Chapitre 11 : Réconciliation

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Aymeric oblitéra tout le reste à l'exception de son adversaire et son arme. Il repéra la tension dans les muscles, la direction du regard et la position des pieds. Seulement lorsqu'il eut toutes ses informations, et uniquement à ce moment-là, il s'élança. Il prit son élan d'une forte poussée sur le sol et la rapidité avec laquelle il arriva sur Gordon surprit ce dernier.
L'homme essaya de corriger sa position pour parer une attaque de front mais Aymeric se déporta à sa droite. L'ivrogne réagit en un éclair en dépit de l'alcool qui embrumait son esprit et pivota. Les deux épées se fracassèrent l'une contre l'autre : Gordon était plus fort mais Aymeric tint bon. Il se dégagea et attaqua derechef, pour ne laisser aucun répit à son adversaire. Son maître parait avec de multiples injures, submergé par les coups qui venaient de toutes parts. Le voir en détresse ne fit qu'accroître la hargne de l'enfant et son désir de le vaincre.
Il profita d'un moment de faiblesse de son maître pour glisser la pointe de sa lame sous la poignée de l'épée de celui-ci et tira d'un coup sec, de toutes ses forces. L'arme de l'ivrogne échappa à sa poigne ramollie et glissante de sueur. Aymeric posa le bout de son arme sur le cœur de Gordon et dit d'une voix ferme :
- J'ai gagné : plus d'alcool.
Son maître n'arrivait pas à articuler le moindre son, éberlué. Venerika applaudit et Alaman fixa son camarade avec des yeux écarquillés. Le petit garçon prit la flasque dans la poche de son maître et dit :
- Confisquée jusqu'à nouvel ordre.
Il tourna les talons, ramassa l'épée du vaincu et la rangea avec la sienne en compagnie des autres. Avant de quitter la salle il s'écria :
- Revenez me trouver quand vous serez sobre !
Il claqua la porte et décida de prendre l'air pour rafraîchir son corps. Quelques soldats occupaient la cour et Aymeric vit aussi Hydronoé en compagnie de Sandor. Le dragon de terre expliquait quelque chose au plus jeune en pointant le ciel. Son élève écoutait attentivement et le petit garçon fut content et aussi un peu jaloux de voir qu'au moins l'un des deux était satisfait de son maître. Il bifurqua en direction de la forêt et marcha sans se soucier de savoir où il allait.
Il déambula entre les arbres et se laissa imprégner par la tranquillité des lieux, le chant des oiseaux et le bruissement des feuilles grâce à la brise. Il hésita à jeter la flasque de Gordon et se retint au dernier moment. Elle avait peut-être de la valeur aux yeux de son maître et un objet de cette qualité ne se balançait pas aux orties ! Il décida qu'il la cacherait pour que l'ivrogne tienne sa promesse. Certes, le chevalier alcoolique pouvait en acquérir une autre mais Aymeric la volerait. Il avait gagné le duel et s'assurerait que son mentor respecte sa condition. Il dévissa le bouchon de la flasque et renifla. Il fronça le nez à cause des vapeurs d'alcool âpres et puantes. Comment pouvait-on aimer boire ça ? Il rangea l'objet dans sa poche et reprit sa marche, plus calme.
Peut-être qu'il n'aurait pas dû quitter la salle d'armes en coup de vent et que Gordon allait le gronder à son retour. Pire : son maître irait se plaindre de son comportement au roi qui reviendrait sur sa décision de le faire chevalier-dragon ! Cette idée lui donnait des sueurs froides et il s'apprêtait à faire demi-tour quand un éclat bleuté aveuglant entre les arbres attira son attention. Il s'avança vers cette lumière chatoyante et arriva face à une rivière aux eaux peu profondes qui reflétaient les rayons du soleil. Le fond était tapissé de galet et de sable foncé. Une petite plage s'enfonçait progressivement dans l'eau, invitant à entrer dans l'onde.
L'enfant s'avança et trempa ses pieds dans la rivière après avoir ôté ses bottes. Elle était un peu fraîche mais en nageant dedans quelques minutes il finirait par s'y sentir à l'aise. Il ne résista pas à la tentation et retira ses vêtements à l'exception de son pantalon. Il s'immergea en se frictionnant les bras, le torse et la nuque puis plongea la tête sous l'eau. Il n'y avait pas beaucoup de courant et Aymeric en profita pour faire quelques brasses.
