq grognèrent à l’unisson.

– Bref, Thonia est avec un ancien serviteur. Il a perdu sa Dame à l’époque, lui aussi. Il est plus jeune qu’elle. Tu imagines ? À notre époque, c’était inconcevable ! Mais ça n’a pas l’air de les déranger, alors moi… ce que j’en dis, hein…

Tout en l’écoutant, je regardais moi aussi les deux petits. La fillette endormie mâchouillait l’oreille de son frère. La Maison avait décidément bien changé. Désormais, des couples pérennes se formaient, des frères et des sœurs grandissaient ensemble… N’était-ce pas ce dont j’avais toujours rêvé ? Une certaine beauté avait éclos grâce à la grande catastrophe, et cela me mettait mal à l’aise.

Puis mon passé de généalogiste ressurgit d’un coup. Je visualisai les liens du sang qui pouvaient exister entre chaque Ours, chaque Dame, et une épouvantable crainte me saisit.

– Maya, dis-moi que vous avez récupéré les registres de généalogie. Dis-moi que tous ces couples ne se forment pas au petit bonheur la chance…

Elle fronça les sourcils.

– Les registres ? Ils n’étaient pas censés être cachés au fin fond du premier étage, dans une salle secrète ? Tu peux être sûre que personne ne les a trouvés. Surtout que personne n’est descendu là-bas depuis très longtemps… Le rez-de-chaussée, le premier, le deuxième… Ils sont condamnés. À ce qu’on dit, il reste encore des corps là-bas, que les Ours n’ont pas pris la peine de sortir à l’extérieur…

Je me redressai brusquement.

– Mais il faut les récupérer ! Ces registres sont cruciaux pour notre peuple. Il ne faut pas confier les unions au hasard, pas dans de telles circonstances. Il y a quinze ans, des oncles ont certainement violé des nièces sans le savoir, ou des frères leurs propres sœurs, leurs tantes, que sais-je ! Quelle atrocité. (Je baissa la voix.) Je sais que tu as eu un fils, Maya… Tu me l’avais confié. Ne veux-tu pas savoir où il se trouve ? Peut-être vit-il parmi les rebelles, peut-être le croises-tu chaque jour sans le savoir !

Elle détourna les yeux.

– Non, je ne veux pas savoir, Picta. Je ne préfère pas. S’il est encore en vie, qu’est-ce qu’il a pu faire il y a quinze ans ? Tu imagines ? Peut-être qu’il est comme Elio… Mais peut-être qu’il a commis des horreurs. Peut-être qu’il fait partie des rustres qui ne font que violer des jeunes filles en rentrant de leur chasse, puis qui repartent rôder dehors… Non, je ne veux pas le connaître. C’est tout. Je préfère l’ignorance…

Auroq tripota sa tasse, en scruta le fond comme si un message d’une importance capitale s’y trouvait. Puis il dit :

– Les registres n’existent plus.

Nous nous tournâmes vers lui à l’unisson :

– Vous les avez trouvés ?

– Oui. En bas. Je savais qu’ils étaient quelque part, je ne savais pas où. On les a cherchés longtemps, on a mis des gars sur le coup. Et on a fini par trouvé la porte... elle était bien cachée.

Je m’en souvenais parfaitement. Une petite entrée cachée dans les bas-reliefs du premier étage, connue seulement de ma caste. Il fallait palper le bois pour discerner le battant. Et derrière…

– Qu’avez-vous fait ? demandai-je d’une voix vibrante.

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