L'appart de lion

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Le vieux Polo a encore mal dormi. Les articulations. Et trop de coïts aussi. Il a l’impression qu’ils font ça cinquante fois par jour, ça le crève à petit feu, tout cet exercice. Avant de partir taffer, sa compagne lui a encore demandé de prendre rendez-vous chez le toubib et Polo a grogné qu’il le ferait, mais Dina n’est pas dupe. Elle sait qu’à son retour, ils vont encore s’engueuler parce qu’il n’aura rien fait de sa journée, qu’il sera resté vautré dans le canapé défoncé à regarder les chaînes info en boucle entre deux siestes. Avec un peu de chance, il se sera lavé, mais Dina ne veut pas placer la barre des espérances trop haut et espère qu’il aura au moins de l’énergie pour la courte période avant la fermeture de sa fenêtre d’ovulation.

Dans l’appartement, Polo finit par se lever en fin de matinée, peu après la fin du JT de 13 heures de TF1. Comme il a l’air de faire beau – c’est en tout cas ce qu’annonce la météo à la télé –, Polo se décide à écarter les rideaux pour entrouvrir la fenêtre du salon. Il fait effectivement un temps pas trop dégueu, ça lui donne envie d’aller au parc en bas de l’immeuble pour faire la sieste sous les châtaigniers. Aujourd’hui mercredi, il se dit que Dina ne lui demandera pas de la rejoindre faire les courses. D’habitude, elle se débrouille toute seule, mais parfois, il arrive qu’elle le fasse participer. Il met un slip et il descend, carnet de sudoku difficulté 3 sous le bras, mais sans son téléphone qu’il oublie exprès pour être sûr que Dina n’aura pas besoin de lui.

Dans le parc, il salut d’un hochement de tête les retraités qui ont sorti les boules de pétanque et l’apéro. Les parties durent des plombes chaque fois parce qu’ils trichent tous et pinaillent sur tout et n’importe quoi. Polo se sent toujours fasciné par la manière dont certains se servent d’aimants dans les chaussures pour déplacer une boule sans la toucher pendant que le coéquipier tape un esclandre pour faire diversion. D’autres sont moins avant-gardistes et se contentent de faire rouler du bout du pied les boules selon leur convenance avant de sortir le décimètre.

Arrivé sous les châtaigniers, Polo se fige. Un petit groupe de trois individus, peut-être des adolescents ou de jeunes adultes, occupe le banc. Des racailles. Polo le voit immédiatement, ils portent des pantalons de survêtement. Lui aussi, mais lui le porte de manière civilisée, avachi et noué au-dessus du nombril alors qu’eux le portent l’élastique affleurant sous les fesses, signe manifeste que ces créatures mâles n’ont pas été domptées par une femelle, et qu’ils errent sans attaches en compagnie de congénères eux aussi involontairement solitaires. Polo serre un peu fort son carnet de sudoku difficulté 3 qu’il a peiné à remplir jusqu’à la dixième page. C’est trop tôt pour se faire voler son banc, se faire chasser de son territoire, songe-t-il la boule au ventre. Il ne battra pas en retraite sans avoir défendu sa place.

Il se racle la gorge pour attirer l’attention de ceux qui le toisent déjà.

— Ouais, boomer ? le nargue le survêtement bleu.

— C’est mon banc. Vous êtes… c’est mon banc.

Le survêt’ bleu s’étire en bâillant et saute du dossier du banc où il était juché.

— Ah ouais, c’est ton banc ? T’es môssieur J.C. Decaux, c’est ça ? demande-t-il en empiétant dans la bulle personnelle de Polo.

— Non, mais j’ai mon sudoku à faire.

— Euh… Quoi ?

Les trois se regardent ébahis.

— Il a dit quoi, le boomer ?

— Sudoku ! Ah ! Ah ! Mais c’est un truc de gonzesse, ça !

Rouge de colère autant que d’embarras, Polo hausse la voix.

— D’abord, je ne suis pas un boomer. Les boomers, ils sont là-bas, ils ont l’âge de jouer à la pétanque. Et mon sudoku vous emmerde. Vous savez tellement pas quoi faire de vos mains que vous vous en servez pour retenir vos frocs. Allez apprendre à faire vos lacets, petits cons !

Dans son emportement, Polo n’a pas vu que l’un des trois est passé dans son dos. Mais le regard du survêt’ bleu par-dessus l’épaule du faux boomer est suffisant pour l’alerter. Dans un même geste, Polo se retourne et gifle celui qui tentait de l’attraper par-derrière. C’est une gifle augmentée du carnet de sudoku difficulté 3 roulé en matraque. Le coup n’est pas très fort ni très précis, mais il est suffisant pour atteindre le jeune au bout du nez, ce qui le fait sursauter et trébucher en arrière.

— Le prochain coup, il te chatouillera autre chose que les narines, alors barrez-vous !

Les jeunes hésitent, surpris par cet accès de violence. Ils réalisent soudain qu’un type qui fait du sudoku débutant dans le parc en milieu de semaine n’a plus rien à perdre, aussi se donnent-ils le signal de la retraite par des mouvements prognathes.

Une fois seul, Polo se laisser aller à trembler. Il ne sait pas ce qui lui a pris. Un jour, d’autres jeunes dans une situation similaire ne reculeront pas et ce sera alors à lui de fuir et de disparaître. Les jeunes s’en fichent, ils n’ont pas d’attaches. Ils trouveront toujours un autre endroit, d’autres mâles à défier. Alors que c’est son domaine, son parc. Le forcer à partir serait une condamnation à ne plus sortir de chez lui. Et il n’y a rien à la télé en début d’après-midi.

Il ne finira pas de grille aujourd’hui. Il a connu suffisamment d’émotions pour la journée. Quand l’après-midi touche à sa fin, il se réveille de sa sieste en pandiculant bruyamment, sans que ça gêne pour autant les pigeons qui dodelinent près de lui.

Un jour, il sera détrôné de son banc, mais aujourd’hui, il règne sur sa petite savane, majestueux dans son pantalon de survêt', pas comme la gent moutonnière qui se déverse en un flot continu de véhicules usés le long des boulevards, pour vivre une éternité d'ennui soumis. Lui remonte dans son appartement, content de sa petite personne, mais un peu fatigué à l’idée de devoir justifier sa journée passée à faire le lion. Une journée pourtant sans pareille.

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