La prison – Lyon

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Après une dizaine de minutes apparut un vieux bâtiment coincé sur la presqu'île formée par deux darses. Entourée d'eau, cette situation facilitait le contrôle de la prison car peu de personnes savaient nager. Ils passèrent l'entrée de la péninsule gardée par plusieurs soldats, devant un mur hétéroclite de bloc de béton et de barbelés. L'ancien entrepôt pour le bétail ne montrait aucune fenêtre. Une fois passée la grande porte , ils se retrouvèrent entre deux rangées de box en briques. Le toit de ces cellules était composé d'un enchevêtrement de vieux portails en fer forgé. Ce maillage de fer permettait aux prisonniers de mieux respirer et surtout de profiter d'un peu de lumière. Des cris et des pleurs montaient de certaines cellules pour former une glaçante musique. La jésuite redoutait le moment où elle verrait les détenus. Sa prière fut éxaucée ; les portes donnant sur le couloir n'avaient pas d'ouverture.

Vide, une cellule donna un aperçu de son intérieur. Avec un solcouvert de paille jaune, les prisonniers, comme les bovins avant eux, pissaient et chiaient à même le sol en pente. Au centre, une rigole facilitait le nettoyage. Malgré le nombre important d'ouvertures dans le faîte du toit, les odeurs d'urine fermentée et de vieille merde s'échouaient par vagues contre ses narines.

Respirant par petits bouts d'air, Esther se retint d'utiliser son tablier. A chaque départ, elle y cachait un peu de lavande. Sepulved, qui connaissait les lieux, avait sorti un mouchoir parfumé qu'il pressait sous son nez. Contenant son envie de vomir, Dominique réprima plusieurs hoquets. Régulièrement, Cube se frottait le nez de sa manche comme pour se débarrasser d'une morve tenace qui aurait collé à son nez. S'éloignant de quelques détenus enchaînés qui transportaient de la paille souillée, l'odeur s'atténua.

Après les box, ils arrivèrent à la partie dédiée aux soldats. Fermée par une porte, la pièce présentait la seule fenêtre vers l'extèrieur qui, même les jours de grand froid restait ouverte. Un Chevalier de la Croix, fumant la pipe, était assis derrière une table.

- Monseigneur, dit il dans un salut.

Il se leva et retourna sa pipe dans un cendrier. Tout le monde savait que l'archevêque détestait la fumée.

- Votre éminence aurait dû nous prévenir, j'aurais fait aérer et allumait de l'encens.

Il contourna la table pour embrasser la chevalière.

- Amenez moi la criminelle, dit Sepulved.

La salle n'était pas bien grande. Une table et ses deux chaises faisaient face à la porte d'entrée. Au dessus était accroché un crucifix. Face à la table, au milieu de la pièce, un poteau en bois s'enchâssait dans le sol. Une tache brune partait du poteau pour atteindre, dans un coin de la pièce, une petite plaque d'égout.

Tout le monde resta debout sauf Sepulved. Au bout de quelques minutes, le Chevalier revint, suivi de deux soldats qui tiraient sur une chaîne. Enserrée aux poignets et aux chevilles, Camélia entra dans un bruit de raclements et d'entrechoquements métalliques. Elle était rouge, recouverte de rouge. A moitié nue, ses geôliers lui avaient renversé sur la tête un pot de peinture. Seul son visage avait été épargné. Elle ne pouvait plus se cacher. Comme les soldats allaient l'attacher au poteau, l'Archevêque agita sa main.

- Ce ne sera pas la peine. Elle n'arrive même pas à soulever ses chaînes.

Sepulved se tourna vers le responsable de la prison.

- Chevalier, avez vous déjà prononcé votre sentence à l'encontre de la criminelle ?

- Oui, votre Éminence. Je l'ai condamnée à l'enfermement à perpétuité. La sentence sera effectuée dans la prison de l'évêque de Nimes tel qu'il vous l'a demandé.

Cube se tourna vers Esther attendant qu'elle intervienne en faveur de la verdoyante.

- Ma soeur ? dit l'archevêque.

- Pourquoi veux- tu me parler ? dit Esther.

- Si vous m'aidez, je viendrai avec vous à Paris. Je sais où se trouve l'érudit.

- Encore un de tes mensonges, dit la jésuite.

- Sans moi vous ne le trouverez pas. L'ancienne capitale est un immense dédale de ruines rempli de dangers. Il vous faudrait des mois pour le trouver ! Et vous n'avez pas des mois !

- Même si je te faisais confiance, je n'ai pas le pouvoir de te gracier.

