Désertion

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    C'était une ville aux rues anarchiques délavées par le temps  : il avait abîmé les trottoirs et le goudron des routes. Rien ne pouvait échapper à cette fadeur qui semblait envelopper tout ce qui se trouvait ici, les gens, leurs visages, les meubles et les bâtiments. La morne commune s'enfonçait d'elle-même dans sa propre ruralité. L'herbe poussait entre les pavés, chassant le bâtit, tandis que les Hommes se fossilisaient lentement : chacun de leurs actes n'était que la répétition du dernier, comme si le cours cyclique de la nature avait déteint sur eux. Ils étaient enferrés dans leurs habitudes : levé à sept heure du matin, achat de la baguette à sept-heure trente, travail à huit heure et couché à vingt-deux heure trente. Ce comportement étrangement itératif chez les vieilles personnes reflétait l'ammarre des  habitudes qui étaient ces piliers solides et rassurants, pour ceux qui allaient justement rejoindre une nature qui leur tendait les mains, mais la fadeur de la ville engloutissait aussi ce qui faisait son ardeur : ses forces vives amorphes se recroquevillaient dans les rabouillères infécondes. Une jeunesse les yeux mi-clos, les pieds lourds sur le béton râpeux, tentant d'oublier sa propre nonchalance.

    Dans ces petites maisons individuelles, hétéroclites et disparates, vivaient là ceux qui s'étaient terrés à l'ombre de Paris. Loin de la capitale oppressante et près des forêts humides, ils pensaient enfin pouvoir goûter à cette tranquillité espérée, à la place du marché pavée jouxtant l'Eglise gothique et le château du XIIIe siècle qui imposait par sa masse et sa désuétude. Mais même aux portes de l'agglomération parisienne, la suprématie du géant urbain pesait sur cette petite ville et ses habitants : on ne vivait là qu'en rêvant de Paris et de son océan de possibilités, et tous les jours, la diaspora matinale prenait place dans les trains de la banlieue, laissant la ville plus déserte encore.

    Des maisons abandonnées gisaient ça et là, tantôt enfoncées dans la forêt, tantôt se dressant en pleine ville, comme si la vie fuyait cette quiétude imperturbable et ainsi ne laissait qu'une poignée d'oubliés, tout aussi placides que les lieux dans lesquels ils habitaient. Aux ruines humaines venaient s'ajouter le bâtit en ruine qui parsemait la ville. Était-ce la ville elle-même qui vidait les gens de leur substance ou alors était-ce les gens, déjà ternis, qui faisaient de cette commune le repère des insipides ? Et savaient-ils que ce château qui trônait fièrement dans le centre avait été le tableau du suicide d'un sinistre professeur ? Tous connaissaient l'histoire, mais personne n'avait réalisé que les lieux eux-mêmes en portaient la trace indélébile, comme une tâche de tomate sur une nappe déjà sale. Alors on errait dans la ville et sa quinzaine de rues éclairées par des lampadaires jaunes. On tournait en rond, tel un tigre affamé dans son bocal. Et comme les animaux récemment capturés et mis en cage, les fauves perdaient de leurs couleurs, leur pelage devenait moins vif, moins dru, et petit à petit ils s'habituaient à leur condition de bête de foire : ils paradaient ridiculement, ils bombaient le torse derrière les barreaux avant de s'avachir sur la paille rêche qui leur servait de matelas. A l'image maussade des lieux qui les retenait prisonniers, ils palissaient lentement et essayaient de sauver ce qui restait de leur fierté en rugissant faiblement  : le dernier cri d'une bête domptée.

    Alors, le long des rues de Dortenco, tel que l'on appelait la ville au temps des mérovingiens, l'ennui rongeait les habitants plongés dans le souvenir des gloires passées de cette cité fondée par les celtes. Ce berceau de la Maison de France n'était plus que le triste abri d'un nourrisson royal, mort-né. Pourtant, la forêt se dressait encore, éclatante d'une vitalité naturelle. Elle était empreinte d'une solitude volontaire, s'éloignant de plus en plus des pierres et du béton armé. Ni bucolique, ni échevelée, elle se tenait droite avec ses marais secs l'été, étendus l'hiver, ses lacs miroitants et ses chemins boueux. Elle sentait la vie à plein nez et l'air frais piquait les narines. Le lierre courrait le long des arbres, il grimpait, libre de conquérir ce qu'il souhaitait. Les arbres décharnés qui s'élevaient dans les herbes mortes n'étaient plus la figure de la déliquescence mais celle d'une grandeur à imaginer. Il fallait parer ces arbres des plus beaux atouts, mais même à nus, la blancheur de leur peau polie par les vents offrait une vue délicieuse : l'élancement d'une jambe ou la courbure d'une cheville tendue.

