Lady Catherine

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Julian se gara devant le manoir. Le jardinier s’affairait dans les plates-bandes situées à côté de l’entrée principale.

− Excusez-moi Charles, avez-vous vu ma mère ce matin ?

− Actuellement, Madame se trouve dans la serre.

− Je vous remercie.

Les deux jeunes gens entrèrent dans la demeure, puis Heather suivit Julian vers l’arrière, jusqu’à l’immense serre.

− Je voudrais m'entretenir seule avec elle, si cela ne te dérange pas.

− Je serai dans mon bureau si tu as besoin de moi.

Heather s’avança vers Lady Catherine, occupée à rempoter des plantes. Cette dernière se retourna vers la jeune femme comme si elle avait senti sa présence. La propriétaire des lieux ne correspondait en rien à l’image de la châtelaine traditionnelle. Habillée d’un jean, d’un tee-shirt taché de terreau et de sabots de jardin en plastique, Lady Catherine ressemblait à une pépiniériste.

− Heather, j’espérais ta visite.

− Je n’en doute pas. Julian est venu me parler de la malédiction, mais j’ai besoin de quelques éclaircissements.

− Et tu penses que je suis la personne idéale pour satisfaire ta curiosité ?

La jeune femme éprouva de l’agacement : la femme devant elle ne semblait pas la prendre au sérieux.

− Comprenez-moi, répondit Heather sur un ton ferme, je dois prendre une décision et j’estime avoir le droit d’avoir toutes les cartes en main.

Lady Tyrell la scruta comme si elle avait le pouvoir de sonder son être le plus profond.

Mon très cher Malcolm, ta petite fille est ta digne descendante : déterminée. Elle sauvera mon fils, j’en suis sûre à présent.

Un sourire sincère et chaleureux illumina son visage.

− Nous nous comprenons parfaitement bien, conclut la maîtresse des lieux.

− J’en suis ravie, ajouta Heather, complètement détendue, à présent.

− Allons faire une promenade, nous serons plus tranquilles pour discuter, proposa Lady Catherine en ôtant ses gants de jardin.

Les deux femmes sortirent de la serre, puis traversèrent le domaine pour se diriger vers les bois.

− Je t’écoute.

− Pourquoi mon grand-père a gardé les recherches sur la malédiction ? Les confier à votre mari aurait été plus logique.

− Malcolm y tenait tout particulièrement. William n’a jamais discuté ce point de détail, il lui faisait entièrement confiance.

− Que contenaient ces recherches ?

− Je n’en sais pas plus que ce que mon fils a pu te dire.

Arrivées à la lisière du domaine, Lady Catherine invita Heather à s’asseoir sur un banc.

− Je ne veux pas paraître impertinente, poursuivit cette dernière, mais vous n’avez jamais posé de questions ?

− Même si je me comporte comme une femme moderne, certaines caractéristiques de mon éducation sont profondément ancrées. Je suis née à une époque où les femmes n’étaient pas grand-chose. J’ai été élevée dans un seul but : contracter un mariage profitable à ma famille et celle de mon époux. J’ai bénéficié d’une chance inouïe : un amour réciproque. Avenante, discrète, accomplie, instruite mais pas trop, obéissante. Voilà tout ce que l’on attendait de moi. Même si, avec les siècles, je me suis émancipée, une chose est restée la même. Je n’ai jamais discuté les décisions de mon mari. Tout ce qui était en rapport avec la malédiction concernait uniquement William.

− Il ne voulait pas vous inquiéter, n’est-ce pas ?

Lady Catherine sourit.

− Je n’avais pas besoin de savoir quoi que ce soit pour me rendre compte que tout était voué à l’échec. Après le suicide de William, Malcolm s’est renfermé sur lui-même. Il ne sortait plus de chez lui, ne parlait plus à personne. Julian est allé le voir pour récupérer les recherches, mais ton grand-père ne les lui a pas données, comme si tout cela n’avait plus d’importance.

− Comment votre mari a activé le poignard ?

− Par la magie, mais je n’ai jamais su comment.

