L'Ordre

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Heather se réveilla à dix heures.

− Merci, mon Dieu, vous m’avez laissé dormir.

Habituellement, la jeune femme profitait de ce jour de la semaine pour aller courir dans Central Park. Avec toutes les calories qu’elle avait avalées ces derniers jours, il était judicieux de reprendre cette habitude, si elle ne voulait pas avoir la silhouette d’une vache à la fin de l’été.

Motivée, Heather se mit en tenue, puis sortit de la maison, sans oublier de verrouiller la porte. Le bois entourant le domaine des Tyrell était l’endroit idéal pour jogger ; elle partit dans cette direction.

*

Lorsque la jeune femme revint, quarante-cinq minutes plus tard, une voiture de luxe noire était garée devant la maison. Un regard aux alentours lui indiqua qu’il n’y avait personne. La porte d’entrée était entre-ouverte. Heather entra doucement. Une odeur de café flottait dans la maison, puis le bruit d’une cuillère tapotée sur une tasse se fit entendre. Elle se tourna vers la source sonore. L’intrus se trouvait dans la bibliothèque, assis dans le Chesterfield. A la vue de la propriétaire des lieux, il se leva.

La jeune femme reconnut, sans hésitation, l’immortel se tenant devant elle.

− Mr Westbrook. Justement, je me demandais comment entrer en contact avec vous.

Pris au dépourvu, l’homme fronça les sourcils.

− Rassurez-vous, je ne suis pas médium, ironisa la jeune femme. Mon grand-père a laissé une description fidèle de votre personne. Mais, je vous en prie, continuez à faire comme chez vous. C’est une habitude de rentrer chez vos hôtes par effraction ?

− Je souhaite rester discret. Vous attendre à l’intérieur m’a paru la meilleure option.

− Un conseil : pour rester inaperçu, changez de voiture.

− Vous avez de la répartie, j’apprécie cela chez une femme.

Heather était agacée.

Bon, fini de jouer.

− Mon grand-père est mort, le saviez-vous ?

− Oui, toutes mes condoléances. Nous savons également que vous avez trouvé l’emblème des Veilleurs.

Ce fut au tour de la jeune femme d’être prise au dépourvu.

− Montrez-le moi…s’il vous plait, Mlle Tealney.

Heather remercia le ciel de ne pas avoir remis le coffre dans la pièce secrète. Il était hors de question que cet individu en connaisse l’existence.

− Une minute.

Elle grimpa à l’étage, puis sortit de l’armoire de sa chambre le coffre, dissimulé sous un tas de serviettes de toilette.

De retour dans la bibliothèque, elle ôta l’emblème de son écrin de velours, pour le tendre à son visiteur. Comme la première fois, au contact de ses doigts, la partie métallique dégagea de la chaleur et le rubis scintilla de plus belle. Mr Westbrook repoussa la main de Heather.

− Cet objet est relié à la descendance de Malcolm, je ne peux pas le toucher.

− Relié, de quelle manière ?

− La magie, bien sûr. Votre grand-père était le premier de sa lignée à intégrer notre confrérie. Son cœur, ainsi que son esprit ont été liés à l’emblème par une cérémonie quelque peu…pompeuse, je l’admets.

Fascinée, Heather s’assit dans le Chesterfield, où Mr Westbrook vint la rejoindre.

− Dans nos locaux, nous possédons le double de cet objet. Lorsqu’un Veilleur nous quitte, la pierre représentant l’iris s’éteint. En le touchant, vous avez réveillé le rubis. Vous êtes l’Élue, Heather.

− Je ne suis pas la descendante directe, ma mère, oui.

− Votre mère, de quelle couleur sont ses yeux ?

− Noisette.

Mr Westbrook sourit.

Tout devint limpide pour la jeune femme : la couleur violette de ses yeux qui s’était accentuée.

− Lors de la cérémonie, chaque Veilleur est doté d’une marque distincte, léguée à l’héritier digne de prendre la relève. En général, elle se situe sur le corps, assimilée à une tache de naissance. En ce qui concerne Malcolm, les yeux, c’était une première. Vous avez « activé » cette marque lorsque vous avez accepté de faire partie des nôtres.

− Attendez une minute, le coupa Heather en secouant la tête. Votre truc ne marche pas. La couleur de mes yeux s’est modifiée avant que je ne décide de suivre les pas de mon grand-père.

Le dirigeant de l’Ordre sourit, à nouveau.

− L’iris ne se trompe jamais. Il sonde votre esprit, votre cœur. Il sait, avant que vous en ayez conscience, ce que vous avez décidé.

− Agit-il sur le libre arbitre ?

− En aucune façon. Vous êtes le nouveau Veilleur de la famille Tyrell et rien, ni personne, n’a influencé votre choix.

− Pourquoi l’Ordre surveille les immortels ?

− Ce n’est pas de la surveillance, mais de l’observation.

− Pardonnez-moi, mais je vois mal la différence.

