34.5

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– Je suis heureux pour toi.

Mensonge. J’étais bien trop égoïste pour ça. Une des ces maudites Renardes avait le droit de caresser Picta là où je ne l’avais jamais touchée, de lui murmurer des mots que je ne pourrais jamais lui dire… À cette pensée, une terrible jalousie me donna envie de casser quelque chose.

– Ne le sois pas, répondit tristement Picta. Heureux, je veux dire. Je l’étais moi aussi, il y a encore une heure… Mais tu as surgi sans prévenir, tu as… (Elle enfouit son visage contre ma joue.) Comment peux-tu revenir ainsi, d’un seul coup, si longtemps après ?

– Picta, dis-je à contrecœur, tu ne peux pas comparer cette fille avec moi. Elle fait partie de ta caste, elle vit près de toi… Avec moi, tu ne peux rien construire. Je ne vais pas rester. Je n’ai rien à t’apporter, rien à t’offrir…

Sauf quelques souvenirs flétris depuis longtemps.

Elle ne répondit rien. J’avais été si stupide de revenir la voir. J’avais fait tout ce que je lui avais déconseillé de faire, des années auparavant, alors qu’elle rêvait de rassembler sa mère et son père : tenter de recréer quelque chose qui n’avait plus aucune raison d’être.

– Alors je vais m’en aller et toi, tu vas t’installer avec celle que tu aimes.

Je la repoussai doucement. Elle fit un pas douloureux en arrière ; la voir boiter autant me fit serrer les mâchoires.

– Non, je… Je ne l’aime pas, dit-elle à voix basse.

– Quoi ?

– Je ne sais plus… J’ai essayé, j’ai vraiment essayé de m’en convaincre. Elle a mille qualités, elle a… Elle est très amoureuse de moi. Je ne voulais pas laisser passer ma chance… C’est la première fois que quelqu’un me témoigne autant d’amour, malgré… tu sais. (Elle fit grincer sa cheville morte.) Je voulais tellement ne plus être seule… Je voulais tellement que cela fonctionne. Mais il a suffi que je te voie pour que… En fait, elle n’a toujours été qu’un simulacre de toi. (Elle détourna la tête.) Je me sens ignoble.

Elle fit un autre pas en arrière, s’appuya contre le tronc mince de l’albizia.

– Auroq, je vais devoir partir…

– Elle n’est pas la première, grondai-je farouchement. Tu as dit que c’était la première, mais c’est faux. Avant elle, il y avait moi. Je t’ai menti à l’époque : je ne t’ai jamais considérée comme une sœur.

Elle me dévisagea en silence. Je me sentis obligé d’ajouter :

– Juste comme un petit champignon pleurnichard, parfois.

– Idiot ! me rabroua-t-elle à mi-voix. Idiot…

Elle arborait une expression étrange, à mi-chemin entre le rire et les larmes. Moitié Picta, moitié cette nouvelle Dame que je ne connaissais pas. Je me rapprochai doucement, pris sa main pour y déposer un baiser. J’aimais cette demi-étrangère. J’aimais son imprévisibilité, sa façon de se tenir droite et cambrée pour cacher sa jambe martyrisée, et ces petits riens qui évoquaient encore l’enfant qu’elle avait été.

Mais elle n’était pas pour moi.

– File, lui dis-je. Vas-y. Je vais partir moi aussi.

Mais à ce moment-là, un coup de gong me fit sursauter. Des dizaines d'oiseaux s'envolèrent dans tout le jardin. Des bruissements et des voix ensommeillées se firent entendre plus loin, vers les hamacs des Dames. La Maison se réveillait.

– Tu ne devrais pas redescendre à cette heure, me reprocha Picta. Il est trop tard, tu seras forcément aperçu… Mes semblables vont commencer à se lever. (Elle leva un regard intense sur mon torse noir.) En plein jour, tu es bien trop visible. Attends ce soir, Auroq… Il faut que tu te caches là où tu étais cette nuit, sous le jardin.

Elle avait raison, je m’étais bien trop attardé. Quel imbécile ! J’avais manqué de prévoyance.

– Tu dois être affamé, hésita-t-elle. As-tu vraiment monté quatre étages à la force des bras ? (Mon ventre répondit avec force gargouillis.) Cache-toi. Je t’apporterai de quoi manger tout à l’heure, il est hors de question que tu repartes le ventre vide. Tu as soif ?

Je secouai la tête, pris au dépourvu par sa sollicitude. À l’époque, c’était toujours moi qui lui posais ce genre de questions.

– Ne t’inquiète pas pour moi. Ne reviens pas. Je repartirai à la nuit tombée et…

– Non. Je viendrai.

Sans attendre ma réponse, elle tourna les talons. Je ne pus m’empêcher de la scruter alors qu’elle s’éloignait. Son port de tête impeccable, son kimono luxueux, la cambrure orgueilleuse de ses reins… tout cela parvenait presque à faire oublier sa démarche pitoyable, hachée par la douleur. Je serrai les poings malgré moi.

Nasti, misérable truie… J’espère que tu as souffert autant qu’elle souffre aujourd’hui.

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