Comme prévu, il finit par se sentir à l'aise et s'amusa à plonger pour toucher le fond. Il ouvrit les yeux et découvrit le monde aquatique de manière floue. Il repéra un galet en forme de croissant de lune et un autre semblable à une larme. En remontant pour prendre une inspiration, sa vision capta un trou sombre et assez large pour laisser passer un homme adulte dans le flanc de la rivière. Il gonfla ses poumons d'air et retourna voir de plus près, intrigué. Il s'engagea dans le trou sans savoir où il menait et se retrouva bientôt dans l'obscurité. Il continua d'avancer jusqu'à manquer d'oxygène et décida de faire demi-tour à ce moment-là, par peur de finir asphyxié. Si seulement il pouvait respirer sous l'eau comme Hydronoé ! Il creva la surface les poumons en feu et inspira une grande bouffée d'air.
- Ne te noie pas, je m'en voudrais de dire au roi que tu es mort parce que j'ai été négligeant.
Aymeric se retourna et vit Gordon assis sur la rive, les pieds dans l'eau.
- Tiens, vous êtes là. Comment m'avez-vous retrouvé ?
- Sandor m'a dit que tu étais parti vers la forêt. Après je n'ai eu qu'à te pister.
- Vous savez suivre une piste ? demanda l'enfant avec intérêt.
- Je sais que j'ai l'air d'un chevalier raté mais j'ai quelques compétences qui pourraient t'impressionner. Sinon où est ma flasque ?
Aymeric tâta la poche de son pantalon et poussa un discret soupir de soulagement en découvrant qu'elle était toujours là. Il ne l'avait pas perdu en nageant !
- Pour le moment je la garde avec moi, dit-il.
- Tu as intérêt d'y faire attention, l'avertit son maître.
L'enfant haussa les épaules et se hissa hors de l'eau pour s'installer à côté de son mentor.
- Pourquoi est-ce que vous buvez autant ? l'interrogea t-il.
- Ça me fait du bien, grogna le chevalier.
- On ne dirait pas. Je vous signale d'une brindille de dix ans sans expérience du combat vous a battu. Gordon ricana en entendant Aymeric reprendre ses mots. Puis il déclara :
- Tu m'as surpris gamin. Alaric m'a dit que tu avais du talent mais ce que tu as fait tout à l'heure...ça tient du génie. Tu as le potentiel de devenir la plus fine lame du royaume et peut-être même du continent.
- Vous exagérez. J'ai gagné parce que vous n'étiez pas assez concentré et dans de bonnes dispositions. L'alcool brouille les sens et rend bête, expliqua l'enfant en répétant ce que Zolan lui serinait souvent.
- Tu n'as pas tort petit, soupira son maître. Malheureusement c'est parfois un bon compagnon contre la douleur.
- Vous avez mal quelque part ? s'inquiéta l'enfant en l'examinant des pieds à la tête pour déceler une potentielle blessure.
Gordon éclata de rire et lui ébouriffa les cheveux.
- Ça n'a rien de physique. Mais ne t'embêtes pas avec ça pour l'instant, tu comprendras en grandissant.
- D'accord...En tous cas je suis content que vous respectiez votre parole.
- Tu l'as bien mérité et ça me servira de leçon. Allez, rentrons. Nous allons passer à un exercice nettement plus amusant.
Aymeric attrapa ses vêtements et ses chaussures et les renfila sur le chemin du retour pendant que le chevalier se frayait un chemin dans la végétation avec une facilité déconcertante. Il regagnèrent le château et Gordon prit le chemin des écuries. Ils entrèrent et une odeur d'équidé, de crottin et de foin saisit le petit garçon aux narines. Ils traversèrent une allée qui longeaient les box des chevaux. Des palefreniers nettoyaient certaines stalles tandis que d'autres bichonnaient les animaux. De l'équipement était accroché sur le mur qui faisait face aux destriers comme des selles, des rênes ou des brosses. Gordon s'arrêta au milieu de l'écurie, face à un cheval à la robe baie auquel il caressa le museau.
- Voici Goinfre, ma monture occasionnelle.
- Goinfre ? répéta Aymeric.
- Oui parce qu'il a la fâcheuse tendance à manger tout ce qui passe à sa portée et de s'arrêter au milieu du chemin pour brouter. Il a toujours un petit creux !
Un maître alcoolique, un cheval boulimique...Coïncidence ? Le destin fait vraiment bien les choses, songea l'enfant. Gordon prit une selle et la posa sur le dos de l'animal.
- Viens voir, enjoignit-il à Aymeric.
L'apprenti s'approcha et regarda Gordon seller l'animal puis lui passer le mors et les rênes.
- J'espère que tu as bien mémorisé car tu le feras tout seul demain. Maintenant suis-moi : nous allons dehors.
