Chapitre 30

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Je guide Tim jusqu’à ma maison. Il laisse la voiture allumée sur le bord de la route – il ne va pas rester – et vient m’aider à sortir Flynn. L’air froid semble le ranimer un peu, mais ses yeux à demi-clos et son visage blafard ne m’inspirent pas vraiment.

Tim et moi le menons jusqu’à la dépendance. Une fois la porte ouverte, je l’entraîne à l’intérieur et mon ami va chercher les filles, chez Jérémy. Je traîne Flynn jusqu’à mon lit, et entreprend de l’installer sur le côté, en réfléchissant à toutes les mesures de sécurité qu’on a pu m’inculquer à l’école. Jamais je n’aurais cru que j’aurais à les mettre en pratique dans de telles circonstances.

— Où… Où on est ?

Flynn pose la question entre deux quintes de toux. J’aimerais savoir ce qu’il a pour avoir une idée de ce que je dois faire. La meilleure solution est sans aucun doute de l’amener à l’hôpital, mais j’ai la sensation que cela lui causerait beaucoup trop de problème.Si seulement je savais de quel mal il souffre, je pourrais me renseigner…

Aller voir mes parents ? Ma mère est psychologue, elle doit bien avoir des notions sur les soins à apporter ?

— Chez moi, dis-je en apportant un verre d’eau, au cas où. Tu es sûr que tu ne veux pas aller à l’hôpital ?

Il ne regarde pas le verre, garde les yeux fermés. Il insiste. Ça ne va pas durer, selon lui.

— Pou… Pourquoi tu m’-m’aides ?

Comme il me donne l’impression de grelotter, je le recouvre d’une couverture. Son front est brûlant, et je vais chercher une éponge humide.

— Parce-que je me sens concerné.

— Quelle blague…

Malgré son état, son ton ne manque pas d’ironie.

— C’est pour Alice, hein ?

— Je lui ai promis de t’aider. Mais dans tous les cas je ne t’aurais pas laissé te démerder.

Il ne répond pas. J’ai l’impression que sa respiration s’apaise, et je ne sais pas si c’est bon signe. Je ne me suis jamais sentis aussi inutile, et j’ai hâte que Alice nous rejoigne pour partager ce sentiment. J’espère vraiment qu’elle aura une meilleure idée de ce qu’on doit faire.

Dans tous les cas, si je ne vois pas les choses s’arranger très vite, je le conduis direct à l’hôpital.

— Tu… Tu ne m’aimes pas, dit-il soudain.

Sa voix est si faible que, à côté, mon timbre clair me fait l’effet d’être pédant.

— On ne peux pas dire que tu m’aies invité à t’apprécier.

— Tu me juges…

Il entre-ouvre les yeux. Ils sont injectés de sang.

— Je ne peux pas juger ce que je ne connais pas.

— Putain… marmonne-t-il. T’es toujours aussi gentil…

De nouveau ce mot, dit comme s’il s’agissait d’une mauvaise chose.

— Alice doit pas venir, ajoute-t-il.

— Elle va bientôt arriver.

— Non !

Nouvelle quinte de toux. Comme j’ai l’impression qu’il va vomir d’un instant à l’autre, je me mets à chercher quelque chose pour qu’il puisse évacuer. Je vide une petite poubelle en plastique et l’approche du bord du lit.

— Elle doit pas me voir comme ça.

— C’est trop tard.

— Alors empêche-la d’entrer. (Flynn me regarde avec des yeux suppliants. C’est à ce moment, je crois, que je réalise vraiment qu’il est au fond du trou.) S’il-te-plaît.

Je baisse les bras. Je n’ai pas envie de me battre contre lui, et on pourra toujours retenter notre chance demain. Je hoche la tête. Devant ses hauts-le-cœur, je désigne la poubelle. La dépendance n’a pas de machine à laver intégrée, et je préférerais ne pas avoir à expliquer les traces de vomi sur mes draps à mes deux mères.

— Merci, se contente-t-il de dire.

— Qu’est-ce que tu as fait pour te retrouver dans cet état ?

— J’ai bu.

Oui, ça j’avais remarqué… songé-je.

— Je suis en manque, avoue-t-il. J’ai cru que je pourrais compenser.

Je me souviens de la dispute entre Noah et lui. La vérité me vient en tête.

— Noah veut plus dealer avec toi ?

Cette phrase résonne bizarrement dans ma bouche. J’aurais jamais cru que je dirais ce genre de truc un jour. Comme quoi, je ne suis pas à l’abri de nouvelles surprises. Quoique j’aurais pu me passer des dernières qui ont frappé à ma porte.

