Chapitre 20: La bataille du pont Saint-Arbant

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Folcard de Corvinus

Vendredi 8 du mois de Mai de l’an de grâce 1205 AE.

Bataille du pont Saint-Arbant, abords du bourg de Roussons ; quelques heures avant la prière des Vêpres

Royaume du Corvin

Dans la froideur et la moiteur de l’aube se trouvait l’armée de la reine Anaïs. Adossées à la forêt, les forces de Folcard attendaient de pied ferme leurs ennemis. Le frère de la reine avait minutieusement étudié le terrain. Se sachant dépassé en nombre et en qualité, il avait choisi le lieu de l'affrontement. Mais plus important, le jour. Le ciel grisonnant s’emplissait de nuages et bientôt la pluie commenca à tomber sur la plaine. Les gouttes d’eau éparses s'abattaient alors sur le terrain déjà boueux. En peu de temps, la légère bruine se transforma en une averse soutenue. Les hommes de Folcard se savaient désavantagés dans l’affrontement à venir, ils s’étaient préparés au pire. Le bâtard royal savait l'importance que prenait le discours précédent la bataille. Il devrait réchauffer le cœur de ses combattants.

Au-delà de la plaine se tenait le pont de Saint-Arbant, des mouvements se firent peu à peu visibles dans la forêt suivant ledit édifice. L’armée nordienne faisait apparition depuis la végétation. Telle une masse fantomatique, les hommes la composant apparaissaient à Folcard. Il souriait, dans la forêt d'étendards qui formait l’armée, il pouvait citer le nom de chaque famille qui y était représentée. Le combat allait être violent, aucun chevalier ne serait capturé pour rançon, aucun quartier ne serait accordé ou demandé. Les fidèles de Léonard avaient déjà montré l'étendue de leur bassesse et chaque homme de son armée en était conscient.

Le bâtard royal avait agi avec précaution. Les renforts venus de la capitale n'étaient qu'à moins d’une journée de marche et il ne pouvait se permettre d’attendre plus longtemps. Les deux armées auraient été trop fortes rassemblées. Folcard devait clairsemer les rangs des nordiens avant qu'ils ne se regroupent. Chaque homme en moins serait une aide apportée au bourg de Roussons. Le bâtard royal avait préparé la ville pour un long siège, la garnison allait devoir tenir le temps que la reine Anaïs regroupe plus de forces.

L’armée de Léonard, rompue au combat, se déployait avec efficacité malgré le terrain boueux. Folcard allait se baser sur le peu de maniabilité qu’allait offrir l'endroit pour infliger des pertes conséquentes aux nordiens. Une fois la charge de cavalerie faite, les piétons de chaque armée rejoindraient la mêlée, ses archers, eux, allaient clairsemer les rangs ennemis. Les troupes à pied des sudistes étaient légèrement équipées et leur maniabilité était l’atout secret qu’il réservait à ses ennemis. Les nordiens étaient lourdement harnachés et ils allaient s'enliser dans un boueux combat au corps à corps.

D’une légère pression de ses éperons, Folcard fit avancer son destrier. S'extirpant de la longue ligne de cavaliers, il se retourna vers son armée. Il observait ses soldats. Une fumée montait des heaumes de ses cavaliers et les chevaux étaient remuants. L'imposante cavalerie de Folcard occupait la première ligne. Rassemblement de chevaliers et de sergents. Des heaumes couvraient entièrement leurs visages, leur conférant un aspect effrayant pour les non-initiés. Derrière eux se tenaient l'infanterie plus légère et enfin, pour finir, les archers en position, n'attendant que l’ordre pour décocher leurs traits meurtriers. Résolu face à une troupe si conséquente, Folcard entama alors son discours.

— Vous attendez de moi les paroles d’un dirigeant, d’un homme de sang royal. Mais je ne le suis pas, je ne suis que le fils bâtard d’un roi mort. La plupart d’entre vous me connaissent. J’ai toujours vécu honorablement. Je pourrais donc vous parler d’honneur. Mais regardez l’armée en face de nous. Elle n’est composée que de traîtres et d’assassins. Je pourrais vous parler de notre foi, mais elle n’a pas sa place là où nous allons. Vous, au contraire vous vous battez pour vos familles, vos amis, vos connaissances massacrées par ces félons. Vous êtes donc des hommes d'honneur à n’en point douter. Mais aujourd'hui, je n’ai pas besoin d’hommes honorables, j’ai besoin de combattants, de guerriers, de fils de Beorth !