Un palefrenier qui passait à leur niveau entendit la fin de la phrase et dit :
- Je ne le vous conseille pas sire : des nuages noirs approchent rapidement et il ne va pas tarder à pleuvoir. Vous devriez plutôt aller dans le manège, il est libre.
- C'est vrai qu'Hydronoé ma dit qu'il ne ferait pas beau hier soir...se rappela l'enfant.
- Eh bien allons dans le manège ! décida son maître. Pour nous c'est du pareil au même.
Ils sortirent et firent le tour des écuries pour rejoindre un bâtiment couvert à l'arrière. Le sol était constitué d'une épaisse couche de sable, sans doute pour amortir les chutes. Aymeric jeta un œil au grand cheval et déglutit. Cette fois il ne pourrait pas se tenir à Welson...
- Ne tire pas cette tête petit. C'est un animal très calme et je serais à côté : il ne peut rien t'arriver de grave.
Le petit garçon aurait aimé le croire mais la confiance qu'il accordait pour le moment à Gordon était équivalente à celle qu'il pouvait avoir pour un chien errant : il fallait le garder à l’œil car on ne savait jamais ce qu'il pouvait faire si on lui tournait le dos. Son maître immobilisa le cheval.
- C'est partit petit, montre-moi ce que tu sais faire.
Aymeric dévisagea le chevalier avec un certain désespoir. Comment pouvait-il monter sur cette bête qui faisait presque deux fois sa taille ? Gordon lui conseilla :
- Accroche-toi à sa crinière en passant un pied dans l'étrier pour t'aider à te hisser, ça ne lui fera pas mal.
L'enfant l'écouta et après avoir bataillé longuement pour passer sa seconde jambe au-dessus du dos du cheval, il se cramponna au pommeau de la selle.
- Attrape les rênes gamin, ordonna son mentor.
Il obéit sans se poser de questions et Gordon lui montra comment bien les tenir puis il mit le cheval au pas. En dépit de la hauteur le petit garçon se détendit progressivement. Goinfre était calme et faisait tranquillement le tour du manège.
- Donne un coup dans ses flancs pour le faire partir au trot.
Aymeric respecta scrupuleusement les instructions de Gordon et sa monture accéléra. Il se crispa un peu du haut de l'animal, redoutant déjà le galop. Son maître le laissa maintenir cette allure le temps qu'il se relaxe puis donna l'ordre fatidique de lancer le cheval à vive allure. Après un coup de talon Goinfre s'élança et Aymeric serra les dents en s'accrochant de toutes ses forces à la selle de l'équidé. Il était ballotté dans tous les sens mais tint bon.
- Sers les jambes, redresse-toi et essaie de te calquer sur le rythme de l'animal.
Son apprenti essaya et gagna un peu en stabilité. Ils continuèrent de pratiquer l'équitation encore deux longues heures puis le chevalier mit fin à l'exercice d'un sifflement. Goinfre s'arrêta tout doucement et Aymeric en descendit, courbaturé.
- Voilà, tu as les bases. Demain, si le ciel nous le permet, nous irons chevaucher dans la campagne. C'est bien plus intéressant !
Aymeric acquiesça en étirant ses muscles douloureux.
- Maintenant allons nous sustenter puis nous ferons quelque chose de plus ennuyeux mais de moins physique, d'accord ?
Aymeric hocha de nouveau du chef, de plus en plus satisfait. Son maître semblait enfin prendre son rôle à cœur et s'investir un peu ! Ils descellèrent Goinfre et le brossèrent ensemble. Gordon lui montra les bons gestes pour bichonner l'animal puis ils retournèrent au château, direction les cuisines .L'effervescence régnait parmi les cuisiniers et cuisinières. Le chevalier prit rapidement deux bols de ragoût et loucha vers une cruche de vin mais Aymeric le foudroya du regard et il ne la prit pas.
Ils mangèrent en silence dans la salle de banquet où d'autres gardes prenaient aussi leur repas. Le petit garçon chercha son frère dragon du regard mais ne le vit pas. Le ragoût était délicieux, chaud et épicé. Le plat parfait pour une journée grise ! La pluie commença à tomber alors qu'ils terminaient leur assiette, tapant contre les carreaux. Elle redoubla d'intensité lorsqu'ils montèrent au deuxième étage. Gordon et lui entrèrent dans la salle avec l'énorme carte accrochée au mur.
- Nous sommes dans la salle de cartographie qui porte bien son nom, comme tu peux le remarquer.
- Et qu'est-ce que nous allons faire ?
- Un peu de géographie. C'est important de connaître le monde dans lequel nous vivons, surtout si l'on est amené à le visiter pour accomplir des missions. Alors, qu'est-ce que tu sais ?
