Dépaysement mythique (1)

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Lorsque Vyrian revint à lui, les derniers événements ressurgirent par flash : Mère, le projet Trimondes, l'implication des trois scientifiques, le décès d'un des survivants et le désespoir que cela avait généré.

Le scientifique regarda autour de lui. Les silhouettes des rescapés avaient disparu ne laissant derrière elles qu'une immensité noire. Il comprit que Mère l’avait isolé. Il apprécia dans un premier temps le calme de sa nouvelle situation, puis rapidement sa tristesse s’accrut. Cette tranquillité lui renvoyait sa solitude. Une à une, il avait vu les personnes qu’il chérissait périr.

Alors que Vyrian se sentait défaillir, il se ressaisit avant que le chagrin ne le submerge de nouveau. L’assistance artificielle détecta l’augmentation de son activité cérébrale et prit de ses nouvelles.

Comment vous sentez-vous ?

— Bien.

Malgré son ton neutre, l’avatar de Vyrian retransmit son mal-être. Sa projection était instable, manquant à tout moment de disparaître. Il enchaîna de peur que Mère ne le questionne davantage sur son état.

Quelle est cette légende dont vous parliez ? Numyrhis, c'est bien ça ? Comment peut-elle être commune aux trois mondes s'ils ne se connaissent pas ?

— Je n’ai malheureusement pas de réponse à vous apporter, son origine est un mystère pour les habitants des trois mondes.

Vyrian médita quelques instants ces paroles, tentant de mettre de l’ordre dans ses pensées et de trouver ce qui le dérangeait.

Mes prédécesseurs ont nommé les trois mondes d’après leurs caractéristiques, mais ces planètes n’ont-elles pas de nom ?

Si, bien sûr. Le Monde Mythique s’appelle en réalité Myskandria, le Monde Historique, Veldrion et le Monde Numérique, Konexys.

Dans ce cas, pourquoi ne pas utiliser leurs vrais noms ?

Par commodité, il semblerait qu’il soit plus facile de se référer aux caractéristiques de ces mondes que d’apprendre leur nom.

Je ne suis pas d’accord.

Vous pensez qu’il est plus facile d’apprendre ces noms à la consonnance étrangère ?

Non, je pense que c’est un manque de respect envers ces peuples de renommer leur planète par facilité.

Comme vous le souhaitez.

Leur échange psychique à peine terminé, Vyrian fit face à une nouvelle interface. Il reconnut sans difficulté le paysage que lui avait montré Mère la veille. Le lieu lui paraissait encore plus beau. Une annotation en haut de l’écran attira son regard : « Myskandria, nom de code : Monde Mythique ».

Le scientifique remercia silencieusement l’assistance artificielle et huma l’air. Aucun parfum ne lui parvint, mais il n’en avait que faire, imaginer les effluves des fleurs lui suffisait amplement. Mère le laissa quelques instants à sa contemplation.

Les stimuli que je vous projette sont issus de Myskandria en temps réel.

Vyrian se désintéressa du paysage qui s’étendait sous ses yeux et dévisagea Mère. Une fois de plus, elle le surprenait, rien dans son écran fissuré, son tableau de bord défraichit et ses câbles d’alimentation vétustes, n’indiquait une telle puissance.

Vous êtes décidément pleine de surprises.

Comme je vous l'ai dit, j'ai pour fonction de surveiller toute trace de vie, y compris celles des autres mondes.

Je l’ai bien compris. Je trouve juste incroyable le fait que vous parveniez à le faire en temps réel.

Cette connaissance a été perdue ?

Il semblerait.

Bien avant, lorsque votre peuple parvenait à photographier une autre planète, il s’écoulait tant de temps entre la prise de l’image et sa réception que vous regardiez des images du passé.

C’est toujours ainsi que ça fonctionnait pour moi.

Pour contrer cela, de nouvelles technologies ont été conçues pour améliorer la transmission des informations et permettre ainsi de visualiser des événements en temps réel.

A quel point avons-nous régressé ?

Je ne …

Laissez tomber, je me parlais à moi-même.

— Comme vous le souhaitez. Je vous ai dit que six ans s’étaient écoulé depuis le début du Programme Télépathie, ce qui représente dix-neuf ans pour Konexys, dix-huit ans pour Myskandria et dix-sept ans pour Veldrion.

Après un bref calcul mental, Vyrian réalisa l'importance de cette information. Le Projet Trimondes avait été initié peu de temps après leur entrée en transe, de même pour le piratage de Mère.