— J’ai plus de fric.

— Tu aurais pu accepter l’argent de Sabine.

Il vomi, à moitié dans la poubelle, et à moitié sur son tee-shirt. Je détourne les yeux et vais chercher un nouveau verre d’eau, sinon je crois que je vais rendre mon repas, moi-aussi.

La bouche pâteuse, il me répond avec quelques minutes de retard :

— C’est pas dix balles qui vont payer ma came. Ni le matos. Et puis je veux pas voler de l’argent à Sabine. Pas tant que j’ai encore quelque-chose à perdre.

Je retourne m’accroupir auprès de lui. Je me retiens de remarquer qu’il a l’air d’un type qui n’a plus rien à perdre.

L’air d’aller un peu mieux, il ferme les yeux. Au bout de quelques minutes, il les rouvre, et les pose sur moi :

— Tu vas rester là combien de temps ?

— Autant qu’il le faudra.

— Ça risque de durer.

J’ai un sourire fugace.

— Alors ça durera. (Je me relève, et cette fois c’est pour moi que je prends de l’eau.) T’as déjà vécu ça ? Le manque.

— Quelques fois. C’est pas beau à voir.

Pas beau à vivre non-plus, j’imagine. Toutefois, je remarque qu’il a la voix un peu plus claire, et qu’il semble plus tranquille. Bientôt, Alice va arriver. J’ai pas envie de la chasser, mais au moins je pourrais lui dire qu’il se remet un peu. Après…

Après il faudra que je me renseigne pour savoir comment on s’occupe d’un mec au bord du coma éthylique et en manque de drogue. Quelle drogue, d’ailleurs, y en a tellement ? Je me tourne vers lui, la bouche ouverte, avant de me raviser. C’est sans doute pas le moment de lui demander avec quoi il se pique. Du moins, j’imagine que ça peut attendre demain.

Résigné, il capitule et m’explique un peu ce qui va se passer. Pour lui, s’entend. Selon lui, il ne risque rien dans l’immédiat. C’est sur la durée que les choses vont se compliquer. Ce soir, ce sera pénible mais supportable. Il met ça sur le compte de l’alcool.

— Je suis bourré, dit-il. Ça va m’aider à supporter le manque ce soir. Demain je te promets rien.

Pour le moment, ça se passe mieux que dans les séries ou les films. Sans doute exagèrent-ils à la télévision ? Du style « Hé, regardez à quel point ça craint, vous voulez pas vivre ça, si ? ». Ça me fait ricaner, même si c’est pas drôle.

Sa voix pâteuse est sur le point de s’éteindre quand on frappe à la porte d’entrée. Même si je sais que c’est probablement Alice, j’ai peur de voir apparaître l’une ou l’autre de mes mères. Je suis à moitié rassuré quand j’ouvre la porte.

— Où il est ? Demande-t-elle en essayant d’entrer.

Je l’empêche de franchir la porte.

— Je suis désolé, dis-je, j’ai promis de…

— De pas me laisser le voir ? T’es sérieux là ?

Elle commence déjà à s’échauffer. Voilà une nouvelle facette de cette fille que je découvre. Sans doute pas le meilleur moment pour m’en réjouir.

— S’il-te-plaît, dis-je, il va bien, pour le moment.

— Ouais, pour le moment ! Et quand il va se réveiller au milieu de la nuit et inonder ta petite maison de vomi, tu diras encore qu’il va bien ?

Je sers les lèvres, ça me plaît pas du tout.

— Et quand demain il fera son petit bad trip, il ira bien aussi ? Quand il fera sa crise de delirium ? Quand tu auras l’impression qu’il crève à tes pieds tu prétendras toujours qu’il va bien ?

— OK, OK ! m’écris-je avec des gestes apaisants. D’accord, on le laisse dormir cette nuit, et tu viens demain. Tu t’y connais visiblement… (Ma voix est un peu trop aigre.) Tu m’expliqueras quoi faire et on s’occupera de tout. Ça marche ?

Elle me regarde, en colère, l’air de se demander si ce serait pas plus simple de me pousser façon bulldozer et d’aller à son chevet. Finalement, elle accepte, et repart dans l’obscurité de mauvaise grâce.

Quand je reviens dans ma chambre, Flynn dort doucement, la respiration calme. En le voyant, j’ai du mal à attacher son visage aux images que Alice a fait naître dans ma tête. Comme dirait ma mère : heureux est celui qui dort du sommeil du juste.

J’ai l’impression que ça va pas durer longtemps.

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