- Tout à fait, rétorqua l'officier Chevalier.

- Si elle peut nous aider, elle doit venir avec nous. La quête est plus importante que sa punition. Je la surveillerai pendant le voyage et si elle veut s'échapper ou si elle ment, je la tuerai. Je le jure sur ma bible, dit Dominique posant sa main sur l'étui de cuir barrant sa poitrine.

- Tais toi ! Elle ne peut pas être libérée, dit le Chevalier. En tant que novice de l'ordre, tu devrais savoir que personne ne peut gracier un condamné, à part le Chevalier qui a délivré la sentence !

- Même moi, je ne peux gracier un condamné, sussura Sepulved regardant le Chevalier à ses côtés.

- Votre éminence, je ne ... je crois que ... bafouilla le soldat.

Nonchalamment, les mercenaires de l'archevêque avaient posé une main sur le pommeau de leur glaive.

- Il y aurait bien une solution : une ordalie, le jugement de dieu. Chevalier est ce une solution envisageable ?

- A ma connaissance, ça n'a pas été fait depuis des siècles ...

Dominique fut impressionné. Il n'avait vu aucun signe, entendu aucun bruit. Dans une synchonisation parfait, les soldats sortirent de quelques centimètres leur épée produisant un sifflement court mais persuasif.

- ... mais ça l'était au moyen âge ! s'empressa d'ajouter le chevalier. Je suis d'accord pour remplacer mon jugement par une ordalie, Monseigneur.

- Qu'il en soit ainsi, Dieu rendra sa justice en aidant le champion de la vérité. Nous allons organiser une ordalie entre mes soldats et vos verdoyants.

- Ce ne sont pas mes verdoyants, dit Esther.

Sepulved l'ignora.

- Nous avons l'habitude d'organiser ce type de compétition, nous jouterons demain. Le gagnant déterminera le sort de cette verte.

- Je ne peux accepter de mettre en jeu la vie des verdoyants.

- Ce n'est pas dangereux. Laissez moi vous expliquer avant de vous prononcer. Avant le combat final entre les deux derniers champions, il y aura une sélection par des épreuves. D'abord une course de chevaux avec des obstacles, du tir à l'arc puis un combat. Les deux finalistes s'affronteront dans un dernier combat

- Je ne sais pas. Je dois leur en parler.

- Très bien, parlez en avec eux, dit il contrarié.

- Pourquoi ? demanda Esther.

- Je ne comprends pas.

- Pourquoi proposez vous cette solution alors qu'elle est déjà condamnée ?

- Je suis comme Dominique, je veux aider votre quête.

Il n'avait pu s'empêcher de sourire. Pour lui, il était clair que Camélia ne savait rien.

- Et puis si mon champion gagne, il n'y aura plus de place pour le doute. Son juge ne pourra plus lui trouver de circonstances atténuantes. Cette verdoyante sera coupable d'agression sur un évêque, un représentant de Dieu sur terre. Elle sera exécutée en place publique par pendaison si elle se convertit et se confesse, brûlée vive si elle reste dans le péché.

Esther allait répliquer quand Camélia cria.

- Je préfère brûler que vivre enfermée.

Un des soldats tira sur la chaîne pour la faire taire.

- Camélia, ces soldats ont l'habitude de ces épreuves. Il y a peu de chance que nous gagnions même avec l'aide de Dieu. Et je ne peux pas choisir à leur place.

La jésuite se tourna vers Cube. Elle savait que le seul verdoyant à pouvoir gagner était à côté d'elle.

- Je voudrais essayer, ma sœur, dit Cube.

- Je l'ai vu se battre, il gagnera, dit Camélia.

Son regard vert implorait Esther.

- Tu es sûr Cube ?

- Oui, je suis sûr.

Esther regarda une dernière fois la verdoyante enchaînée. Derrière elle, à travers l'ouverture de la porte se voyait l'alignement de cellules.

- C'est d'accord, dit-elle se retournant vers l'archevêque.

- Je vais prendre toutes les dispositions pour que la compétition se déroule demain après le repas de midi.

Sepulved se tourna vers le sergent Bonnefoi qui était resté près de la porte.

- Va prévenir l'officier en charge des jeux, je veux le voir au palais, dans 10 minutes. Allez !

Après avoir salué l'archevêque, le soldat partit à grands pas. Le Chevalier de l'Ordre fit un geste de la main aux deux soldats qui tirèrent sur la chaîne pour ramener Camélia dans son réduit de briques. Elle se retourna une dernière fois vers Cube.

- Merci.

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