Une vie pour une vie (1)

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Vyrian aurait souhaité que Keen’an obtienne une réponse à sa question. Il devinait un mal-être caché derrière une apparente confiance en soi. Il se souvenait des explications de Mère au sujet des six Exilés et de leurs huit passeurs. Dallan et Fara avaient insisté sur l’abandon d’Ollesty et le mage avait découvert ses origines.

— Vous m’aviez dit que Keen’an, s’appellait en réalité Keen et portait le suffixe « an » pour anonyme. La famille est donc importante pour les Sages ? 

— Dans la philosophie des Sages, les anciens transmettent les connaissances aux plus jeunes, c’est leur héritage. Être un orphelin prive de ce savoir, ce qui est assez mal vu dans une société qui s’est construite autour de grandes familles de mages.

Le chercheur regretta d’autant plus le déroulement des événements. Mais il n’eut pas le temps de s’attarder sur le passé de l’Exilé. Faric se tenait devant la cellule de Keen’an. Le mage lui adressa à peine un regard et se leva. Ses gestes étaient lents et Vyrian s’interrogea sur son comportement. Il l’avait vu prendre les graines et semblait en pleine possession de ses moyens depuis. Le biologiste observa Pitchi se glisser dans son dos et devenir invisible. À partir de là, il put établir une théorie.

— Il simule pour laisser le temps à Pitchi de se préparer !

Le scientifique suivit le regard du mage et vit le maire déchu hocher impectiblement la tête.

— Mais aussi pour protéger le secret de Dallan ! Si Faric venait à l’apprendre …

Vyrian ne prit pas la peine de finir sa phrase et Mère enchaîna.

— Il semblerait.

Le biologiste ne pouvait s’empêcher d’être impressionné par Keen’an. Vue la souffrance que lui avait infligée Faric, il n’aurait pas été étonné de le voir blêmir. Mais aucune peur ne se lisait dans son regard. Après s’être relevé, l’Exilé s’épousseta, chassant volontairement la poussière dans la direction de son opposant.

Le politicien se râcla la gorge et Keen’an se tourna vers lui, prêt à prendre sa revanche.

— On ne peut plus se passer de moi ?

Faric ignora la question.

— As-tu réfléchi à ma proposition ?

— C'était déjà tout vu.

Keen’an jouait la carte de la provocation. Le scientifique n’avait qu’une crainte : qu’il se retrouve de nouveau piégé à son propre jeu. Aussi, il suivit les échanges avec attention. Visualiser les événements sans pouvoir y prendre part le rendait nerveux. Le sourire sadique de Faric renforça ce sentiment.

— J’espère que tu as pris la bonne décision.

— Simple question de point de vue.

L'Altérien rit de bon cœur à la bravade du mage, avant de s’en détourner et de rebrousser chemin.

— Suis-moi.

La porte de sa cellule s’ouvrit d'elle-même et Keen'an sortit dans le couloir avant de s’arrêter quelques instants devant les barreaux des autres cellules. Alors qu’il approchait la main d’un des cadenas qui en entravait l’accès, la voix de Faric se fit entendre.

— N’y pense même pas.

Comme pour étayer ses propos, les cellules se nimbèrent d’une lueur malsaine, instinctivement Keen'an s’en éloigna et se cogna contre le battant de sa propre geôle. À son contact, sa peau émit des grésillements et une odeur de chair brûlée emplit les cachots. Vyrian regarda, sidéré, Keen’an tendre le bras vers la cellule de Feyna. En ce faisant, sa manche remonta et le scientifique put voir des cloques apparaître.

Vyrian ne comprit la raison d’un tel comportement que lorsque Mère ajouta un filtre à la projection. Il put ainsi voir Pitchi sur le bras du mage donner un pouvoir à Feyna. Sans son aide, la petite créature n’aurait pas pu s’approcher des barreaux.

Keen’an simula tituber lorsque Faric revint vers lui. Le manipulateur jeta un coup d’œil satisfait aux brûlures et fit demi-tour. Le mage se redressa et grimaça de douleur. Une fois éloigné des barreaux, il s’empressa de vérifier la profondeur des blessures derrière son bras. En tirant sur sa peau, il perça par mégarde les cloques qui venaient de s’y former et des gouttes perlèrent le long de son membre, souillant un peu plus sa tunique déjà tâchée. Le mage grogna et entreprit de retirer les bouts de tissu qui s’étaient incrustés dans ses plaies. Pitchi, toujours invisible, s'occupait d'enlever les morceaux les plus durs d'accès. Ses yeux étaient humides et elle vint se frotter dans la nuque de Keen'an. Le mage, lui caressa le dos, donnant l'impression de se gratter et serra les dents avant de répondre à Faric d’une voix qui se voulait joviale.

— Vous avez de drôle de manière de traiter vos associés.

Le politicien qui commençait à se prendre au jeu lui répondit depuis l'entrée des cachots.

— Tu n’es pas mon associé, petit. Tu es mon obligé.

Keen’an jeta un nouveau coup d’œil à sa blessure avant de répliquer, un sourire désabusé aux lèvres.

— Appelez ça comme vous voulez, je vous suis indispensable. Sinon, pourquoi m’auriez-vous proposé ce marché ?

— Parce que tu es sacrifiable.

Cette fois-ci le sourire de Keen’an se fit plus franc.

— Dites plutôt que ma présence vous incommode. Vous ne pouvez prendre le risque que la Confrérie apprenne que je me trouve ici, au rique de voir les Sages débarquer.

Le mage finit par déchirer sa manche et s’en servit pour bander sa plaie. À cette vue, Vyrian grimaça. Keen’an n’avait ni désinfecté, ni nettoyé sa blessure. Quant au tissu, les fibres n’étaient pas suffisamment aérées pour laisser sa peau respirer. Sa chair n’allait pas s’assécher et lorsqu’il retirerait son bandage de fortune, il y avait fort à parier qu’il s’arracherait la peau avec.

Vyrian compatissait à son sort. Il se rappelait encore le contact de la pluie acide sur sa peau. Ses toilettes improvisées, ne tenant compte ni de la pudeur, ni de la propreté de l’eau de rinçage. Quant aux trousses de premiers soins, cela faisait bien longtemps qu’elles étaient vides. Lui aussi avait commis les mêmes erreurs que le mage. Vyrian avait appris à craindre la pluie et les brûlures qu’elle occasionnait. Ses pensées ravivèrent d’anciennes douleurs. Mère l'en sortit.

— Contrairement à vos habits, la tunique de Keen'an est faîte en laine de Picriin. Il ne rencontrera donc pas les mêmes problèmes que vous.

Rassuré, Vyrian reporta son attention sur le mage. Alors qu'il adressait un dernier regard aux prisonniers, Feyna articula sans qu’aucun son ne sorte de sa bouche. Le biologiste parvint à lire sur ses lèvres : « Ne te foire pas. »


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