N’est-il pas trop tard ? Chez certains enfants le tatouage doit déjà être apparu.

— C'est exact, le temps est compté. C'est pour cela que votre apprentissage commence dès à présent. Je vous présente Altéryx.

Un zoom fit apparaître une vaste plaine. Au loin, un village se tenait en bordure de forêt. Vyrian appréciait l'harmonie qu'il entretenait avec la nature. Les chemins d'accès, bien qu'aménagés, restaient naturels. Les constructions semblaient être une extension même de l'environnement, faites d’un mélange de roche, de terre et de végétaux. L’ensemble hétéroclite et harmonieux offrait un camouflage idéal. Le bourg mêlait les avantages de l’utilitaire avec le charme d'une terre sauvage. Le scientifique fut ébahi par une telle prouesse architecturale. De loin, le hameau se fondait dans le paysage.

Vyrian se laissa guider, émerveillé par ce qu’il découvrait. Mère arrêta la projection au coin d'une rue. Deux jeunes garçons s'affrontaient avec des épées en bois. Le scientifique les suivit du regard. Lorsque le premier porta une estocade, le second para et contre-attaqua. Son adversaire fut si surpris qu'il bascula en arrière, se rattrapa de justesse, mais piétina par mégarde le parterre d'une propriété. À peine l'enfant avait-il posé le pied au sol que les pétales se refermèrent sur elles-mêmes, les tiges se torsadèrent tels des ressorts et éjectèrent les fleurs dans les airs. Charriées par le vent, elles s'enracinèrent un peu plus loin pour éclore une nouvelle fois.

Vyrian regarda la scène stupéfait et observa le garçon victorieux pointer de sa lame son adverse vaincu.

— Je t'ai vaincu lors de la Cérémonie du passage à l'âge adulte. Tu resteras petit toute ta vie !

Le garçonnet s'enfuit en courant, bientôt rejoint par son opposant.

— C'est toi qui est tout petit !

Ils ne tardèrent pas à rattraper un couple non loin de là. La femme les rabroua gentiment.

— Qu'est-ce que j'ai dit ? On ne court pas avec une arme dans les mains !

Les jeunes enfants râlèrent et l'homme leur ébouriffa les cheveux.

— Il faudra vous montrer plus disciplinés le jour de la Cérémonie si vous voulez en sortir triomphant. En attendant, allons à la grande place et profitons de la retransmission offerte par les Visionnaires.

Vyrian les regarda s'éloigner et vit des habitants converger de toute part dans la même direction. Une fois la famille hors de vue, le scientifique se tourna vers Mère.

— Ils parlent la même langue que nous ? Quelles étaient ces fleurs ? De quelle cérémonie parlent-ils ? Et qu'est-ce qu'un Visionnaire ?

— Non, je vous ai directement traduit la conversation.

— Est-ce que vous pourriez me laisser écouter leur langue et me la traduire après ?

Vyrian n’avait jamais été bon en langue, mais cela n’en restait pas moins un des critères de dépaysement. De plus, cela faisait longtemps qu’il n’avait pas entendu de langue étrangère, il était curieux d’en entendre la sonorité.

Bien sûr. Pour répondre à vos autres questions, Alteryx est un village de dompteurs. C’est un bon endroit pour vous familiariser avec le Monde Mythique et ses créatures. Vous aurez l'occasion de voir d'autres végétaux propres à cette planète. À cette période de l’année, se déroule la cérémonie du passage à l’âge adulte pendant laquelle les compétences des jeunes Altériens sont testées. Une…

Alteryx et Altériens sont-ils des noms propres à ce monde ou est-ce encore une invention de mes confrères ?

Ce sont les noms d’origine. Plus généralement, les habitants du Monde Mythique ou de Myskandria, si vous préférez sont appelés les Myskandrians.

Merci, désolé de vous avoir interrompu.

Ce n’est rien. Je disais qu’une fois les compétences des jeunes Altériens validées, ils obtiennent l'autorisation de les utiliser en-dehors des enseignements et deviennent ainsi autonomes. Cette année Yomi, une Exilée, y participe. Il s'agit d'un des nouveau-nés du projet Trimondes, recueillie par Fara et Dallan alors qu'elle n'était encore qu'un nourrisson. Ils l’ont adoptée et élevée comme la sœur de leur propre fille, Ylméria. Cet événement concernant l'ensemble des villages myskandrians, des retransmissions sont organisées par les Visionnaires. Ce sont des informateurs, ils diffusent de lointains événements, surveillent les abords du village pour s’assurer de leur sécurité et espionnent quand cela est nécessaire.

