Journal - III

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Mai 1970

Je dois consulter une source documentaire antérieure à 1658. Un petit voyage à Seattle s’imposait. L’archiviste de l’Ordre pourrait sûrement me renseigner.

*

J’avais vu juste et j’ai obtenu l’information qui allait me permettre d’avancer. Je me suis présenté à Rose, l’archiviste. Le plus naturellement du monde, je lui ai demandé où je pourrais trouver les rapports d’observation d’avant 1658, concernant la famille Tyrell. Étant le nouveau Veilleur, je souhaitais avoir le plus d’informations possibles. La jeune femme a trouvé mon attitude très professionnelle et ma requête tout à fait légitime. Cependant, elle m’a annoncé ne pas posséder ces écrits. Après avoir consulté un registre d’une taille impressionnante sur un lutrin, Rose m’a informé que les rapports d’observation antérieurs à 1658 étaient à Oxford, siège de la cellule britannique de l’Ordre. Si je voulais les consulter, je devrais me rendre sur place. La jeune femme m’a remis un pli scellé par un cachet de cire verte représentant l’emblème des Veilleurs. Il devrait être présenté à l’archiviste d’Oxford. Je l’ai pris, en souriant à cette manière archaïque de fermer une enveloppe.

*

Après en avoir discuté avec Violette, nous avons décidé de joindre l’utile à l’agréable. Oxford, puis direction l'Ecosse, à Inverness, pour rendre visite à mes tantes et oncles. Il est temps que le reste de la famille MacKenzie fasse la connaissance de ma femme ainsi que de notre fille. Nous partirons cet été.

Juillet 1970

Oxford est une ville incroyable ! Sillonner ses rues est un véritable plongeon dans le passé. Ce mélange de différents types d’architecture est fascinant. Nous sommes restés une semaine dans ce lieu surnommé « la ville aux clochers rêveurs » (1). Le siège de l’Ordre se situait dans les sous-sols de la bibliothèque de Sommerville College, aménagés à cet effet. L’antre de la société secrète était dissimulée dans l’un des endroits les plus vieux au monde, dispensant la connaissance. Albert, l’archiviste, a consulté le pli que je lui ai remis, puis il m’a indiqué où trouver les écrits que je cherchais.

Avant de voir les dizaines de volumes portant le nom Tyrell sur la tranche, je n’avais pas réalisé à quel point ma tâche pourrait être fastidieuse. Cela m’a fait réfléchir sur leur condition. Même si l’immortalité était tentante, était-elle enviable ? La vie éternelle me paraissait être plus une punition qu’une bénédiction.

« Courage », me suis-je dit avant de prendre le premier volume.

*

Deux journées entières de lecture et rien sur la malédiction. Cependant, j’ai appris un fait intéressant. Marcus Tyrell avait épousé une mortelle prénommée Mary. William était le fruit de cette union. Ce dernier n’avait pas profité de sa mère bien longtemps. Cinq ans après la naissance de son fils, Mary Tyrell était décédée. D’après la description de l’état de consomption de cette femme, il était clair qu’elle était morte de la tuberculose, appelée phtisie à l’époque. William avait été élevé par Elysabeth Tyrell, sa grand-mère.

Ne sachant pas de quand date la malédiction, j’ai décidé de prendre les choses par l’autre bout. J’ai pris les deux derniers volumes afin de poursuivre ma lecture à rebours, en espérant avoir plus de chance.

J’ai bien fait de suivre mon instinct. J’ai trouvé les évènements qui sont la cause de tout, même si cela n’est pas mentionné explicitement. Manifestement, le Veilleur n’a pas assisté à la première partie des faits, mais les domestiques, qui suivaient le seigneur et sa famille dans leurs déplacements, étaient une source intarissable d’informations. J’ai tout retranscrit ci-dessous.