− Mon grand-père était-il présent à ce moment-là ?

− Non. Malcolm est arrivé trop tard. C’est lui qui a trouvé le corps de William dans la bibliothèque.

Si c’est le cas, pourquoi avoir écrit qu’il était son bourreau. Quelque chose m’échappe. Bon, nous verrons cela plus tard, pensa Heather.

Les deux femmes se levèrent pour poursuivre leur promenade à travers bois.

− Quand avez-vous compris que la mort de Victor relevait d’une malédiction ?

− Lorsqu’Edward est tombé malade, avec les mêmes…symptômes.

− Qu’avez-vous cru à la mort de Victor ?

− Rien. Nous étions complètement désemparés.

− Pourtant, les villageois pensaient que Myriam avait lancé un sort à Victor.

− Oui, mais c’était impossible.

− Pourquoi ?

− La magie n’agit pas sur les immortels.

Nous y voilà, pensa Heather.

− Donc, cette malédiction est particulière, conclut-elle.

− C’est pour cette raison qu’elle est difficile à lever, poursuivit Lady Catherine.

Difficile ! C’est un euphémisme, pensa la jeune femme.

− Comment avez-vous su que Myriam était responsable de la malédiction, en dehors des superstitions des villageois ?

− Tout à fait par hasard, j’ai découvert qu’elle était magicienne. Un matin, je l’ai vue utiliser ses pouvoirs pour faire pousser les plantes médicinales. Je ne lui en ai jamais fait part, ni à ma famille, d’ailleurs.

Si vous l’aviez fait, peut-être que votre mari serait encore en vie, ne put s’empêcher de penser Heather.

− J’ai une dernière question, un peu délicate, à vous poser.

− Oui ?

− Comment se déclenche la malédiction ? Y a-t-il une sorte de schéma récurrent ?

− Les premières douleurs apparaissent sans prévenir, puis disparaissent. Lorsqu’elles deviennent permanentes, l’intensité de la souffrance augmente jusqu’à ce que le corps lâche. Cela dure des mois. Edward a souffert plus longtemps que Victor, et ainsi de suite, de façon exponentielle. William a supporté cela huit mois, avant de se donner la mort. C’était atroce. Il avait la sensation que son corps se consumait de l’intérieur.

Les dernières paroles de Lady Catherine étaient à peine audibles. Heather s’en voulut d’avoir réveillé son chagrin, mais elle n’avait pas le choix.

− Je suis vraiment désolée, se contenta-t-elle de dire.

− Je m’inquiète pour Julian. Vivre avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête le rend froid et distant avec tout le monde. Il a tellement à donner. Mon fils mérite d’être heureux.

Lady Catherine prit les mains de la jeune femme dans les siennes.

− Tu es la seule, Heather, qui peut lui apporter cela.

Elle parle de la malédiction, là, ou d’autre chose ?

− Je ferai de mon mieux, répondit-elle, gênée.

Alors qu’elles entraient dans la demeure, Julian sortit de son bureau.

− Je vous laisse tous les deux, annonça sa mère. Je monte à l’étage me rafraîchir.

− Comment ça s’est passé ? demanda le jeune homme.

− J’ai peur d’avoir ravivé de mauvais souvenirs.

− Mais c’était nécessaire.

− Exact, mais ce n'en est agréable pour autant.

Le silence s’installa. Julian semblait mal à l’aise. Il enfonça ses poings dans les poches de son jean, avant de se lancer.

− Heather, je me demandais si tu voudrais déjeuner avec moi. Nous pourrions aller…

− Désolée, grand frère, l’interrompit Victoria du haut de l’escalier, mais cette demoiselle est prise, je l’emmène au restaurant.

La jeune femme descendit les marches en sautillant, puis attrapa son amie par le bras pour l’entraîner vers la porte d’entrée.

− Ce sera pour la prochaine fois, ajouta Heather à l’adresse de Julian.

− C’est ça, ciao fratello mio.

Le jeune homme se retrouva seul dans l’immense vestibule, envahi d'une joie immense. 

Elle a accepté.


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