- Rien, admit Aymeric. Sauf peut-être que nous vivons sans doute dans cette zone-là.
Il indiqua d'un vague mouvement de la main la partie nord-est.
- C'est mieux que rien, déclara Gordon. Installe-toi confortablement par terre, je vais t'expliquer le plus gros.
L'enfant s'assit sur le sol et son maître se planta face à la carte en soupirant. Visiblement il préférait les duels à l'épée et l'équitation aux enseignements intellectuels.
- Commençons par la base : les grands royaumes. Il y en a six. Le nôtre, Alembras, est comme tu l'as signalé, au nord-ouest.
Il traça le contour du territoire et poursuivit :
- En dessous ce sont nos voisins de Hangaï et à côté d'eux Talenza. Tout au nord, derrière la montagne, se trouve Notterey.
- Et les deux derniers royaumes ? Où est-ce qu'ils se situent ? Sur le morceau tout au sud ou sur l'île à côté d'Alembras ?
- J'y viens petit. Tu vois les montagnes nord et sud ? Ils vivent-là. Les sylphes habitent le mont verdoyant qui se trouve sur le territoire d'Hangaï, juste avant le désert, et le peuple des dragons est sur la montagne à la jonction de notre pays, celui de Notterey et de Talenza. Ils sont en quelque sorte nos voisins.
- Le peuple des dragons ? Comment s'appelle leur montagne ?
- La crête du dragon. Original n'est-ce pas ? Pour en revenir à cette bande de terre au sud qui n'est autre que le désert et cette île non loin de nous, il s'agit de territoires inhabités. La première car elle est trop aride pour permettre le développement de la vie et n’accueille que de rares nomades, la seconde car elle est inexplorée et hostile. Maintenant passons au climat de ces différents territoires. Ce n'est pas ce qu'il y a de plus palpitant mais il faut en passer par là. Un bon chevalier est un chevalier renseigné qui sait où il met les pieds.
Il marqua une pause, constata qu'Aymeric était tout ouïe et poursuivit ses explications :
- Notre climat à nous est plutôt tempéré. Un peu pluvieux peut-être mais moins qu'à Hangaï où ils connaissent souvent de fortes précipitations puis des chaleurs étouffantes. Le reste du temps leur climat est identique à celui de chez nous. Évidemment plus on se rapproche du désert plus il fait chaud. Le royaume de Talenza est bien lotit lui aussi. Les températures sont plus froides en hiver mais supportable en été. Notterey c'est une autre histoire. Il fait si froid là-bas que peu de monde y vit, surtout dans la partie la plus reculée du royaume. Même le roi de ce territoire l'estime inhabitée.
- Et c'est vrai ?
- Non. Il existe des tribus mais elles n'obéissent à aucune loi et passe leur temps à se faire la guerre. De vrais sauvages ! Mais ils ne remontent jamais vers le sud et heureusement : on raconte qu'ils sont redoutables !
- Et dans les montagnes ?
- Il fait juste plus froid alors que le soleil brille tout autant et on respire plus difficilement si on monte jusqu'au sommet où il y a de la neige.
- Et dans le désert ?
- Comme dans n'importe quel désert petit ! Il fait chaud à en mourir et la pluie est si rare que rien ne pousse sur le sol. Le terre elle-même est devenue poussière.
- Mais s'il fait trop froid ou trop chaud comment font les gens pour vivre ? Et pourquoi restent-ils là alors que la vie est si difficile ? Et à Hangaï comment peuvent-ils cultiver s'il y a tantôt de la pluie tantôt une grosse chaleur ? Et pourquoi on entend jamais parler des peuples dans les montagnes ? Est-ce qu'il y a vraiment des dragons parmi le peuple des dragons ? Comment sait-on que l'île est inhabité si personne ne l'a jamais exploré ? Et les grands fleuves, est-ce qu'ils portent des noms comme les montagnes ?
- Doucement avec les questions ! Une à la fois !
Aymeric recommença à l'interroger plus lentement et point par point. Son maître répondit du mieux possible et finit par décréter :
- Je vais te rédiger une liste complète d'ouvrages à consulter, ce sera plus simple pour moi et plus clair pour toi.
Le petit garçon se rembrunit et déclara :
- Je ne sais pas lire.
Le chevalier se frappa le front en s'écriant :
- Mais quel abruti ! La lecture, j'ai oublié la lecture ! Comment est-ce que ça a pu me sortir de la tête ?!
Sans doute à cause de l'alcool, se retint de dire l'enfant.
- Nous commencerons par ça dès demain. En attendant allons chercher les livres pour répondre à tes questions.

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