Chapitre 41

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Je tape rapidement un message pour mes parents, histoire de les prévenir que je ne reste pas au lycée, et je me cale derrière le volant de ma voiture.

Je roule trop vite. Je prends de profondes inspirations pour me calmer. J’essaye de desserrer mes doigts, dont les jointures blanchissent à force de m’agripper au volant. Intérieurement, je n’arrête de me répéter la même chose. C’est la merde…

Je me gare de travers devant la maison, je coupe le contact et je rejoins en courant la dépendance. Quand j’ouvre la porte, Alice lève les yeux du comics qu’elle est en train de lire, interloquée.

— Pourquoi tu rentres aussi tôt ?

Je lui parle en deux mots de la présence de Sabine devant le proviseur. Elle comprend aussitôt la gravité de la situation.

— Je pensais l’appeler au déjeuner, mais on a pas le temps.

Flynn, qui vient d’entrer, me regarde d’un œil terrifié.

— Pourquoi tu voulais l’appeler ?

Alice et moi échangeons un regard. On n’a plus le temps de prendre des pincettes. Elle lui raconte la décision qu’on a prit tous les deux tandis que j’attrape mon téléphone, qui vient de sonner. Nicole est occupée à son travail, mais Périne peut se libérer. Elle est en route, ce qui me rassure. La présence et l’avis d’une adulte ne sera pas de trop.

Une nouvelle fois, je me rends compte à quel point j’ai encore besoin de mes mères dans ma vie. Je ne suis pas prêts à avoir des problèmes d’adultes.

— Vous êtes sérieux ? s’énerve Flynn. Vous alliez leur parler dans mon dos ?

— Flynn…

— Non ! Fermez-la, vous n’êtes que…

Il commence à bouillir, faisant les cent pas, rôdant dans la pièce comme un animal en cage. Soudain, il braque son regard brûlant sur moi.

— Toi ! Lance-t-il en me pointant du doigt. Tu oses venir me faire des reproches alors que t’es même pas capable de tenir une promesse ? T’es vraiment un connard…

— Flynn arrête !

La voix vibrante d’émotion d’Alice semble lui faire retrouver ses esprits l’espace d’une seconde.

— On voulait pas déranger tes efforts, explique-t-elle. On voulait pas te troubler alors que tu es très bien parti ! Mais garder le silence et ne pas prévenir les Pacat va nous causer beaucoup de problèmes. Ils doivent au moins être au courant de ce qui se passe !

— Vous aviez dit que vous sauriez garder ça secret, proteste-t-il.

— Flynn, on ne pourra jamais garder ça secret, s’exclame Alice. Tu sais comment mon oncle doit vivre ? Il s’éloigne de tout ce qui pourrait le tenter. Il est toujours le seul à ne pas boire quand il va à une fête. Il a mis au courant tous ses proches pour qu’ils ne le tentent pas sans s’en rendre compte. Quand tu vis avec un truc comme ça qui te bousille les neurones, tu ne peux pas te battre seul. Tu replongerais ou tu deviendrais fou.

Le visage de Flynn se tord sous ses réflexions, et je sens qu’il n’est pas prêt à laisser tomber sa colère. Heureusement, c’est à ce moment que ma mère arrive. Je me sens soulagé d’avoir une aide de plus – une aide que, je le sais, Flynn écoutera. Il n’est pas ici depuis très longtemps, mais j’ai pu remarquer qu’il avait beaucoup de respect pour mes parents. Parler avec Nicole tous les soirs l’aide beaucoup, et il apprécie la présence de Périne.

Rien d’étonnant là-dedans. Nicole est une psy extraordinaire, et Périne a le don d’apaiser toutes les tensions.

— Vous étiez au courant ? Demande-t-il quand il voit ma mère arriver.

Périne nous regarde, et je cale deux mots pour lui expliquer le sujet de notre dispute. Ma mère grimace.

— Flynn, je pense que tu devrais laisser Joshua et Alice aller parler à Sabine, dit-elle d’une voix douce en l’amenant s’asseoir avec elle. Rien ne t’oblige à les accompagner si ne te sens pas prêt, mais les choses s’enchaînent trop vite et on ne peut pas laisser les Pacat dans l’ignorance plus longtemps. Ils pourraient eux aussi avec des problèmes, si on ne les tient pas informés.

Flynn ouvre la bouche pour riposter, avant de s’interrompre. Il n’avait pas pensé à cela. Sabine et Stéphane se sont engagés à protéger et surveiller les enfants dont ils ont la charge. Même si, en ce qui concerne Flynn, la majorité n’est qu’une question de jours, si ses disparitions régulières et son accoutumance à l’héroïne venaient à se savoir, on pourrait leur interdire d’être famille d’accueil.