Alors que Vyrian s'apprêtait à poser une nouvelle question, son attention fut détournée par une mélodie lointaine. Le chercheur se demanda d’abord s'il ne l’avait pas imaginée, puis bientôt le son résonna dans la prairie.

Mère réorienta la projection et Vyrian se retrouva face à une nouvelle maison. L’habitation ne dérogeait pas à l’harmonie que dégageait le village. Les habitants semblaient avoir dompté leur environnement tout en préservant sa beauté. L'assistance artificielle ajusta l'angle de vue et le scientifique put accéder à une fenêtre du second étage. Là, il vit une jeune femme blonde frapper le mur de la chambre.

Surpris, le chercheur s'interrogea.

C'est Yomi ? Que lui arrive-t-il ?

— Non, voici Ylméria. Yomi semble sortie avant qu’elle n’ait eu le temps de lui parler de l’importance des traditions.

— Comment pouvez-vous le savoir ?

— La vie des Myskandrians est rythmée par des cérémonies, ce sont des rites de passage. Ylméria y accorde énormément d’importance, tandis que Yomi les considère comme futiles et dépassées.

Vyrian reporta son attention sur la jeune femme qui peinait à retrouver son calme. Ses yeux trahissaient son humeur. Ils étaient voilés comme la tempête qui semblait couver en elle. Sans qu’il en comprenne la raison, l’image de Clana, se superposa au visage de la jeune Myskandriane, certains traits se confondirent, d’autres s’accentuèrent. Les deux femmes se ressemblaient étrangement. Ylméria ressemblait à s'y méprendre à une version juvénile de Clana. Vyrian tendit une main virtuelle pour toucher le visage de celle qu’il aimait. Son geste fut stoppé par un déferlement de tristesse. La chaleur qui commençait à regagner son corps se tarit. Le scientifique se sentit plus seul qu’il ne l’avait jamais été. Il secoua la tête. Aussitôt l’image de Clana se décomposa, ses traits se flétrirent, sa peau se craquela et elle disparut dans un nuage de poussière.

Le chercheur avait conscience que son esprit lui jouait des tours, mais sa souffrance n'en était pas moins réelle. Par prudence, il détourna les yeux du visage d’Ylméria. Son regard glissa sur sa tunique fendue au niveau des hanches. Le reflet du soleil sur ses dagues attira son attention : cinq fines lames étaient maintenues attachées à sa cuisse.

Un crépitement sortit Vyrian de sa contemplation. L’une des branches qui encadrait le rebord de la fenêtre se détacha de son support et se tendit vers la jeune femme. À son extrémité, une feuille s’enroula dans le sens de la longueur, modélisant un corps gracile. La petite créature végétale fixa l'Altérienne avec mécontentement. D’un geste du doigt impérieux, elle désigna l'endroit frappé par Ylméria. La jeune femme parut contrite. Pour toute réponse le petit être secoua la tête. La Mysticienne n’en parut que plus inquiète.

— Je t'ai fait mal ? J’en suis désolée.

Le petit être se contenta de répéter les mêmes gestes et retrouva sa forme originelle de feuille. Puis la branche réintégra son support.

— Je ne recommencerai plus.

Vyrian resta interdit devant un tel prodige.

Qu’est-ce que c'est ?

Il s’agit d’une manifestation de la volonté de la plante. Certains les nomment "poupées" ou encore "marionnettes". Elles communiquent aux autres espèces les désirs de leur hôte.

Focalisé sur le mur, Vyrian ne vit pas Ylméria quitter la chambre. Mère s’imposa à l’esprit du chercheur et le sortit de sa contemplation.

— Dépêchons-nous de retrouver Yomi. La cérémonie débute dans quelques heures, elle ne doit pas être bien loin.

Le point de vue changea brusquement lorsque Mère retourna sur l’allée principale. Cette plongée, bien que minime, provoqua chez le chercheur un sentiment de haut-le-cœur. Cela faisait des années qu’il était alité. Voir à travers son interface était déroutant et cela devenait rapidement insupportable lorsqu’elle modifiait l'angle de vue. L'assistance artificielle ralentit afin de laisser le temps au scientifique de s'habituer.

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