Folcard pouvait voir les visages résignés et motivés de ses piétons. Il pouvait sentir la ferveur de ses chevaliers harnachés de leurs lourdes armures en plates. Il conclut son discours en énonçant de toutes ses forces des mots simples mais venus du plus profond de son âme.

— Pour le royaume, pour le Corvin et pour la reine Anaïs !

Les soldats de son armée reprenaient le nom de leur reine avec ferveur et la dernière phrase de Folcard sonna comme un cri de ralliement. Retournant son cheval face à la plaine, il voyait les nordiens se déployer devant le pont au pas cadencé. Levant sa lance, le bâtard royal la pointait vers le ciel. Ses cavaliers s'avancèrent pour le rejoindre et formèrent une ligne compacte. Les cors de l’armée s’activèrent et la masse de cavaliers commença à se déplacer au trot, bientôt suivi de leurs homologues adverses. Positionnés en hauteur, les cavaliers, même à une allure légère, prenaient de la vitesse. Le poids de leur lourde armure de plate pesait sur les destriers et des gerbes de boue volèrent sur leur passage.

Les deux masses de lanciers convergeaient l’une sur l’autre, telles deux puissantes vagues. Portés par leurs destriers, les combattants survolaient le terrain avec une certaine grâce.

Se rapprochant des ennemis, Folcard baissa sa lance et fut imité par ses hommes. Les entités qui se faisaient face rentrèrent en collision. Les lances rompèrent sur la puissance des impacts, fauchèrent les hommes et terrassèrent les bêtes. Folcard, en première ligne, fut l’un des premiers à être soulevé de sa selle. Une lance ennemie vint se glisser sur son écu et continua sur l’armure en creusant un sillon. Le coup porté à pleine vitesse l’emporta jusqu’au sol. S'écrasant avec violence à terre, il se retrouva plaqué dans la boue. Le souffle coupé, Folcard était comme absent. Le monde autour de lui avait comme disparu et ses oreilles bourdonnaient. Ramassant une hache dans la boue, il s'en servit pour se relever. Levant la ventaille de son heaume, il se tenait au milieu du chaos ambiant.

Les chevaliers et sergents, dans la plus grande confusion, se battaient. À pied ou à cheval, les combattants se jetèrent dans la mêlée sans retenue. Outre sa respiration haletante, Folcard était entouré de cris et de bruits d’armes s'entrechoquant. Un chevalier caparaçonné comme lui s'avançait, l’air menaçant. Il se jeta avec férocité sur le bâtard royal. Son épée s’abattait sur l’armure de Folcard. Tous deux échangèrent coup pour coup. Utilisant aussi bien leurs armes que leurs poings gantés, ils s’écroulèrent au sol. Luttant pour maintenir son adversaire, Folcard cherchait d’une main sa dague. Manœuvrant habillement au sol, il fut au-dessus de son adversaire. Mettant la main sur sa dague, il la plongea dans l'interstice de l'armure de son ennemi. L'homme tomba lourdement alors au sol comme un pantin désarticulé. Folcard, au centre du champ de bataille, échangeait attaques et parades avec ses opposants. Les pesants chevaliers et sergents se battaient avec une férocité animale. La plus grande partie des combattants étaient maintenant au sol et un champ de cadavres de chevaux et d'hommes les entourait. Gêné par la boue et le sang, le combat n’avait rien des contes chevaleresques.

Toute notion de temps était absente dans ce chaos et les hommes étaient concentrés à ôter le plus de vies possible. Les cors des armées se firent entendre et les blocs d'infanterie se mirent en marche pour rejoindre les combats. Les troupes nordiennes étaient suivies de lourds arbalétriers dont la distance ne leur permettait guère d’attaquer efficacement. Les archers de Folcard étaient quant à eux placés sur la colline et ils décochèrent leurs projectiles sur les renforts. Les traits s’envolèrent dans le ciel. Filant dans une course folle, ils se dirigèrent vers le sol et s’abattirent sur l’infanterie nordienne. Certains combattants fauchés par la pluie de projectiles s’écroulèrent dans la boue. L'infanterie nordienne dut essuyer cinq salves de projectiles avant d’atteindre la mêlée. Les forces de chaque côté se lancèrent dans le combat avec la même hargne que les hommes déjà présents. Le sol boueux avait pris une teinte sinistre de rouge et la mort fauchait sans distinction. Chevaliers et simples fantassins étaient égaux au combat, la mort faisait sa sinistre moisson sans distinction.

Folcard, crispé de fatigue, se battait de toutes ses forces. Se dégageant un passage dans la forêt de combattants, il abattait sa hache sur ses ennemis. L’étendard de la famille Doria était à portée. Résolu, il progressait sur son chemin sanglant.