    L'Orge, petite rivière stagnante, débordait l'hiver dans les marais humides et inondait le chemin qui traversait l'étendue plane, laissant les murets du petit pont en pierre à peine visible. Elle baignait les pied des lampadaires. On s'avançait sur le sentier jauni et l'on enlevait ses chaussures, l'eau montait jusqu'à mi-jambe et les herbes pourries chatouillaient les orteils. Cette herbe, verte éclatante au printemps naissant puis mise à mort par le soleil desséchant l'été, reprenait vie à l’autonome, avant d'être noyée aux premières pluies d'hiver. Les larves de moustiques nageaient dans cette étendue impromptue que la brume du borgnon recouvrait, l'épaisse brouillasse plongeait la route des réverbères dans le froid imbibé et, dans ce calme engourdi, on était enfin seul, extirpé des faux semblants de présence qui habitaient les demeures de la ville. Seul et gelé jusqu'à la chair de la chair, les pieds dans l'eau, debout dans ces palus désolés, on prenait enfin conscience de l'ampleur de son isolement, et l'on réalisait enfin qu'aucune thébaïde ne pourraient prendre vie dans ces algides fanges infertile à la beauté insensible.

    De retour à la ville, les pierres reprenaient leurs droits, ornées de leur urbanité déclinante. L'hôpital blafard se juchait entre le centre ville et le lycée grisâtre, ce dernier était assailli chaque matin par les troupeaux anonymes d'élèves qui ne voulaient pas être là, dans cette clinique de la connaissance malade. Ils étaient transfusés des couloirs aux salles de classes avant de pouvoir s'esbigner hors de l'enceinte. Le bahut avait été construit en forme d'avion disait-on, mais il restait là, traînait l'aile sur le macadam, accueillant sans aucune destination ses mille trois cent quatre-vingt neuf passagers. Et sur les sièges en bois et en métal jaune, ils attendaient là que le temps passe, et chaque matin ils revenaient à heure régulière, imaginant cette fois ci encore que le bâtiment de métal vrombirait et décolle. Et ils gobaient des mouches...

    Il n'y avait plus que l'épaisse fumée des cigarettes s'élevant dans les maisons festives investies par de petites hordes pour masquer le vide et mal-être de chacun, et l'on faisait en sorte que cette mascarade de sociabilité permette de combler la vacuité de tous et du lieu. Le brouhaha des petits groupes, l'un ayant pris place à la cuisine, l'autre au salon, agitait le lieu d'une bizarre effervescence, pleine et vide à la fois. On occupait son temps mais on s'égarait dans des semblants de discussions flasques. Alors, on traînait là sur les canapés en tirant sur son bédo cramoisi, s'étouffant à moitié, la gorge sèche et la langue pâteuse. Encore un verre ! disait-on. Et l'âpre breuvage coulait dans l'œsophage. Sur la table, des monceaux de mégots et des bouteilles de bière, vertes, des verres, vides, et des voix tout autours.

    C'était ces voix qui avaient élevé l'oisiveté et la nonchalance au rang de modèle, renversant l'ordre des valeurs avec dextérité. Elles avaient fait de cette ville plate le palais de leurs égarements exquis et les rues étaient ces lieux de transvasement qui menaient de maison à maison, de soirée à soirée, et le temps s'écoulait ainsi... On clouait l'ennui sur une croix par le sexe, et de coucherie en coucherie, le temps s'écoulait ainsi... Se perdre dans les cous que l'on faisait semblant de connaître parce qu'on ne voulait que les corps, échanger trois mots dans l'euphorie des vapeurs de l'alcool : c'était là toute une manière de vivre que les fumerolles d’adrénaline et d'ocytocine procuraient, flouant la sensation du temps qui passe.

    Les jours se succédaient, et devant ce cortège d'heures qui montaient jusqu'au cou, une seule volonté prenait à la gorge : fuir. Était-ce le témoin d'une impuissance vibrante à ne faire que vivoter ? Ou encore, plus impérieux, le refus fulgurant à faire vivre ces rues qui s’étiolaient  ? On entendait encore le rugissement de l’ardeur au loin, elle bouillonnait. La sauvagerie de la bête en cage reprenait ses droits, et le feu du départ laissait un long sillon rouge derrière ses pas : une scissure à vif. Elle brûlait, verveuse. Pourtant, la forêt se tenait toujours là, plantée bien droite, elle veillait sur cette ville déclinante, mais je n'étais plus là, laissant la localité toujours plus déserte.  Et alors, l'évidence éclatait encore et encore : que faire de cette volition restreinte à une unique puissance dormante sinon la laisser jaillir et accomplir l'acte salvateur : la désertion.


AutobiographieExpérimentalPoésie
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Commentaires & Discussions

DésertionChapitre5 messages | 3 ans

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