43.2

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Bonsoiiiir ! Désolée pour hier, je n'étais pas chez moi, alors j'avais tout bien préparé sur mon portable... Mais il y a eu un petit bug spécial Scribay qui m'a effacé tout mon chapitre 8D Heureusement que je les ai aussi sur mon ordi, sinon je vous raconte pas...

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Comme autrefois, il fit tourner ma cheville très délicatement, puis massa mon articulation. La chaleur de ses doigts me donna envie de gémir. Grenat, ses filles et toutes les nôtres nous observaient en silence, les yeux ronds devant ce geste sobre et intime à la fois. Je tentai de garder contenance, bouillonnante d’un mélange de gêne, de douleur et de plaisir. Quand je réalisai que j’avais mon Ours auprès de moi, alors que toutes celles qui nous entouraient avaient perdu le leur, je me sentis terriblement coupable.

– Ça va mieux ? fit-il.

Sa voix grave me donna des palpitations. Par la Maison ! J’étais ensorcelée. Par un Ours brutal et laid, qui nous avait menées à notre perte. Je caressai son cou épais, juste sous la mâchoire, et lui soufflai à l’oreille :

– Merci.

Il frémit. Presque aussitôt, je vis les regards des nôtres glisser conjointement vers son entrejambe. C’était un moment si gênant que même Auroq l’impudique, le rebelle, en sembla embarrassé.

– Dépêchons-nous. (Il passa devant.) Je sais que vous avez passé des années sans mâle, mesdames, mais essayez de vous tenir un peu.

Des rires étouffés surgirent derrière nous.

– Je sais que vous avez passé quinze ans sans mâle, mesdames, mais essayez de vous tenir un peu, singea Mina d’une voix ridiculement caverneuse.

– Ce n’est pas nous qui avons besoin de nous tenir, manifestement, renchérit Hazi dans un chuchotis que tout le monde entendit très bien.

– Le pauvre, ce doit être si gênant !

– Les filles ! réagit Grenat, scandalisée.

J’enfonçais mon visage dans le cou d’Auroq pour étouffer un sourire.

– C’est ça, pouffez, moqueuses, lança-t-il sans se retourner. Bientôt, vous jalouserez votre vieille tante !

Je lui mis une petite tape sur la joue.

– Insiste encore sur mon âge, tant que tu y es.

– Tu es vieille, tantine, fit savoir Mina avec effronterie. Mais ce n’est pas grave si tu n’assumes pas.

– Mina ! gronda sa mère.

– Je te rassure, maman : tu es vieille aussi !

Le son caractéristique d’une petite tape se fit entendre.

– Aïeuh ! Je ne fais que dire la vérité ! La vérité sort de la bouche des enfants, non ?

– Tu as vingt-trois ans, Mina !

Quand Grenat rabrouait ses filles, sa voix prenait exactement les mêmes inflexions dédaigneuses que celle de Mamie Ecta. Auroq dut s’en rendre compte aussi, car je le sentis rire sous cape.

– Comparée à toi, vieille femme décharnée, je suis encore une douce pucelle tout juste sortie de l’enfance ! Aïe ! Calme-toi ! Après tout, on peut être vieille, décharnée et jolie quand même ! Enfin, pour ton âge, ça va encore, non ?… Aïe !

– Je vois qu’on a gagné en spontanéité en l’espace d’une génération, commenta Auroq.

– Et perdu en manières distinguées, soupirai-je. Enfin… Il faut vivre avec son temps.

– Quand je dis que vous êtes vieilles ! Il n’y a bien que toi pour parler comme ça, tantine !

Et à partir de ce moment-là, il n’y eut plus ni silence, ni crainte dans notre groupe. Mina nous faisait rire à dessein, Hazi et Gali se mirent à jacasser sans gêne. Grâce à cela, la Maison ne nous parut plus si noire. Comme si une étrange magie s’était mise à l’œuvre, les plafonds cessèrent de nous écraser de leur poids majestueux, l’air nous sembla moins froid et la marche moins longue. Et petit à petit, même les plus réservées d’entre nous se décrispèrent – même Téa commença à sourire. Il n’y eut plus que Sachi pour continuer d’afficher un masque fermé en guise de visage.

Quand Grenat se porta à notre hauteur et prit le bras d’Auroq pour échanger quelques phrases pleines d'espoir, je nous revis tous les trois étant enfants. Tous les six. Trois Ours et trois Dames, élevés ensemble, qui riaient et chahutaient dans une tanière toute de bois sculpté.

Peut-être y avait-il encore de l’espoir pour nous. Peut-être avions-nous mérité un avenir plus beau…

Nous fîmes une pause à mi-chemin, au trentième étage, pour nous y reposer plusieurs heures, soulager nos muscles fourbus et nous sustenter. Nous n'avions vu aucun corps sur notre route. Qu'étaient devenues les mortes mentionnées par Auroq ? Les avait-il enterrées dans les jardins, comme il l'avait fait pour notre sœur ? Leur absence m'oppressait. Nous finîmes par repartir à notre rythme, opiniâtres comme des fourmis perdues dans un décor immense.