Un seigneur richement décoré se tenait proche de la lourde bannière. Dans une armure aux liserés dorés, l’homme était debout, ventaille ouverte, et était comme spectateur du macabre spectacle se déroulant devant lui. Il était encadré par trois hommes d’armes qui scrutaient la mêlée et cherchaient à déceler le moindre combattant voulant approcher trop près de leur maître.

— Doria ! cria Folcard en pointant sa hache sur le seigneur dans un geste de défi.

Il s’approcha du petit groupe et, baissant sa ventaille, prit une posture offensive.

Les hommes d'armes regardaient leur seigneur, celui-ci, hochant de la tête, indiqua à deux d'entre eux d'attaquer. Armés d'épées de piètre qualité, ceux-ci se mirent alors à courir. Le premier, décrivant un arc de cercle, vit son bras être dévié par la hache du bâtard royal. De sa main libre, Folcard tira le premier adversaire en direction de son camarade et les deux soudards s'effondrèrent dans la boue. Le troisième guerrier qui protégeait Doria chargea alors Folcard avec une lance. Esquivant la course du soldat, le bâtard dévia la lance dans l'un des hommes qui se relevait. Elle transperça la fine armure de cuir sans difficulté et le blessé se mit à hurler à la vue de son sang qui se répendait. Le lancier, exaspéré par le piètre résultat de son coup, se retourna vers Folcard juste à temps pour être frappé. Le poing puissant du bâtard royal vint casser l'arcade de l'homme dans un grincement d'os et de chair. Le dernier nordien encore valide se releva et attaqua Folcard avec toutes les forces qui lui étaient encore possibles. Le bâtard para son coup de sa hache tout en dégainant la moitié de son épée. Il gratifia son adversaire d'un puissant coup de pied à ses attributs masculins. Gémissant, celui-ci s'écroula à terre. Folcard se retourna ensuite vers l'homme en armure. Se tenant stoïque à sa place, le noble qui toisait le bâtard royal avait des traits trahissant un âge déjà avancé. D'une main, il positionna mieux son casque salade, en baissa la ventaille, noua la lanière à sa gorge. D'un geste vif, il dégaina son épée ouvragée. Il s'approcha de Folcard et les deux combattants tournèrent en cercle l'un en face de l'autre.

— J'aurais aimé t'affronter durant le banquet. Tu vas payer pour soutenir ta maudite sœur. Tu vas payer par ton sang, finit-il avant d'attaquer son adversaire.

L'épée du nordien vint au contact de celle de Folcard. S'échangeant coup après coup, les deux adversaires étaient des vétérans. Ils avaient chacun un passé guerrier et chaque coup porté était donné avec précision. Coups d‘estoc, botte secrète et enchaînement, les deux adversaires se jetaient corps et âme dans l'affrontement. Tels deux danseurs, ils naviguaient sur le sol boueux tandis que la pluie les recouvrait. Folcard était un combattant aguerri, l’un des meilleurs du royaume aux dires de certains. Son adversaire allait l'apprendre à ses dépens. Durant l'un de ses coups d'épée, la lame du seigneur, déviée, s'écrasa dans la boue et Folcard ne rata pas l'occasion. Plongeant sa lame dans l'interstice de l'armure de son adversaire, il la retira ensanglantée. L'homme en armure s’agenouilla. Ouvrant sa ventaille, il crachait du sang. D'un geste, il tenta de donner un coup avec son épée, le bâtard royal saisit le bras de son adversaire durant son mouvement. Regardant l'homme dans les yeux, il plongea son épée dans le gorgerin de l'armure. Quand il la retira, un geyser de sang se répandit au sol et l'homme s'écroula dans la boue.

Essoufflé, Folcard mit un genou à terre. Des hommes à lui, qui formaient sa garde rapprochée, le rejoignirent. Observant la mêlée, entouré de ses hommes, Folcard pouvait voir de nombreux corps de nordiens. Piégés dans la boue, les lourds soldats de Leonard étaient des proies faciles mais leur nombre avait prélevé un lourd tribut dans les rangs des sudistes. C’est alors qu’un cor lointain se fit entendre, la seconde armée de Léonard avait dû redoubler d’efforts dans sa marche et elle fit apparition par la même forêt que leur prédécesseur. Maudissant l'usurpateur, Folcard fit signe à ses hommes. L’un d’eux se munit d’un cor et donna le signal de la retraite.

Les pertes nordiennes étaient conséquentes et il ne fallait pas leur donner l'opportunité de clairsemer les rangs de l’armée de Folcard. Tout du moins pas plus qu’ils ne l’étaient déjà.

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