− Je vais vous révéler des informations qui doivent rester secrètes. Puis-je vous faire confiance ?

− À votre avis ?

− Les immortels ne sont pas les seuls êtres hors de commun à fouler cette terre. Le reste de ce petit monde est répertorié en trois autres catégories : les magiciens, les psychiques, et pour finir, les messagers.

− J’imagine aisément les capacités des deux premiers, mais que sont les messagers ?

− Des devins, des personnes capables de communiquer avec les esprits des morts.

− En résumé, vous classifiez vos congénères pour les placer sous étroite surveillance. Dans quel but ? Par peur ?

− Vous nous prêtez des intentions que nous n’avons pas.

− Je doute du bien fondé d’espionner des êtres aux caractéristiques atypiques, dans un but louable.

− Détrompez-vous. Ces personnes n’ont jamais été considérées comme une menace pour le reste de l’humanité. L’Ordre a été créé au Moyen-Âge pour protéger les êtres surnaturels, et en particulier, les immortels. Tout au long de l’histoire, bon nombre de persécutions ont été le prétexte pour tenter de nous éradiquer, sans succès.

− Donc, vous agissez en cas de réel danger ?

− Exact. Sans qu’ils le sachent, nous avons aidé la famille Tyrell à quitter l’Angleterre pour s’installer à New Heaven, après le comportement déplorable de Victor. Ils ont eu une chance inouïe d’être acceptés par cette communauté. Bon nombre de familles d’immortels changent régulièrement d’endroits pour ne pas attirer l’attention.

Une pensée désagréable traversa l’esprit de Heather.

− Pourquoi n’avez-vous pas essayé de lever la malédiction ? Vous seuls, disposez des ressources nécessaires, je me trompe ?

− Ce n’est pas notre mission.

− Votre foutue mission n’est-elle pas de protéger les Tyrell ? demanda la jeune femme en colère.

− Nous ne pouvons pas les sauver d’eux-mêmes.

− Non, mais, je rêve ! Julian est le seul qui reste. S’il meurt, sa lignée s’éteindra définitivement. Cela n’éveille -t -il rien en vous ? Comment avez-vous pu assister à cela pendant tous ces siècles, sans lever le petit doigt ?

−Même si je suis le dirigeant de l’Ordre dans cette partie du continent, j’ai des comptes à rendre. Je suis soumis au règlement, plus que n’importe qui d’autre.

− Cela vous donne bonne conscience ?

− La première règle est de ne pas interférer, de quelque manière que ce soit, dans la vie des sujets observés, poursuivit Mr Westbrook, sans relever la remarque de la jeune femme. Ces derniers ne doivent savoir, en aucun cas, que les Veilleurs existent. Votre grand-père a dérogé à l’une de ces règles.

Heather écarquilla les yeux, horrifiée.

− Vous saviez pour les recherches, depuis le début. Vous vous êtes servi de lui.

− Malcolm n’a pas été choisi au hasard.

− Dans ce cas, pourquoi ne pas l’avoir aidé ?

− Il n’était pas écrit qu’il achève cette tâche.

La jeune femme se leva, la tête dans les mains. Elle avait l’impression que la pièce tournait autour d’elle.

− Que voulez-vous insinuer ? finit-elle par demander.

− Croyez-vous en la destinée, Heather ?

− Si vous parlez du fait que toutes nos actions sont déjà écrites à notre naissance, non, je n’y crois pas.

− Pourtant c’est le cas, pour certains d’entre nous. Vous en faites partie. Vous seule êtes capable de lever la malédiction et de sauver Julian.

− Êtes-vous en train de me dire que vous avez sacrifié William Tyrell et mon grand-père pour une sorte de…prophétie à la noix ?

− Bienvenue de l’autre côté du miroir.

Mr Westbrook se leva, puis sortit une carte de visite de son portefeuille, qu’il tendit à Heather.

− Si vous avez des questions, vous pouvez me joindre à ce numéro.

La jeune femme jeta un œil au bristol.

Andrew Westbrook

Marchand d’art

−Je n’ai pas de question, mais des conditions non négociables, asséna-t-elle, les yeux rivés sur ceux de son visiteur.

Ce dernier sourit.

− Je vous écoute.

− Je veux avoir accès à vos sources, quelles qu’elles soient, sans exception, si cela s’avère nécessaire.

− Accordé.

− Deuxième point : je vais révéler votre existence à la famille Tyrell. Il est hors de question que je continue dans cette voie, si je dois leur mentir.

− Peu judicieux.

− Avez-vous peur ?

− Je suis immortel, sur cette terre depuis l’Antiquité, alors croyez-moi, la peur n’est pas un sentiment qui me domine.

Le dirigeant de l’Ordre sortit de la bibliothèque, puis ouvrit la porte d’entrée.

− J’ai un dernier message pour vous. Malcolm n’a pas emprunté la bonne voie.

Sans attendre de commentaire, Mr Westbrook quitta la maison des MacKenzie.


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