Auroq ne tarda pas à me porter de nouveau, malgré mes réticences.

Je dus m’endormir, bercée par son pas régulier et le moelleux de son dos, puisque quand je repris conscience, nous étions parvenus au dixième étage.

Autour de nous, le reste de notre petit groupe traînait la patte et mes nièces ne cessaient de geindre, épuisées. Auroq ne se plaignait pas – il était bien trop fier – mais à son pas moins vif, plus chaloupé, et son souffle rauque, je vis bien qu’il atteignait ses limites.

– Je vais marcher, chuchotai-je à son oreille. Repose-moi.

– Ce n’est pas la peine. Tu es légère comme un squelette d’écureuil.

Outre la comparaison peu flatteuse, son ton orgueilleux me fâcha.

– Cesse de faire ton adolescent fougueux. J’ai ma canne, je me suis reposée, je suis capable de descendre à pieds les quelques étages qui restent. Tu n’es plus tout jeune !

En soupirant, il abdiqua. Un festival de douleurs diverses s’alluma dans mes os sitôt que mon pied toucha le sol, mais je n’en laissai rien paraître. Avec ma cheville désaxée, il me faisait l'effet d'un bloc de bois instable. Et la fatigue aggravait encore son cas.

– Arrête de nous vieillir, Picta. Je suis encore dans la force de l’âge.

– Mais oui, bien sûr, grommelai-je. Continue d’abuser de tes forces et tu passeras très vite à l’état de vieillard chenu. À ce moment-là, tu ne pourras plus faire le beau !

Sans répondre, il m’offrit son bras. Je l’acceptai, jouant un air dédaigneux, et nous continuâmes ainsi dans un silence complice, heureux d’avoir l’autre à côté de soi.

Notre bref passage au neuvième étage me serra le cœur. J'eus l'impression qu'il se trouvait réduit à une bille, comprimée au fond de ma poitrine, tant il souffrait de voir ces lieux déserts et tristes, ainsi colonisés par les toiles d'araignées. Chacun de ces couloirs faisait ressurgir un écho presque effacé en moi. Ici, j'avais marché, bavardé, joué avec mes sœurs et traîné Auroq à une partie d'échecs dont j'étais sortie brillamment perdante. Là se trouvait ma salle de jeux favorite, autrefois pleine de lumière et de faste, dont les hautes portes béaient comme une bouche noire et sinistre... Le pic noir qui la hantait à l'époque était mort bien longtemps auparavant. Je portais sur mes épaules le poids de tout ce que nous avions perdu, de notre sœur disparue, notre mère perdue à jamais, notre culture mourante. Et à chaque pas, ce fardeau s'aggravait. Auroq dut comprendre mon trouble, car il posa sa paume sur la mienne et déposa un baiser sur ma tempe. Partageait-il mon chagrin ? Ou maudissait-il ce passé dont il n'avait jamais voulu ?

Quand nous atteignîmes le septième étage, des voix et des sons commencèrent à se faire entendre autour de nous, à résonner dans les couloirs. Je me crispai et sentis le reste de notre groupe faire de même, sans savoir si c’était l’anxiété, la terreur ou l’espoir qui nous tendait ainsi.

Nous nous enfoncâmes dans le labyrinthe, droit vers l’Est. Le brouhaha s’intensifiait, bruits de pas, rires, interjections rageuses ou hilares. Des voix féminines se mêlaient à des timbres graves. Mon cœur s’arrêta de battre quand je m’en rendis compte.

Était-ce réel ? Ce que nous avions vécu pouvait-il s’achever ainsi, dans une utopie telle que la Maison n’en avait jamais connue ? Comment était-ce possible ? Comment les nôtres avaient-elles pu pardonner ? Je me serrai contre Auroq sans cesser d’avancer, le souffle précipité, en songeant qu’il avait réussi là où j’avais échoué. « Quand nous nous reverrons, tout ira mieux. Je vais réparer mes erreurs... Je te le promets. » Il avait pacifié deux peuples qui n’avaient jamais été égaux. Il était parvenu à réaliser mon rêve de toujours. Ma poitrine me semblait trop étroite pour contenir tant d’excitation, de nervosité, d’euphorie.

Quand nous croisâmes la première Dame, nous cessâmes toutes de marcher. Muettes, le souffle coupé, nous dévisageâmes notre semblable. Vêtue d’un kimono élimé, coupé aux mollets pour lui laisser plus de liberté, elle marchait vite et portait un panier de légumes sur la tête. Elle parut surprise, puis gênée, de se retrouver dans le feu croisé de nos regards. Peut-être notre nudité n’était-elle pas étrangère à son trouble. Elle leva la main pour nous faire un signe hésitant, auquel nous ne répondîmes pas, puis disparut d’un pas vif. Les yeux ronds, nous fixâmes longtemps l’angle où elle venait de tourner.

– C’était vrai, souffla Grenat derrière moi. C’était vrai…

Sa voix tremblait un peu. Auroq me sourit, puis m’incita doucement à continuer.

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