Or, je sais que même s’ils se sentent parfois un peu dépassés, les Pacat adorent s’occuper de ces enfants. Pour Sabine, c’est presque une raison de vivre. Flynn en est tout à fait conscient.

— Je dois venir avec vous, dit-il a mi-voix.

— Tu n’es pas obligé, dit ma mère en posant une main sur la sienne, dans un geste infiniment maternel.

C’est un peu drôle de la voir se comporter avec lui comme elle se comporte avec moi, quand j’ai besoin de réconfort et de la présence de mes parents.

— Si, il le faut, dit-il. Si ils doivent apprendre ce que j’ai fais, il faut que ça vienne de moi.

Ça le brise de l’intérieur, et il devient difficile de voir la façon dont son visage se tord sous l’émotion. Personne ne peut être insensible au combat qui se déroule à l’intérieur de lui.

Ma mère et Alice se tournent vers moi, et je comprends que c’est mon rôle d’appeler Sabine. Je sors mon téléphone et vais dehors pour éviter à Flynn le calvaire de m’entendre annoncer qu’on a des choses à lui dire.

Sabine ne répond pas tout de suite, sans doute parce-qu’elle est encore au lycée, mais j’insiste, et au bout de trois essais, elle décroche.

— Joshua, dit-elle à voix basse, je suis désolée mais ce n’est pas vraiment le moment. Je dois…

— Je sais ce que vous faites, réponds-je. Mais je dois te parler… Flynn aussi.

— Flynn est toujours chez toi ? Pourquoi ne va-t-il plus au lycée, je croyais que…

— C’est très important, Sabine, insisté-je. Il faut qu’on te parle très vite.

À l’autre bout, elle semble comprendre qu’il se passe quelque chose de grave. Quand elle répond, j’arrive à sentir qu’elle a l’impression de voir les choses lui échapper des mains.

— Tu me retrouves à la maison dans une heure ? Demande-t-elle. On aura un peu de temps seuls avant que les enfants ne rentrent de l’école pour manger.

— C’est parfait. Merci de compr…

— Flynn sera avec toi ? Me coupe-t-elle.

Je ne saurais pas dire quelle émotion transparaît le plus dans sa voix. Je jette un regard vers la dépendance, où les voix de ma mère et de Alice me parviennent par la porte ouverte.

— Oui, il sera avec moi.

— Bien, je te laisse, à tout à l’heure.

Je remets mon téléphone dans la poche de mon jean, et je vais demander à Flynn et Alice de se préparer. Ma mère nous demande si on a besoin d’elle, mais Flynn refuse poliment. Périne et lui échangent un regard, et j’ai l’impression de comprendre ce qu’il essaye de dire. Flynn a l’impression qu’il va décevoir beaucoup trop de personnes aujourd’hui, il n’est pas prêt à ce que ma mère soit présente quand son monde va s’effondrer.

En prenant conscience de cela, je me fais la promesse à moi-même que je ne laisserais jamais cela arriver.

On essaye de rendre Flynn le plus présentable possible – par-là, j’entends qu’on essaye de masquer au maximum les traces de son combat. Si Sabine fait face à un garçon relativement en forme, il y a moins de chances qu’elle s’affole. En tout cas, moins que si elle voyait arriver un Flynn à ramasser à la petite cuillère.

On le laisse se raser, se laver, choisir des vêtements qui cacheront le plus son amaigrissement. Quand Alice sort du maquillage de son sac, Flynn a un geste de recul. Il se laisse faire sans rechigner, cependant, en voyant comment notre amie parvient à effacer une bonne partie de ses cernes. Je l’entends tout de même grogner dans sa barbe, mais le plus important est qu’on parvient presque à cacher les dégâts de son sevrage. Ce n’est pas évident, mais mieux que rien.

— Allez-y, finit par dire ma mère, ne soyez pas en retard. Bonne chance.

Elle échange un nouveau regard avec Flynn, lui envoyant du courage. En fin de compte, je le trouve très influençable par les figures maternelles. On peut tourner ça à notre avantage : si on arrête de cacher la vérité à Sabine, et qu’elle nous apporte son aide, cela pourrait le booster pas mal.

Flynn s’installe à l’avant, sur le siège passager, et Alice derrière. Quand je démarre la voiture, je le sens prendre de profondes inspirations pour cacher son angoisse. Intérieurement, je m’interdis de me laisser aller à la peur.

Le trajet se fait en silence, et quand je me gare dans l’allée de la maison des Pacat, Flynn sert les poings à s’en faire blanchir les jointures. Alice se penche en avant et pose une main sur son épaule.

— On est ensemble, dit-elle. Ça va bien se passer, on te lâche pas.

Flynn expire. On sort tous les trois de la voiture.

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