1653. Lord Victor Tyrell, ainsi que sa maisonnée, s’était rendu dans le Devon chez un seigneur voisin, à l’occasion du mariage de la fille aînée de ce dernier. Après une semaine de festivités, il était clair, aux yeux de tous, que Victor s’intéressait à Mildred, la sœur cadette de la mariée. La jeune fille était promise à un jeune seigneur du Dorset, pour lequel elle ressentait de vifs sentiments, partagés. Malgré un avertissement cordial de la part du père de Mildred, ainsi que d’Edward Tyrell, Victor faisait des avances incessantes à la jeune fille, même en présence de son épouse, humiliant celle-ci au passage. Mildred avait fini par ne plus quitter ses appartements afin d’échapper à son persécuteur.

La veille du départ de la famille Tyrell, la servante de la jeune fille avait trouvé sa maîtresse nue sur le sol de la chambre, blessée et inconsciente. Personne n’avait rien dit, mais tout le monde savait ce qu’il s’était passé. Bien sûr, il était impossible d’accuser Lord Tyrell sans preuves, mais le maître des lieux ordonna à ses "invités" de quitter sa demeure sans plus tarder, signifiant ainsi la fin d’une longue amitié. De retour en Cornouailles, Victor et son fils Edward s’étaient querellés sans cesse, puis les choses s’étaient tassées.

Été 1655. Une étrangère était arrivée au village. Accueillie en premier lieu par le prêtre, elle avait été hébergée, quelque temps par la famille du forgeron, avant de s’installer dans la cabane vacante à l’orée de la forêt. Cette femme, se prénommant Myriam, était guérisseuse. Elle possédait la connaissance des plantes, leurs usages et leurs effets sur le corps. Elle savait des choses incroyables sur l’anatomie humaine. A cette époque- là, il n’était pas prudent pour une femme d’avoir ce genre de "talents". Lady Catherine l’avait prise sous sa protection pour éviter les ragots. Pendant deux ans, Myriam avait soigné les maux des villageois, puis à l’été 1657, elle était partie sans prévenir.

Septembre 1657. Lord Victor Tyrell était tombé malade, ce qui était impossible ! Il était mort dans d’atroces souffrances, en novembre 1657. Les domestiques pensaient qu’il avait été frappé par la colère divine, tandis que d’autres clamaient que Myriam lui avait jeté un sort avant de disparaître. Les évènements du Devon s’étaient répandus parmi les villageois qui développaient une animosité manifeste envers la famille Tyrell. Avant que les choses ne dégénèrent de façon incontrôlable, Edward Tyrell avait décidé de quitter l’Angleterre, espérant laisser tout cela derrière eux. Seule Margaret, l’épouse de feu Victor n’avait pas suivi le reste de la famille. Débarrassée d’un époux pour lequel elle n’avait éprouvé que du mépris, Margaret comptait rentrer en Ecosse, chez son frère aîné.

Les rapports d’observation s’arrêtaient là. Il était clair que Myriam était la cause de la malédiction. Il fallait découvrir qui était cette femme et surtout, ce qu’elle était vraiment. Seul William pouvait répondre à cela.

Fin août 1970

A notre retour de vacances, je me suis présenté au manoir de la famille Tyrell. J’ai partagé avec William tout ce que je savais. Lorsqu’il m’a demandé d’où je tenais mes informations, je lui ai avoué ne pas pouvoir lui dire. Néanmoins, il pouvait me faire entièrement confiance. William m’a longuement regardé, comme s’il scrutait mon âme. Sans rien demander de plus, il m’informa qu’il n’avait jamais su qui était Myriam, ni d’où elle venait. La seule chose dont il était sûr : elle devait faire partie d’une famille de magiciens très puissants pour avoir lancé une malédiction sans avoir été en contact avec le sujet.

Ainsi, les immortels n’étaient pas les seuls êtres hors du commun à fouler cette terre. J’étais sûr que l’Ordre possédait des archives concernant les magiciens. Il fallait que je trouve un moyen d’y avoir accès. En tant que Veilleur de la famille Tyrell, je ne pouvais consulter que les écrits les concernant.

(1) : appellation donnée à la ville d’Oxford par le poète Matthew Arnold.

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