Réflexions - II

4 minutes de lecture

Heather remit les carnets dans le coffre avant de sortir de la maison, puis se dirigea vers la falaise. Accoudée à la barrière blanche, la jeune femme regarda les lumières de la petite ville, en contrebas.

C’était dingue, toute cette histoire ! En deux semaines, Heather était passée d’une réalité à une autre. Des immortels, des magiciens, une société secrète, une malédiction. Tous ces éléments faisaient partie de l’imaginaire des humains. Qui aurait cru que cela existait ?

Sans compter les membres de cette communauté. La jeune femme devait reconnaître qu’elle était surprise de leur loyauté. Sans faire preuve de pessimisme envers l’humanité, cette dernière n’était pas encline à accueillir « la différence » à bras ouverts. La plupart du temps, la peur prenait le dessus, et ce sentiment était mauvais conseiller.

Que dire de Malcolm ? La jeune femme n’avait pas profité de la présence de ce dernier autant qu’elle l’aurait souhaité ; elle ne pouvait donc affirmer qu’elle le connaissait très bien. Cependant, Heather n’aurait jamais imaginé que son grand-père puisse avoir de tels secrets. Elle l’avait toujours vu comme un homme simple, ayant une vie calme et tranquille ; l’existence sans histoires d’un bibliothécaire dans une minuscule ville portuaire. Les apparences étaient trompeuses, à tout point de vue.

Quant aux Veilleurs et leur mission, devenue son héritage, Heather ne savait qu’en penser. Succéder à son grand-père, lever une malédiction, rien que ça ! Voulait-elle accepter cette responsabilité ? Même si cette pensée paraissait égoïste, se poser la question était légitime. Mais sa réelle interrogation était la suivante : en était-elle capable ? Qu’avait-elle de plus que son grand-père qui lui permettrait de réussir là où il avait échoué ? 

Heather devait aussi considérer sa vie à New-York : la librairie, ses amis, ses parents, même si ses relations avec sa mère étaient compliquées. Devrait-elle laisser tout cela derrière elle pour plonger vers l’inconnu. Un monde au-delà de l’entendement.

De plus, la jeune femme ne savait pas comment contacter l’Ordre.

Bien sûr, Bécasse ! Tu t’imagines que les sociétés secrètes ont leur numéro dans l’annuaire ?

− Ce n’est pas vous qui viendrez à la société secrète, mais la société secrète qui viendra à vous, ironisa Heather.

Trêve de plaisanterie. Les dirigeants de l’Ordre, quels qu’ils soient, étaient-ils seulement au courant de la mort de Malcolm ?

La jeune femme jeta un oeil à sa montre. Il était tard, à présent. Elle était épuisée et troublée par tout cela. La nuit portait conseil, disait-on. Avant de se coucher, Heather fit un détour par la salle de bain. En se regardant dans le miroir, un détail attira son attention : la couleur violette de ses iris était plus accentuée. La fatigue devait lui jouer des tours. Elle gagna son lit sans accorder d’importance à cet étrange changement.

*

Minuit.

Assis à son bureau, Julian sirotait son verre de scotch. Il le trouvait particulièrement amer, à l’instar de son humeur « massacrante », selon l’avis de sa sœur. Suite à la confrontation avec Heather, suivi du bref échange avec sa mère, Julian s’était enfermé dans son bureau, toute la journée, à ruminer.

Il était inutile de nier que la présence de Heather avait ravivé des sentiments qu’il pensait avoir enfouis. A seize ans, lorsque Julian avait appris que la jeune fille ne reviendrait jamais, deux sentiments l’avaient envahi : la souffrance et le soulagement. Ne comprenant pas l’intensité de cette douleur, il s’en était ouvert à son père. Ce jour-là, William avait emmené son fils dans son bureau pour lui parler de certaines émotions, conjuguées à l’immortalité. Adolescent, Julian avait accepté que Heather Tealney était sa destinée, mais aussi qu’elle ne serait jamais sienne.

Aujourd’hui, rien n’avait changé. Julian n’avait pas l’intention de séduire Heather pour faire d’elle sa compagne. Il ne voulait pas la voir mourir, et plus que tout, il ne voulait pas avoir d’enfants.

Son seul objectif : découvrir ce que la jeune femme savait des recherches de son grand-père. Il ne lui demanderait jamais de s’impliquer plus avant dans tout cela. Malcolm avait proposé librement son aide à William, mais Heather n’avait pas à porter ce fardeau. Julian ne voyait aucun inconvénient à ce que la jeune femme reste tout l’été à New Heaven, pour profiter de la présence de Victoria, mais ensuite, elle devrait rentrer à New-York, reprendre le cours de son existence. Le jeune homme savait que sa mère ne le voyait pas de cet œil. Selon elle, la petite fille de Malcolm MacKenzie devait rester ici, là où était sa place.

*

Minuit trente.

Debout, au milieu da salon, Lady Catherine Tyrell regardait le portrait de son défunt mari, accroché au-dessus de la cheminée. William lui manquait cruellement. La blessure ne se refermerait jamais, saignant éternellement. Finalement, les mortels étaient chanceux. La fin de leur existence emportait leurs souffrances.

Pendant plus de deux cents ans, Lady Catherine s’était sentie bénie des dieux, persuadée que les immortels n’étaient pas sur terre sans raison.

La malédiction avait tout changé. Il était injuste que toute la famille doive payer pour les agissements ignobles d’un seul.

Son fils, Julian, avait le droit d’être heureux.

Il était temps que Lady Catherine ait un entretien avec Heather.

*

Une heure du matin.

Allongée sur la méridienne, dans la bibliothèque, Victoria avait un mal fou à se concentrer sur sa lecture. Après avoir relu vingt fois la même page, la jeune femme ferma son livre avant de le jeter sur la table basse.

Les sentiments de Julian pour Heather le rendaient idiot.

En tant que chef de famille… bla bla bla

D’où sortait-il ce discours de macho ? Comment avait-il pu croire que son attitude de mâle dominant impressionnerait Heather ? Manifestement, il avait oublié la gifle magistrale, assénée avec un aplomb incroyable, pour une jeune fille de quatorze ans. Victoria sourit à ce souvenir.

Peut-être que sa mère avait raison. Même si toute cette histoire concernait les membres masculins de la famille, il était peut-être temps que les femmes s’en occupent.

Sur cette sage pensée, Victoria monta se coucher.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Recommandations

Défi
Opale Encaust
Tout est dans le titre.
1203
979
22
12
Défi
Œil de Lynx
Réponse au défi une phrase par jour :)

Ce n'est pas une histoire, seulement des phrases jetées chaque jour au hasard... Je ne sais pas si cela respecte bien le principe du défi.
3431
879
75
14
Défi
SeekerTruth
En réponse au défi "Une phrase par jour".
2220
1627
24
11

Vous aimez lire Carole Pohie ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0